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Charlie Hebdo, l'idiot utile de ceux qu'il prend pour des idiots

Temps de lecture : 2 min

Les protestations contre ces dessins ou le film anti-islam «Innocence of Muslims» ne sont que des prétexte pour raviver des tensions dont l’aboutissement espéré constituerait une radicalisation globale des consciences et le fameux clash des civilisations.

Charb dans les locaux de Charlie Hebdo. Jacky Naegelen / Reuters
Charb dans les locaux de Charlie Hebdo. Jacky Naegelen / Reuters

A la vue de Charb poing levé et regard déterminé, en une du Monde.fr, on imagine un héros de la liberté d’expression à l’assaut d’intégristes abrutis et vipérins. Toutefois noble cause et preux chevalier ne signifient pas nécessairement combat pertinent.

Pour le moment ses adversaires se foutent de cartoons, de séries Z ou même de la loi de 1881 sur la liberté d’expression, leur visée est stratosphérique: un soulèvement révolutionnaire à l’échelle d’une Oumma imaginaire et déterritorialisée.

Dans un documentaire diffusé sur Al Jazeera, un ancien responsable de la CIA évoquait le 11-Septembre.

«Ben Laden nous a demandé de sauter et c’est ce que nous avons fait. Nous avons agi exactement comme il le voulait en allant en Afghanistan.»

Il s’agissait de mener les Américains sur son champ de bataille. Là, usés par la difficulté du terrain afghan, les occidentaux révèleraient leur ignominie et leur vulnérabilité aux musulmans du monde, qui, réalisant leur identité commune, se soulèveraient globalement afin de restaurer le califat.

Cette exigence pour les musulmans de se positionner dans le camp de l’islam ou de l’Occident réapparaît dans «l’affaire» Charlie Hebdo. Soit on est français attaché à la liberté d’expression, soit on est musulman attaché à la sacralité du prophète: la passerelle entre les deux identités est voilée.

Peu de manifestants

Brandie par de réfléchis excités, ces représentations visuelles mahométanes, dont l’interdiction n’est même pas théologiquement établie, ne représentent qu’un prétexte au ravivement de tensions destinées à engendrer d’autres prétextes. Les cartoons de Charlie Hebdo constituent le dernier avatar de cette série, dont l’aboutissement espéré constituerait une radicalisation globale des consciences et le fameux clash des civilisations.

Un projet dément d’autant qu’il ne mobilise guère les foules musulmanes. En Egypte, les habitants sont certes pieux, mais surtout exténués par le trouble inhérent à la période transitionnelle.

Le vote Frères musulmans n’a pas représenté le choix de l’islamisme révolutionnaire, mais celui du conservatisme social, comme le confiaient nombre de chauffeurs de taxi avant les élections législatives

«Je voterai Frères Musulmans, bisabab oumma biemchu keda! (parce qu'ils marchent droit).»

Au Caire, on préfère l’ordre synonyme de redémarrage économique au chaos, et donc le goût du foul à celui du sang. D’ailleurs les centaines de manifestants, vendredi 14 septembre contre l’Innocence of Muslims, faisaient pâle figure face aux centaines de milliers d’Egyptiens présents sur la place Tahrir lors de la Révolution du 25 Janvier.

De la même manière, contrairement au récit médiatique originel, l’attentat de Benghazi ne semble pas avoir été commis par une foule indignée, mais par des individus préparés et équipés. Si l’absence de lien évident entre l’Etat américain et un nanar tourné par un allumé en Californie ainsi que le décalage entre la diffusion de la vidéo et la survenance de l'attentat ne convainquent pas de la manipulation de l'outrage à prophète, intéressons-nous à la date symbolique du 11 septembre et à la propulsion de l’événement dans une campagne présidentielle américaine susceptible de catalyser le débat sur l'antagonisme entre le monde musulman et le monde occidental.

A cette matrice idéologique belliciste se greffe avec plus ou moins d’intégrité des intérêts politiques s’emparant de la dignité du prophète. Regardons du côté de l’Iran et de son allié du Hezbollah désespérés de se brancher à une audience musulmane car la chute de la Syrie signifierait une fragilisation de leurs positions régionales, ou encore du côté de l’Egypte où divers acteurs à références coraniques myopes cherchent à acculer les Frères musulmans sur le terrain de la légitimité religieuse.

Il ne s'agit pas de contester le droit de rire de tout en France, ni le courage ou la drôlerie de Charlie Hebdo, mais simplement de souligner que le journal est l'idiot utile de ceux qu'il prend pour des idiots.

Alexis Blouet

Alexis Blouet

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