L'homoparentalité? Parlons-en

Une famille homoparentale, en 2010 à Mexico. REUTERS/Eliana Aponte

Une famille homoparentale, en 2010 à Mexico. REUTERS/Eliana Aponte

«Il faut un homme et une femme pour faire un enfant; il faut donc un homme et une femme pour l’élever», «Les hétéros y ont droit, les homos doivent y avoir droit!» On est confronté à une pénible guerre des évidences.

Commençons par un retour sur ce qui devait être le scandale du 15 août. Finalement, quoi qu’on en dise, il n’a pas eu lieu. En fait de polémique, ce fut une polémicule. Ici ou là, seuls quelques communiqués, quelques tweets, un ou deux reportages ont été consacrés à la prière de la discorde, cette supplique prononcée dans les églises de France pendant la messe de l’Assomption pour que tous les enfants puissent «bénéficier pleinement de l'amour d'un père et d'une mère» –mots banals mais terribles, derrière lesquels se profile une condamnation sans appel, par l’Eglise catholique, du projet d’extension du mariage aux couples de même sexe, et de sa conséquence nécessaire, à savoir la possibilité donnée à ces derniers d’adopter des enfants ou de recourir, en tant que couple, à la procréation médicalement assistée (notamment par le truchement de la gestation pour autrui).

Le 15 août est une bonne date pour un non-scandale, une non-polémique, un non-duel.

D’un côté, le cœur militant de la communauté catholique (LA véritable avant-garde du lobby anti-«mariage gay») a eu beau jeu d’expliquer, tout à l’effroi d’encourir l’accusation infâme par excellence («Homophobes!»), et dans un chuchotement idoine, quasi-monacal, opportunément inapte à concurrencer la musique des campings ou à troubler la sieste des masses laborieuses –beau jeu d’expliquer, donc, qu’il n’est pas meilleure date que le 15 août, autrement dit l’Assomption, autrement dit la fête principale de la Vierge Marie, autrement dit la fête principale de la patronne de la France –ouf!– pour prier pour ladite France en général, et pas pour (ni contre, d’ailleurs) les gays en particulier. Trop compliqué pour des cerveaux ensuqués par l’été –qu’attendre d’une bulle, quand ça bulle?

De l’autre côté, les choses sont plus simples, mais non moins éloquentes: les principaux hérauts du mariage-pour-tous-et-de-l’enfant-pour-tous®, ça tombe mal, le 15 août, ils le fêtent à grands coups de Vodka Red Bull, Get 27 et autres Veuve Clicquot, au bord de la Méditerranée, à Mykonos ou Sitges, en tout cas loin des autels ainsi orthographiés –je le sais, j’ai tout vu sur leurs profils Facebook. Bref, le coup mille fois recommencé des délices de Capoue.

Cette confrontation manquée, qui porte moins sur le mariage proprement dit, lequel peut devenir un contrat entre deux personnes de même sexe sans que la face du monde en soit changée, que sur la perspective de voir des enfants «projetés» et élevés par deux hommes ou deux femmes –cette confrontation manquée, donc, faut-il la regretter? Pas sûr. Car, pour l’instant, le débat s’est drôlement mal emmanché.

Revenons par commodité pédagogique à nos deux camps, même si la zone-tampon grouille comme toujours d’avis nuancés, de «oui mais», de «non sauf» et de «pro statu quo».

A l’arrière de chaque position, les stratèges, avec leur raison pour seule arme, manient les questions et les notions, s’efforçant de pratiquer la prudence et l’honnêteté intellectuelles, au point qu’avec un peu d’empathie et un travail de délibération digne de ce nom, les képis blancs et les bérets arc-en-ciel pourraient se serrer la main au milieu du champ de bataille, là où, comme disaient les Anciens, stat virtus.

Mais pour cela, il faudrait que lesdits stratèges, dans les deux camps, contournent ou se frayent un chemin à travers leurs fantassins, qui se font face, eux, et dont les figures tordues de haine illustrent la commune quoique lointaine étymologie de leur nom avec le mot «fanatisme».

