France

Mariage pour tous: un agenda politique piégé

Didier Lestrade, mis à jour le 26.09.2012 à 11 h 26

On veut nous faire croire qu'il faut passer par le mariage et l'homoparentalité et que le reste en découlera naturellement. C'est faux.

Manifestation devant un restaurant Chick-fil-A à Hollywood, en août 2012. REUTERS/Jonathan Alcorn

Manifestation devant un restaurant Chick-fil-A à Hollywood, en août 2012. REUTERS/Jonathan Alcorn

Et c'est parti! Vous êtes prêts pour une longue période d'engueulades sur le mariage et l'homoparentalité? Les disputes ridicules et les manifestations symboliques? D'obsolescence programmée de politiquement correct et de fatigue politique avant même d'avoir commencé? De victoire déjà écrite par les LGBT? De promotion de carrières de part et d'autres? Pour le mouvement associatif, c'est le moment de déployer sa rhétorique. Pour l'opposition religieuse, de démontrer que la France est vraiment un pays laïque (j'en doute)?

On va rire! Ou peut-être pas.

Disons-le encore une fois, pour que ce soit clair. Je suis pour l'égalité des droits donc en faveur du mariage gay (zut, je me suis encore trompé: le mariage-tout-court), l'homoparentalité, le droit d'adopter, la procréation médicalement assistée, cela fait partie des droits pour toutes et pour tous. Point à la ligne.

Ce texte pourrait donc s'arrêter ici. La France doit rejoindre la liste des pays modernes qui ont déjà accordé ces droits –et il est temps car nous avons perdu 10 précieuses années par rapport à certains pays voisins, ou très éloignés comme l'Afrique du Sud et l'Argentine.

Il est toujours bon se rappeler que notre pays, qui se targue d'être le beacon des droits universels, accuse un net retard sur ce sujet, à cause d'une droite réactionnaire et d'une gauche mollassonne, sinon hypocrite.

Donc pour moi, le mariage et l'homoparentalité, c'est la moindre des choses. Si on l'avait obtenu, on ne serait pas dans un tel état de bêtise politique LGBT dans ce pays, on serait peut-être passé à autre chose. Et rappelez-vous que dans chaque pays où ces lois ont été votées, il y a eu des manifestations de rue organisées par la droite, donc arrêtez de paniquer, c'est NORMAL.

Maintenant que l'on a dit ça, il reste plusieurs options.

1. Soit on dit amen à tout le discours LGBT, par cohésion militante car dans un moment pareil, il est fondamental de présenter un front uni face aux politiques et aux détracteurs qui ne manqueront pas d'utiliser la moindre faille dans une bataille rangée.

Le mariage est un droit éminemment symbolique, qui concerne tout le monde, même si l'immense majorité des personnes LGBT n'y auront pas recours.

Que l'on soit d'accord ou pas, ce n'est plus la question. Ces mesures nous affecteront toutes et tous, que nous le voulions ou pas. Ce sont des lois parapluie. C'est ce qu'on appelle un consensus, idiot!

Donc nous avons le choix de nous taire pour laisser parler les vrais leaders de ce mouvement, ceux qui passent à la télé pour répondre aux politiques avec leur langage pré-formaté redondant sur le mariage-tout-court, totalement débarrassé du moindre affect. C'est leur moment, pas le nôtre. On verra s'ils sont si brillants que ça, après 15 années de préparation intellectuelle.

2. Soit on participe au débat en montrant que la loi à venir n'est pas le but en soi et qu'il y a d'autres choses qui nous intéressent dans cette affaire.

Il y a un débat, et il ne se limite pas aux Boutin (pour la droite) et les Gougain (pour la gauche) de ce monde –et heureusement car le niveau n'est pas très élevé, hein! Il y a des gens, dans les deux camps, qui ont un discours plus fin et toute loi mérite discussion.

Pas forcément pour la modifier d'ailleurs. Juste pour l'expliquer, en définir toutes les implications, car il y en a de bonnes, bien sûr, et d'autres plus perverses.  

3. Enfin, il est temps de dire vraiment ce que l'on pense de cet agenda LGBT réducteur, sinon malfaisant.

Je l'ai déjà dit, le mariage et l'homoparentalité sont des droits éminemment économiques. Ne pourront les utiliser que celles et ceux qui en auront les moyens financiers.

Bien sûr, on peut se marier à la mairie en une heure et ça ne coûtera pas un sou. Mais dans le cadre d'une crise économique sans précédent depuis 1929, cela laisse songeur.

La seule chose que l'on nous propose en période de crise, c'est de consommer davantage. Mais le bénéfice sera malgré tout pour tout le monde. C'est une loi parapluie! Ceux qui n'auront pas d'enfants pourront s'exclamer face à l'homophobie de la société:

«On a le droit de se marier et d'avoir des enfants alors arrêtez de nous embêter en tant que personnes LGBT maintenant!»

Mais ils seront pris au piège d'un agenda politique qu'ils auront eux-mêmes créé.

La gauche au pouvoir aura bien le droit de leur dire aussi:

« On vous a accordé le mariage et l'homoparentalité, arrêtez de nous embêter avec vos demandes sur le coming-out et l'éducation sexuelle à l'école, on a d'autres réformes à faire dans la société!»

