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La corrida, le spectacle que je préfère

Joël Jacobi, mis à jour le 23.09.2012 à 15 h 16

Le débat pour-contre est exaspérant, les arguments avancés souvent faibles ou irrecevables. Ce que je sais, c'est que je suis encore sous le charme de la dernière corrida à laquelle j'ai assisté.

Le toreador Francisco Marco lors des fêtes de San Fermin à Pampelune, le 9 juillet 2012. REUTERS/Susana Vera.

Le toreador Francisco Marco lors des fêtes de San Fermin à Pampelune, le 9 juillet 2012. REUTERS/Susana Vera.

Le Conseil constitutionnel a répondu, vendredi 21 septembre, à la question prioritaire de constitutionnalité dont il avait été saisi par le Conseil d’État le 21 juin à propos de l’organisation des corridas en France.

21 juin, 21 septembre: entre ces deux dates, il y a eu trois mois d’été. Une saison bénie en France pour les aficionados et les adversaires de la corrida. Pendant que les premiers parcouraient le sud du pays de plazas en plazas, les seconds les attendaient par petits groupes, généralement massés sur les ronds-points à l’entrée des villes taurines, en brandissant des panneaux où l’on voyait un toro à l’agonie et où on lisait cette lapalissade: «La torture n’est pas une culture».

Le Conseil a tranché. Oui, la loi qui encadre l’organisation des corridas est conforme à la Constitution. Rappelons ce qu’elle dit. L’article 521-1 du Code pénal dispose que les sévices ou actes de cruauté envers les animaux peuvent être punis de 2 ans d’emprisonnement et 30.000 euros d’amende. Mais cette disposition ne s’applique pas pour la corrida «lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée».

Conclusion : contrairement à la Catalogne, à la ville de San Sébastien (Pays Basque espagnol) et à Quito (capitale de l’Équateur), il est, dans le sud de la France, parfaitement légal d’organiser les corridas avec mise à mort.

Par conséquent, d’autres étés bénis attendent les amateurs de corridas et leurs opposants. Chacun dans son rôle. La caravane des aficionados continuera, l’été prochain, à cheminer de villes taurine en ville taurine. Où les ronds-points seront occupés par des troupes d’opposants (quelquefois, ils sont à demi nus et leur torse est couvert de peinture rouge pour imiter, sans doute, le supplice de la bête). Et le débat sans fin reprendra. Pour ou contre les corridas?

Débats et essais plus ou moins heureux

Moi, qui suis aficionado depuis toujours, ce débat m’exaspère. 

Je n’ai, à vrai dire, qu’un seul argument pour défendre la corrida et il me semble inattaquable: ça me plaît, c’est même le spectacle qui me plaît le plus. Les autres, ceux qu’on rabâche à longueur de débats et d’essais plus ou moins heureux, je ne les utilise jamais, soit que je m’en méfie, soit que je ne les comprends pas bien. 

Écologique. S’il n’y avait pas la corrida, la race du toro bravo s’éteindrait. Certainement, mais bon, on survivrait sans toro bravo dans les prairies d’Espagne. Non?

Économique. La corrida fait vivre des milliers de professionnels et soutient l’économie touristique de nombreuses villes. Et alors?

Éthologique. Le toro est tellement furieux, tellement brave et combatif qu’il ne souffre même pas quand le picador le châtie. Admettons.

Historico-mythologique. La corrida a de très profondes racines. Elle renvoie à telle ou telle divinité grecque ou crétoise, à tel ou tel culte méditerranéen. Peut-être.

Philosophico-sociologique. Nos sociétés occidentales contemporaines, copiant l’infâme modèle américain et réagissant sous l’empire  de l’idéologie Walt Disney, «cachent la mort», la font disparaître des villes et —en parallèle— humanisent l’animal, c’en est ridicule. La corrida, elle, nous rappelle l’époque bénie où nos sociétés étaient impeccablement rurales, où on sacrifiait le cochon selon un rituel immuable et dans une ambiance festive. Mais moi, je ne suis pas sûr de ne pas être encore ému en revoyant la scène où Bambi comprend que sa «maman» est morte et je suis horrifié à l’idée de passer plus de trois jours d’affilée loin d’une ville de moins de 100.000 habitants.

Utiliser le mot «torture» est une insulte

Les arguments des opposants à la corrida sont, eux, strictement irrecevables.

D’abord, le simple fait de militer contre la corrida (ou la pêche à la ligne, ou la chasse ou les courses de chevaux) ne laisse pas de me surprendre. L’usage de ce verbe si noble —militer— devrait être réservé à l’engagement en faveur des causes humaines. La paix, le vivre ensemble entre peuples voisins, la lutte contre la faim et contre l’ignorance, le combat pour l’égalité, etc.

Et l’utilisation du mot «torture» pour dénoncer les souffrances subies par le toro dans l’arène est une insulte pour les femmes et les hommes qui sont victimes de salauds qui les font souffrir pour leur seule jouissance ou pour les faire parler. Ou les deux à la fois.

Je comprends parfaitement qu’on soit horrifié par le traitement réservé au toro pendant la corrida. Par les canaris prisonniers de leur cage, les chevaux cravachés dans la dernière ligne droite, les ablettes hameçonnées, les chats castrés et les escargots mis à jeûner. Mais je n’admets pas que l’on prête aux acteurs et aux spectateurs de la corrida des sentiments qui ne sont pas les leurs.

Je fréquente les arènes depuis près de 50 ans et je produis une émission sur la corrida depuis plus de 25 ans. Je témoigne que je n’ai jamais rencontré un seul torero ni un seul aficionado qui prenne du plaisir ou trouve le moindre intérêt au spectacle de la souffrance du toro.

Les toreros et les aficionados s’intéressent au toro de mille manières: est-il costaud, chétif, brave, correctement armé, combatif, résistant, véloce, etc? Mais je n’ai jamais perçu qu’on se réjouissait de sa souffrance, supposée ou réelle. Si on applaudit au moment de sa mort, c’est pour saluer son combat et le savoir-faire du torero.

Les aficionados, à tort ou à raison, prêtent au toro des vertus de noblesse et de bravoure; les toreros tentent, avec plus ou moins de succès, de deviner ses intentions en analysant son comportement; les éleveurs espèrent, par une sélection plus ou moins bien maîtrisée, obtenir celui qui procurera les plus vives émotions. Comment, dès lors, imaginer que ces gens soient animés par de la haine pour cet animal?

Dimanche 15 septembre, pour la feria des vendanges de Nîmes, le torero numéro 1 du moment, José Tomás, affrontait seul six toros de six élevages différents. Pour les 13.500 personnes qui garnissaient entièrement les gradins, il s’agit à coup sûr de la plus belle corrida à laquelle ils ont jamais assisté.

Je suis un de ces 13.500 privilégiés. Une semaine a passé et je suis encore sous le charme. Quelque chose me dit qu’il opérera longtemps encore.

Je n’ai rien d’autre à dire pour défendre la corrida. C’est le spectacle que je préfère. Et je crois bien que cet argument est inattaquable.

Joël Jacobi

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