Car ces fantassins sont les simplificateurs, les médiocrisateurs, les vulgarisatuleurs, les populistisateurs, les larmoyeurs-aboyeurs. Là où les stratèges, experts en coulisses philosophiques, pourraient tenter de concilier le donné et le construit, la nature et le droit, le juste et le bon, les fantassins s’emparent d’un concept, l’élaguent pour le rendre aérodynamique, le taillent pour le rendre perçant, et le lancent à l’ennemi après l’avoir enduit de poison.

Attention, pas n’importe quelle sorte de concept! Pour pouvoir subir un tel traitement, il doit être malléable, «bonne pâte» en somme. Il doit accepter, le cœur léger, d’être le refuge du simplisme, voire de la bêtise et de la brutalité, un peu comme ces filles dont on ne sait pas très bien si elles sont «gentilles» ou «faciles».

Les concepts maniés par les fantassins des combats idéologiques complexes sont toujours des concepts-refuges, des concepts-grottes. Ce n’est qu’à cette condition qu’ils peuvent servir les discours de l’évidence.

La «nature»

Le concept préféré, l’arme chérie, la botte non-secrète des képis blancs, c’est la nature et son avatar, la loi naturelle, c’est-à-dire l’ensemble des principes inscrits dans l’ordre de la Création –ce que le théologien médiéval Thomas d’Aquin appelle la participation à la Loi éternelle, «imprimée» dans l’homme comme dans tout être «soumis à la Providence divine» [1].

Ce concept, les képis blancs l’ont déniché dans le trésor passablement poussiéreux –car un trésor aussi peut être poussiéreux, et donc dépoussiéré– de la doctrine chrétienne, dont Thomas d’Aquin est le principal docteur. Ils s’en sont saisis à la manière d’une souche bactérienne, en l’isolant de son milieu d’origine –l’Evangile– qui est la source et la garantie de son authenticité, de sa vitalité et de son intelligibilité. Ce CGM (concept génétiquement modifié) a ensuite été manipulé pour conforter l’évidence suivante, aux relents de géométrie dans l’espace:

«Il faut un homme et une femme pour faire un enfant; il faut donc un homme et une femme pour l’élever.»

Les képis blancs, par cette simplification/castration, laissent de côté de nombreuses données. En premier lieu, aucune étude sérieuse –qui dépasserait donc le stade des phénomènes statistiques, précaution impérieuse dont les képis blancs peuvent d’autant moins s’exonérer qu’ils se réclament souvent d’Aristote et des philosophes de la substance, de la res, du noumène– n’a jamais montré que les êtres humains placés de leur naissance à leur majorité sous l’autorité parentale d’un être humain de sexe masculin et d’un être humain de sexe féminin soient plus heureux, plus épanouis, plus sains que les autres. Aucune.

Et pour cause: le critère de comparaison est littéralement insaisissable. Les enquêtes sur le bonheur sont des chimères méthodologiques et épistémologiques.

La famille nucléaire idéale

Deuxième élément non versé au dossier, pourtant propre à intriguer des militants qui se réclament de la tradition chrétienne: l’attachement théorisé de l’Eglise catholique à la famille nucléaire –papa/maman/enfants– comme fondement premier de la justice sociale et horizon définitif de la joie et de la paix universelles, est assez récent, surtout à l’échelle de l’histoire du christianisme.

Il serait difficile d’en trouver des traces indiscutables et convaincantes avant le XIXe siècle et la mise par écrit des principes de la doctrine sociale de l’Eglise. D’ailleurs, dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique, au chapitre sur la communauté humaine, la famille est simplement définie comme une «société nécessaire», sans précision de sa constitution interne. La structure papa/maman/enfants n’est évoquée qu’au chapitre sur le cinquième commandement, «Tu honoreras ton père et ta mère»; son caractère fondamental procède de son antériorité: la cause finale du projet de Dieu, c’est l’existence de l’humanité à son image et selon sa ressemblance; l’institution de la famille n’en est que la cause matérielle et l’union de l’homme et de la femme la cause motrice ou instrumentale, c’est-à-dire la plus contingente (quoique nécessaire par nature).

Au total, le Catéchisme de l’Eglise Catholique utilise presque exclusivement, dans ce domaine, les mots «famille», «parents» et «époux», rarement les mots «époux» (au masculin) et «épouse» (au féminin).

D’ailleurs, nous y reviendrons, la structure de la famille intéresse peu l’Eglise –en tout cas sa personne, sinon son personnel, comme dirait Jacques Maritain. C’est une préoccupation victorienne et petite-bourgeoise plus que chrétienne. Au fond, elle porte les stigmates d’un anthropocentrisme très moderne. Le fait que, dans les années 1950, le catholique emblématique –et traditionnaliste– Julien Green ait adopté un adolescent avec son compagnon Robert de Saint-Jean n’a causé aucun scandale; le sensus fidei, l’ethos légitime de la communauté catholique, n’en a pas été ému.

Une nature qui fait débat

Troisième élément négligé par les képis blancs, le plus important: dans l’Eglise catholique elle-même, le concept de loi naturelle fait débat [2].

Sans rentrer dans le détail, signalons simplement qu’il suppose l’existence d’une nature humaine immuable alors même que la prise en compte déférente des récentes découvertes scientifiques (notamment la théorie de l’évolution et la physique des particules élémentaires), attitude d’ouverture recommandée par l’Eglise au moins depuis le concile Vatican II [3], oblige à reconsidérer la pertinence d’une telle notion ou en tout cas de son acception traditionnelle.

En 2009, la commission théologique internationale [4] a d’ailleurs publié un rapport [5] invitant les hommes de bonne volonté à poser un «nouveau regard» sur ce concept de loi naturelle, afin d’éviter notamment qu’elle se réduise à une «soumission résignée et toute passive aux lois physiques de la nature, alors que l’homme cherche plutôt, à juste titre, à maîtriser et orienter ces déterminismes», alors même qu'«au cours de son histoire, la théologie chrétienne a justifié trop facilement par la loi naturelle des positions anthropologiques qui, par la suite, sont apparues conditionnées par le contexte historique et culturel».

Au XIIIe siècle déjà, Thomas d’Aquin s’interrogeait sur le caractère immuable de la loi naturelle, et concluait ainsi [6]:

«On peut comprendre que la loi naturelle soit changée de deux manières. D’une part, on peut lui ajouter certaines prescriptions: et rien n’empêche, en ce sens, que la loi naturelle subisse un changement. De fait, on a ajouté à la loi naturelle –soit par la loi divine, soit par les lois humaines– beaucoup de choses qui sont utiles à la vie de l’homme.

D’autre part, on peut concevoir un changement dans la loi naturelle, par mode de suppression, en ce sens qu’une prescription pourrait disparaître de la loi de nature, alors qu’elle en faisait partie auparavant. (…) Il peut y avoir des changements en tel cas particulier, et à titre d’exception, en raison de certaines causes spéciales qui mettent obstacle à l’application de tels préceptes.»

Et la question qui nous occupe commande de lire la suite: Thomas d’Aquin y explique que les ordres de Dieu surpassent tout précepte, quel qu’il soit, même s’ils conduisent à un adultère ou un vol, et ce pour une raison simple: la volonté de Dieu, «maître de toutes choses», telle est la seule voie de salut. De là à prétendre que, pour leur propre salut, Dieu veut ou permet que certains couples homosexuels deviennent parents, en dépit d’une loi naturelle ainsi relativisée...

Les évidences des fantassins de la loi naturelle ne résistent donc pas à un examen plus approfondi qu’à l’accoutumée.

Faut-il en déduire que les partisans de l’ouverture aux couples homosexuels du mariage, de l’adoption et de la procréation médicalement assistée ont raison, et rejoindre leurs troupes derechef? Pas si vite! En matière d’évidence, les bérets arc-en-ciel n’ont rien à envier aux képis blancs.

Egalité des droits. Au pluriel

Leur concept-phare, à eux, c’est l’égalité des droits. Arme redoutable, fusil à double détente: égalité, première cartouche; droits (au pluriel), deuxième cartouche. Arme d’autant plus redoutable qu’elle est complètement artisanale dans sa structure, avec ces deux termes qui vont ensemble comme le bric et le broc, comme le sucre en poudre et le chlorate de soude.

Soyons clairs: la locution «égalité des droits» telle que l’emploient les bérets arc-en-ciel est une aberration logique et syntaxique avant même d’être une baudruche philosophique. Doit-on seulement y voir un innocent abus de langage pour signifier que les êtres humains sont égaux en droits? Ou est-ce une usurpation visant à niveler les différentes matières du droit (par le bas...) et à imposer comme une évidence que tous les «droits à» imaginables doivent être réglementés de la même manière –le droit à se marier et à adopter un enfant comme le droit à posséder un crocodile ou le droit à fumer dans les toilettes des avions?

Si le deuxième soupçon est avéré, l’évidence ne tient pas car les droits ne sont pas égaux entre eux, ne serait-ce que par leur différence de catégorie [7]. Et c’est d’abord pour cette raison que, en définitive, les êtres humains ne sont pas égaux devant leurs droits potentiels.

Cette inégalité tient parfois à des critères qu’on peut juger arbitraires ou injustes: pourquoi n’a-t-on le droit de conduire une voiture seul qu’à partir de 18 ans? Pourquoi pas 17 ans? Ou 21 ans? De même, avant 2011, il fallait avoir 23 ans pour devenir président de la République –pourquoi pas 18 ans, comme c’est le cas aujourd’hui? Pourquoi pas 35 ans, comme autrefois pour les sénateurs, âge abaissé à 30 ans en 2004, puis à 24 ans –Dieu seul sait pourquoi...– en 2011?

Si j’ai 20 ans et, malgré tout, l’envie et la capacité d’être sénateur, je puis trouver injuste, contraire à l’égalité des droits, qu’on m’impose d’attendre 4 ans pour me présenter au suffrage des grands électeurs: en quoi suis-je responsable d’être né si tard? Ainsi, les règles mêmes de la représentation démocratique, cœur de la liberté politique, fruit du sang et des larmes de dix générations, seraient marquées du sceau de l’inégalité? L’égalité des droits envisagée comme un universel abstrait planant au-dessus des pouponnières n’est pas une évidence.

Le «droit» à l'enfant

Comment s’étonner d’ailleurs que, dans une société servie par un Etat de droit, animée par quelques grandes valeurs considérées comme universelles, au premier rang desquelles se trouve l’attachement à la valeur inaliénable de chaque être humain, et à sa dignité en toutes circonstances –comment s’étonner que l’on rejette les discours de l’évidence et que l’on ne touche aux lois que «d’une main tremblante», comme dirait Montesquieu, quand le bien des enfants, pour ne pas dire le bien de l’enfant comme tel, est en jeu?

Le droit à l’enfant n’est pas un trésor qu’on aurait dérobé aux homosexuels et qu’ils devraient reconquérir, un graal qu’ils devraient chercher et recouvrer. Le droit à l’enfant n’existe pas lui non plus.

Pas plus d’ailleurs pour les couples hétérosexuels que pour les couples homosexuels. Ce n’est pas parce qu’ils ont la capacité biologique de se reproduire (cause instrumentale, la moindre des causes) que les couples hétérosexuels, contrairement aux couples homosexuels qui ne l’ont pas, seraient titulaires d’un droit à l’enfant.

Animal politique par nature, l’être humain ne dispose pas d’un droit à avoir des enfants dans n’importe quelle condition et à en faire ce qu’il veut par la suite, pour la seule raison –imputable en revanche aux chiens et aux crevettes, qui ne sont pas des animaux politiques– que la reproduction est à sa portée immédiate; en effet, la puissance publique, à qui l’homme est lié de manière ontologique, veille et corrige, le cas échéant.

Au fond, même si leur arme favorite les rend victorieux de la bataille à venir (certamen non bellum...), il n’en reste pas moins que les bérets arc-en-ciel auront péché par hubris et fragilisé leurs positions à long terme.

En recourant à l’évidence de l’égalité des droits, ils commettent l’erreur de transformer leur «désir d’enfant» –une notion problématique pour tous les couples, homosexuels comme hétérosexuels– en une revendication communautaire [8]:

«Les hétéros y ont droit, les homos doivent y avoir droit!»

Allons même plus loin: une revendication artificiellement communautaire, tant cette partition de l’humanité entre hétérosexuels et homosexuels est plus que discutable...

Singer les hétéros, consommer des enfants

Ce faisant, les bérets arc-en-ciel encourent trois reproches. Le premier, dans leur propre camp, est celui de ramper derrière le mode de vie des hétéros avec une frénésie suspecte:

«Sont-ils si à l’aise avec leur homosexualité qu’ils veulent à tout prix ressembler aux hétérosexuels?»

Le deuxième est celui de chosifier les enfants et de les ravaler au rang de produits de consommation: au lieu d’être une disposition désintéressée à l’accueil de la vie quelle qu’elle soit, ce «désir d’enfant» équivaut parfois, en effet, à la pulsion d’achat qui porte certains de nos contemporains névrosés vers un petit chien ou une perruche.

Cela dit, en contrepoint de ce constat, il importe également de préciser, d’une part, qu’un tel comportement se rencontre également chez les couples hétérosexuels et, d’autre part, que la sociologie actuelle des couples homosexuels désireux d’avoir des enfants incline à la confiance: compte tenu de leurs revenus et de leur niveau culturel, ils sauront sans doute faire face, mieux que le Bidochon moyen, aux graves aléas que la vie, indifférente à leur légèreté de départ, mettra nécessairement sur leur route de parents –nous verrons ce qu’il en est dans une génération; n’injurions pas l’avenir.

Il reste à savoir si ce «désir d’enfant» pèse plus du côté «enfant» que du côté «désir».

Autrement dit, est-il réellement fondé sur une disposition pleine à entière à l’accueil de la vie, de toute vie? Ce «désir d’enfant» est-il le «désir de n’importe quel enfant»? Les couples homosexuels qui, par exemple, se lancent dans une démarche de gestation pour autrui, sont-ils prêts à mener à son terme une grossesse à problème? Sont-ils prêts à accueillir un enfant trisomique? Sinon, sont-ils capables de répliquer, en raison, à l’accusation d’eugénisme? Que penser de ceux qui veulent à tout prix un garçon plutôt qu’une fille? De ceux qui refusent l’adoption internationale car elle propose «trop d’enfants noirs ou asiatiques»?

Voilà des questions qui méritent d’être posées sans tabou ni préjugé, pour invalider –ou confirmer– l’idée selon laquelle le désir d’enfant chez les couples homosexuels s’apparente à un projet parental d’ordre artistique et/ou esthétique [9].

Troisième reproche adressé aux bérets arc-en-ciel, enfin, celui d’instrumentaliser les enfants comme faire-valoir symboliques dans leur lutte pour la reconnaissance de leur mode de vie et de la nouvelle anthropologie qui le fonde. Et quand, de la part des plus puérils, la provocation militante s’en mêle, pour aboutir par exemple à ces homoparents qui exhibent leurs enfants comme des trophées, on ne pourra s’étonner des réactions épidermiques des képis blancs les plus ardents.

Avoir une famille, point

Ces failles sont d’autant plus regrettables qu’elles minorent ce qu’il peut y avoir de constructif et de juste dans le combat des bérets arc-en-ciel; sans doute empêchent-elles ces derniers, enragés par un militantisme de mauvais aloi, d’envisager leur requête, non comme une revendication, mais comme une proposition.

Une proposition formulée à la société, à l’humanité. Une proposition qu’ils auraient articulée à une définition très simple du bien de l’enfant, qui est moins d’avoir «un père et une mère», comme le proclament les képis blancs, que d’avoir des parents et une famille stables.

Autrement dit, le droit des enfants à avoir des parents plutôt que le droit des parents à avoir des enfants –et Dieu sait s’il y a, de par le monde, des enfants orphelins.

La stabilité de la famille, dont les psychiatres, les psychothérapeutes, les médecins, les éducateurs, les pédagogues, les professeurs connaissent l’importance cruciale, est le premier mode de ce que Simone Weil appelle le «besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine», à savoir l’enracinement, qu’elle définit ainsi: la «participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir», ce qu’elle appelle également, plus loin, un «milieu vital» [10]. Bref, sans critère de composition ou de structure interne.

Dans le prolongement de cette idée, les bérets arc-en-ciel devraient mettre en avant leur adhésion –on aurait presque envie de dire leur allégeance– aux exigences de la République vis-à-vis des personnes qui se marient sous sa houlette, au nombre desquelles figure la fidélité.