La droite dira:

«Votre loi sur le mariage a déjà perverti la société, on ne vous laissera pas entrer dans les lycées, ya basta!»

Les médias diront, comme pour le sida:

«Bon ça c'est fait, il y a la récession, faites vos mariages ringards à Brive-la-Gaillarde et faites vos gosses, revoyons-nous dans 5 ans.»

Les associations LGBT seront bien assez occupées comme ça à organiser des kiss-in devant les municipalités qui refuseront le mariage (et il y en aura, n'en doutez pas, et AUSSI à gauche). Les avocats et les notaires se frotteront les mains quand la bise sera venue et que les premiers divorces feront la une des newsletters LGBT («Non il n'est pas question que tu aies la garde du chien, c'est moi qui suis allé le chercher à la SPA»).

Le cinéma français fera de mauvais films à partir de ce sujet de société, comme d'habitude, on leur fait confiance.

On ne pourra plus rien demander

Les associations de lutte contre le sida seront noyées sous les demandes nouvelles:

«Que faire quand votre mari a ramené à la maison le VIH, le VHC et aussi un germe parasitaire inconnu au bataillon?»

Vous recevrez des invitations embarrassantes pour des mariages à Brive-la-Gaillarde.

Absolut Vodka marquera le 30e anniversaire du début de son marketing gay en commercialisant une bouteille tricolore au nom woodyallenesque ou christophehonoresque de «Vive Paris!».

Delanoë fera des mariages à la chaîne, le pauvre, c'est bien fait pour lui.

L'inflation augmentera de 2 points pour assurer la déco de mariages aux couleurs du Rainbow Flag (et ça, ça va faire mal aux yeux).

A cause de tout ce commerce non équitable, le réchauffement de la planète s'accélèrera un peu plus, au grand dam (comme c'est écrit dans Le Monde) des intégristes religieux qui s'exclameront:

«On l'avait dit, le mariage traditionnel est le garant d'un climat frais et stable, propice à la culture des camélias.»

Bref, on ne pourra plus rien demander. Et cette fois, ce seront les leaders LGBT qui nous demanderont de la fermer. Expliquer à l'enfant d'Elton John l'importance de la signification du genre à l'école, comme l'importance d'un doigté rectal avant pénétration? Que nenni! Lancer une émission télé sur «Que sont-ils devenus, ces mariés de 2012»? Trop gore! Faire des études du Cevipof pour savoir si les gays ont des mariages qui tiennent plus longtemps que ceux des lesbiennes? Impossible, on n'a pas assez de hard data! Exiger que les mariés gays fassent leur coming-out sur le perron de l'église? Ben non, on a le droit à la vie privée quand même! Et le droit à l'indifférence, hein? On est en France!!!

Je rigole.

Mais quand on voit Angela Merkel inciter les footballeurs allemands à faire leur coming-out, on se demande si notre Premier ministre est assez mûr pour formuler une telle demande.

L'agenda LGBT sur le mariage est un agenda piégé, qui dédouane les associations sur les nombreux sujets qu'elles délaissent.

C'est le grand thème discuté actuellement aux Etats-Unis à travers le sida: ces associations ont délaissé toute la problématique de la sexualité pour se concentrer sur un débat qui exclut tout le reste.

Il faudra encore se battre

On veut nous faire croire qu'il faut passer par le mariage et l'homoparentalité et que le reste en découlera naturellement. Non, c'est faux. Après le vote de la loi, il faudra se battre, département par département, jusqu'aux Antilles et la Guyane, pour que les mariages et l'homoparentalité soient possibles dans les faits.

Ça va nous bouffer 5 ans de militantisme. C'est ce qu'on appelle un os à ronger, stupid! Après, les LGBT eux-mêmes en auront tellement marre de cette affaire qu'ils se comporteront comme en Espagne: peut-on avoir des tickets restaurants pour survivre au lieu de s'intéresser à des thématiques LGBT qui ne concernent que les bourges parisiens du mouvement associatif?

Au lieu de s'adresser aux politiques avec un vocabulaire de robots, peut-on commencer à parler d'une manière compréhensible des sujets qui nous intéressent vraiment?

• Le coming-out comme VRAI outil du changement

• La mémoire de notre mouvement, enfin organisée, enfin promue

• La réflexion sur la solitude et l'hébergement des baby-boomers LGBT vieillissants?

• La tristesse de la vie nocturne et sociale LGBT dans ce pays?

• L'éducation sexuelle et de genre imposée à l'Education nationale auprès de profs gays et lesbiennes qui trouvent ça «trop compliqué » depuis plus de 20 ans

• L'absence totale de réflexion sur les nouveaux comportements obsessionnels dans la communauté (drague par Grindr, bipolarité, compulsion des drogues, pratique du slam, prévention en panne). Comme le rappelle avec insistance cet article du Huffington Post: le VIH doit reprendre sa place parmi les associations LGBT.

• Une jeunesse LGBT qui ne sait plus du tout d'où elle vient?

• Un racisme intra-communautaire que l'on délaisse à des associations confessionnelles déjà trop timides?

• La création d'un nouveau groupe radical qui mette enfin Act Up aux oubliettes?

• Que faire pour la prostitution?

Etc.

Didier Lestrade

Article également paru dans Minorités

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte