Culture

Mo Yan: A la recherche de l'enfance

Chantal Chen-Andro, mis à jour le 23.10.2012 à 13 h 54

Chantal Chen-Andro, traductrice de Mo Yan, raconte sa rencontre littéraire avec le lauréat du Nobel de littérature, et la façon dont son enfance difficile irrigue son oeuvre.

B. Cannarsa-Opale / Seuil ©

B. Cannarsa-Opale / Seuil ©

Mo Yan, prix Nobel de littérature 2012, a commencé à écrire au début des années 1980.

En 1988, le ministère de la culture français lançait les Belles-étrangères Chine. Au terme de ces manifestations, auxquelles ont participé une douzaine d’écrivains chinois, un recueil de traduction de nouvelles parues en Chine entre 1978 et 1988, intitulé La remontée vers le jour, a été publié aux Éditions Alinéa. Il comportait la nouvelle: «La rivière tarie», (traduite par Daniele Turc-Crisa). Ce fut ma première rencontre avec l’œuvre de Mo Yan. J’ai été éblouie par ce texte violent et poétique. Le choix de ce récit pour introduire ce romancier auprès du lecteur français était hautement significatif, pour plusieurs raisons.

Il avait été publié en Chine dans une revue littéraire en 1985. Or, l’année précédente, Mo Yan avait lu Le bruit et la fureur de Faulkner. Rappelons qu’au tournant des années 80, un formidable chantier de traduction des œuvres littéraires du monde entier avait débuté en Chine, mettant fin à l’enfermement culturel dans lequel était resté confiné le pays pendant de nombreuses décennies. Pour Mo Yan, cette lecture fut une révélation. Il raconte cette rencontre avec l’œuvre de Faulkner dans une conférence faite en mars 2000 à l’université de Californie:

«Je me rappelle fort bien cet après-midi de décembre 1984, la neige tombait à gros flocons. J’avais emprunté à un camarade un exemplaire de Le bruit et la fureur de Faulkner. Je regardais longuement la photo placée sur la page de garde, l’écrivain portait costume et cravate, je n’étais pas convaincu.»

Mais la lecture de l’œuvre, et tout ce qu’il devait apprendre au sujet de l’homme, suscitèrent très vite sa totale adhésion.  Faulkner devint son guide littéraire. Mo Yan dit qu’un vrai dialogue s’est instauré entre l’auteur américain et lui, et qu’il perdure. Outre la découverte d’une écriture romanesque unique, si nouvelle pour lui, Mo Yan a certainement été fasciné par le personnage de Benjy, tout entier livré à ses sensations, lesquelles sont souvent liées à des réminiscences de l’enfance.

Le mal-aimé

Son texte La rivière tarie a été porté par cette lecture. Mo Yan y inscrit la figure d’un personnage qui reviendra dans de nombreux textes: celle de l’enfant.

La même année, il publie un petit bijou de roman, Le radis de cristal [1]. Dans ces deux textes, on retrouve de nombreux éléments autobiographiques. Mo Yan a eu une enfance difficile, marquée par la faim, la discrimination, la solitude. Laid, paresseux, glouton, dit-il de lui-même, il était le mal aimé de la famille.

L’enfant qu’il  met en œuvre dans ses textes parle peu, quand il n’est pas muet, il subit la faim et les corrections, ses rapports avec les adultes se situent dans le registre de l’autisme. En revanche, il communique avec l’univers grâce à ses sens, exacerbés, d’où ces synesthésies, comme autant de fidélités aux impressions propres à l’enfance, et qui émaillent les récits. Quand les sensations ne suffisent pas à l’enfant pour dire le réel, il recourt alors à l’imagination. Or, l’imagination, Mo Yan en a à revendre.

La faim et la solitude

Mo Yan est allé à l’école pratiquement jusqu’à la fin du cycle primaire; puis, pour avoir dénoncé la mauvaise conduite d’une institutrice, d’autant plus que son statut social n’était pas des plus révolutionnaires, il a été interdit de scolarité et n’a pu entrer au collège. Il a donc été envoyé garder les vaches et les moutons. Pendant ces longues journées solitaires aux champs, il a rêvé, soliloqué. «La faim et la solitude dira-t-il plus tard ont été les piliers de ma création».

Après avoir lu La rivière tarie, j’ai poursuivi ma découverte de l’œuvre de Mo Yan avec le premier volume de Le clan du sorgho [2] (titre chinois original: Le sorgho rouge ), paru en 1986. J’ai été saisie par le contraste entre la barbarie de certains passages et la douceur d’autres, ces deux versants de l’œuvre se télescopant parfois d’une ligne à l’autre. Dans ce roman le narrateur, un enfant encore, relate, avec son regard et son imagination d’enfant, la saga de sa famille.

L’insistance de l’auteur à dire «qu’une enfance malheureuse fait l’écrivain» et l’omniprésence de cette figure de l’enfant dans son œuvre m’ont amenée à étudier de plus près les textes où elle apparaît. Ces recherches devaient aboutir, outre la rédaction d’un article sur la valorisation de l’enfance chez notre auteur [3], à la compilation d’un recueil des principaux récits concernés, Enfant de fer, paru au Seuil en 2004.

L’enfance, fût-elle malheureuse, est pour Mo Yan la source de toute inspiration. C’est aussi la raison qui lui fait aimer plus que d’autres certains textes d’auteurs étrangers. Qu’il s’agisse de Le tambour de Günter Grass, ou de Shirobamba de Yasushi Inoué. S’il mène une quête inlassable du pays natal perdu, celui qu’il a connu, ou celui, plus littéraire, qu’il construit au fil de son œuvre, à la façon de Faulkner ou de Marquez, c’est que cette quête est aussi celle d’une enfance que l’auteur ne veut pas oublier, il entend garder son cœur de petit bouvier. C’est cette fidélité à son enfance qui donne à tous ses textes, pour reprendre ses propres mots, «leur chair et leur sang».

Chantal Chen-Andro

1 Traduit par Pascale Wei-Guinot, Éditions Philippe Picquier, 1993. Retour à l'article.

2 Traduit par Pascale Guinot et Sylvie Gentil, Actes Sud,1990. Retour à l'article.

3 In Tours et détours, écritures autobiographiques dans les littératures chinoise et japonaise au 20e siècle. Publications universitaires Denis-Diderot. 1998. Retour à l'article.

 

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