En se proposant comme instruments d’enracinement des enfants orphelins et/ou livrés à eux-mêmes, ils s’exonéreraient plus aisément de l’accusation qu’on leur adresse souvent, celle de vouloir changer l’être humain et la société parce qu’au fond, en raison de leur «particularité», ils n’aiment ni l’un ni l’autre. De manière générale, les homosexuels devraient se garder de passer pour les agents du progrès, cette «allergie à la dépendance, [ce] discrédit de l’antériorité, [cette] élimination du jadis» [11].

Car, plus qu’un débat, plus qu’un duel, c’est un combat de titans, peut-être le retour d’une de ces «guerres des dieux» chères à Weber, qui se profile derrière la controverse sur le mariage-pour-tous-et-l’enfant-pour-tous®: le clivage entre naturalisme et constructivisme.

Or, le grand enjeu consiste à résister aux positions extrêmes de ce clivage et à maintenir la liaison entre les deux pôles. Pour ce faire, la démocratie libérale nous offre des outils qui, sans être miraculeusement infaillibles, peuvent aider à tenir en respect les forces de désagrégation.

Ne pas tout mélanger

Le premier d’entre eux est la délibération, au sens où l’entend Aristote, c’est-à-dire la nécessité de construire une réponse à une question pratique, tout en sachant que certaines questions relèvent d’un ordre différent, antérieur, supérieur –on voit que les deux pôles du clivage sont ici embrassés.

La délibération passe par la catégorisation des questions. Est-il pertinent, par exemple, s’agissant de l’ouverture de la filiation aux couples homosexuels, d’aborder d’un seul tenant le problème de l’adoption et celui de la gestation pour autrui ou de la procréation médicalement assisté?

Quand un couple homosexuel choisit d’adopter un enfant, l’enfant existe déjà, mais il n’a pas de parents. Son bien n’est pas atteint. En l’adoptant, le couple se fait la cause instrumentale d’un processus dont la cause finale est le bien de l’enfant, quel que soit le contenu que l’on donne à ce bien et l’inadéquation qui peut caractériser la cause instrumentale mobilisée.

En revanche, quand un couple homosexuel choisit, pour des raisons qui constituent son bien, de «concevoir» –j’emploie à dessein le vocabulaire de la figuration mentale– un enfant par le bien de la gestation pour autrui ou d’un contrat avec une femme, l’enfant n’existe pas encore. Dans cette situation, l’enfant est la cause instrumentale d’un processus dont la cause finale est le bien du couple.

Les perspectives sont radicalement différentes, d’un double point de vue moral et politique, et même complètement renversées. Chacune nécessite une approche singulière, et donc un effort intellectuel qui s’accommode difficilement des rigidités idéologiques et des polarités indignes de la condition humaine.

Matthieu Grimpret

Article également paru dans Minorités


[1] Somme théologique, Ia IIae q 91 a 2. Retourner à l'article

[2] Voir notamment Eric Gaziaux et Laurent Lemoine (dir.) La loi naturelle, le retour d’un concept en miettes?, numéro spécial de la Revue d’éthique et de théologie morale, Cerf, octobre 2010. Retourner à l'article

[3] La «juste autonomie des réalités terrestres» reconnue au paragraphe 36 de la Constitution pastorale Gaudium et Spes. Retourner à l'article

[4] Organisme dont la vocation est d’aider la congrégation pour la doctrine de la foi dans l’examen des questions de grande importance. Retourner à l'article

[5] Commission Théologique Internationale, A la recherche d’une éthique universelle, nouveau regard sur la loi naturelle, Cerf, 2009. Retourner à l'article

[6] Somme théologique, Ia IIae q 94 a 5. Retourner à l'article

[7] Les juristes distinguent les droits-libertés («droit de...»), ceux auxquels fait référence par exemple la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et les droits-créances («droit à...»), énoncés par exemple dans le préambule de la Constitution de 1946. Retourner à l'article

[8] Pour preuve, même les personnes homosexuelles qui ne veulent ni se marier ni avoir d’enfants n’osent pas se désolidariser des combats de leurs semblables. Retourner à l'article

[9] C’est la thèse de Thibaud Collin, dans son dernier ouvrage Les lendemains du mariage gay, Salvator, 2012. Retourner à l'article

[10] Simone Weil, L’Enracinement, 1943. Retourner à l'article

[11] Pascal Quignard, Les ombres errantes, Grasset, 2002. Retourner à l'article

 

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