Monde

Malgré son Nobel, l’Union européenne connaît une crise de confiance sans précédent

Samuel Jequier, mis à jour le 21.10.2012 à 8 h 49

Jamais elle n’a été aussi impopulaire qu’aujourd’hui auprès des peuples qui la composent, et les politiques actuellement menées risquent de ne pas arranger les choses.

Une pièce d'un euro en chocolat. REUTERS/Srdjan Zivulovic.

Une pièce d'un euro en chocolat. REUTERS/Srdjan Zivulovic.

Ruse de l’Histoire, l’Union européenne se voit attribuer le Nobel de la Paix au moment même où elle suscite une défiance record au sein des peuples européens. Et il est peu probable que la reconnaissance universelle et symbolique de son rôle pour la paix suffise à surmonter une crise de confiance inégalée dans l’histoire de la construction européenne, et s’enracinant chaque jour plus profondément dans les difficultés économiques et sociales, le chômage en hausse et l’austérité.

La dernière livraison de l’Eurobaromètre, cette grande enquête quantitative réalisée tous les six mois depuis 1999 dans chacun des 27 pays de l’Union par TNS Sofres pour la Commission européenne, livre un implacable constat: jamais l’Union européenne n’a été aussi impopulaire qu’aujourd’hui auprès des peuples qui la composent.

Six Européens sur dix se disent aujourd’hui défiants à l’égard de l’Union européenne alors que seuls 31% lui manifestent encore leur confiance. En deux ans, par rapport à l’automne 2010, la défiance a progressé de quinze points quand la confiance reculait dans le même temps de douze points. Il y a cinq ans, à l’automne 2007, la confiance culminait à 57% pour une défiance contenue à 32%... On mesure à cette aune l’effondrement de la confiance en l’Union qui a saisi les peuples européens en quelques années.

Ce mouvement de défiance a d’abord été le plus marqué au sein des pays les plus touchés par la crise financière et l’austérité (Grèce, Espagne, Portugal, Chypre, Italie) mais il se propage peu à peu au sein de la quasi-totalité de l’Union. La défiance est contagieuse.

Seuls sept pays résistent

Il y a un an, la confiance était encore majoritaire dans seize pays, il y a six mois dans douze, ce n’est plus le cas que dans sept aujourd’hui. Il n’y a plus qu’en Bulgarie (55% contre 30%), en Estonie (52% contre 35%), au Danemark (49% contre 46%), en Slovaquie (49% contre 47%), en Roumanie (48% contre 43%), en Lituanie (47% contre 39%) et à Malte (45% contre 40%) que les opinions nationales font encore majoritairement confiance à l’Union.

Partout ailleurs, la confiance s’est effondrée. Au milieu des années 2000, les opinions grecques, portugaises, espagnoles et italiennes figuraient parmi les plus europhiles du continent. Sous l’effet de la crise financière et de l’austérité, elles sont aujourd’hui les plus défiantes. Près de huit Grecs sur dix, plus de sept Espagnols sur dix et près des deux tiers des Portugais, des Italiens et des Chypriotes ne font plus confiance à l’Union européenne.

Plus inquiétant encore sans doute pour l’idée européenne, la défiance est dominante au sein de tous les pays fondateurs et historiques de la construction européenne, en Allemagne (61%), en France (56%), aux Pays-Bas (54%), au Luxembourg (49% contre 43%) par exemple.

Le clivage entre anciens membres et nouveaux pays issus de l’effondrement du bloc communiste est patent: la défiance s’établit ainsi à 63% au sein des quinze pays membres les plus anciens de l’Union, pour, par comparaison, 47% au sein des douze nouveaux membres issus de l’élargissement. La crise de confiance est bien la plus aigüe au sein de la «vieille Europe».

Reste que si les niveaux diffèrent, la tendance à l’accentuation de la défiance est partout la même, l’UE perdant aussi du crédit au sein des nouveaux Etats membres. Pour la première fois depuis qu’ils font partie de l’Union, la défiance l’emporte ainsi en moyenne au sein des douze issus de l’élargissement, 47% contre 43%, alors que la confiance (48% contre 41%) prévalait encore à la fin de l’année 2011. Au total, entre l’automne 2011 et le printemps 2012, le rapport confiance-défiance s’est détérioré dans 21 des 27 pays de l’Union.

Toutes les institutions touchées

Touchée en tant qu’institution globale, l’UE l’est également dans chacune de ses institutions particulières. La Commission européenne et la banque centrale connaissent leur plus bas niveau de confiance jamais mesuré. Seul un gros tiers des Européens fait aujourd’hui confiance à la Commission européenne ou à la banque centrale. Les évolutions soulignent l’ampleur du discrédit, puisque ces deux institutions bénéficiaient encore au sein de l’opinion européenne d’un taux de confiance supérieur à 50% à l’automne 2007.

L’UE est ainsi confrontée à un mouvement massif, grandissant et inégalé dans son histoire, de progression de la défiance à son encontre. Elle paie le coût politique de son incapacité depuis deux ans à proposer une voie de sortie de crise et de sa volonté d’imposer des politiques d’austérité massivement impopulaires.

La crise économique et financière se double ainsi d’une crise politique fondamentale, qui pose à terme la question même de la survie de l’Union. Déjà, les populismes et l’extrême droite, les nationalismes régionaux et les apologies du repli sur soi prospèrent sur l’affaiblissement de la confiance en l’Union.

A faire la politique de l’autruche, à détourner le regard de cette rupture forte entre l’Union et «ses» peuples, à ne pas réorienter véritablement les politiques européenne sur les demandes sociales (l’emploi, la santé, l’éducation, la protection sociale, qui arrivent systématiquement en tête dans la hiérarchie des attentes des Européens mesurées… dans l’Eurobaromètre), c’est tout simplement l’idée européenne qu’on condamne. Tragique destin que celui d’une Europe qui, à force de vouloir restaurer la confiance des marchés, finit par perdre celle des peuples qu’elle était censée servir.

Samuel Jequier

Samuel Jequier
Samuel Jequier (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte