France

Charlie contre les ultra-gentils

Hugues Serraf, mis à jour le 21.09.2012 à 15 h 55

J’ai acheté Charlie Hebdo. C’était plutôt naze, mais je suis bien content d’avoir déboursé mes 2,5 euros tout de même.

Charb, le directeur de Charlie Hebdo, dans les locaux du journal désormais protégé par la police -- Jacky Naegelen / Reuters

Charb, le directeur de Charlie Hebdo, dans les locaux du journal désormais protégé par la police -- Jacky Naegelen / Reuters

Je viens d’acheter Charlie Hebdo, qui en est déjà à son deuxième tirage, et j’étais un peu gêné parce que le kiosquier en bas du journal est arabe et m’a regardé d’un drôle d’air. Il m’a donné le journal avec le dessin du Prophète le cul à l’air en quatrième de couverture, m’a rendu la monnaie poliment comme si je venais de lui demander Okapi ou Modes et Travaux, mais j’ai senti qu’il n’en pensait pas moins.

«Ah oui, moi ça m’a fait le même truc avec lui lorsque j’ai acheté Minute une fois, a lancé après coup un collègue de la rédac. Mais je lui ai précisé que c’était pour le boulot, faut pas déconner…» Hum, ça c’est une attention qui honore ce supporter du PSG…

Après le kiosque, je suis passé au Monoprix prendre une bouteille d’eau puisque les types qui nous livrent les bonbonnes de flotte sont en grève de solidarité avec les salariés de l’Apple Store, et j’ai discrètement roulé le journal dans la poche arrière de mon jean parce que le caissier était arabe lui aussi. Je me suis dit que ça pourrait lui faire de la peine.

Ensuite, j’ai feuilleté mon Charlie tranquillement en buvant mon Evian (normalement, je prends plutôt de la Cristaline qui est moins chère et aussi bonne, mais ils n’en avaient pas) et je me suis dit que c’était tout de même assez naze comme forme d’humour, ce Mahomet avec une étoile dans la raie des fesses, même si un ou deux dessins étaient assez marrants (je ne vous les décris pas parce que dans le dessin de presse, tout est dans le trait. Si on raconte, c’est comme lorsqu’on explique les blagues et qu’elles tombent à plat).

Mais bon, où est-ce que je veux en venir avec mon histoire de kiosquier, de caissier de supérette et d’hebdomadaire satirique? Hé bien à l’idée que oui, tout bien considéré, Charlie Hebdo n’est pas super fin dans sa gaudriole anticléricale. Que son côté gros sabots, révolte adolescente contre la religion («Ouah, oh, les cons, ils croient que Dieu existe alors que, en fait, non!!!») est vraiment au ras des pâquerettes et ramène toute prétention à une interrogation philosophique ou métaphysique à une problématique de petite souris ou de père Noël.

A l’idée que les provocations de Charlie Hebdo peuvent légitimement émouvoir un musulman (musulmans potentiels, voire d’apparence, comme disait l’autre: mes deux types étaient peut-être coptes, zoroastriens ou libres penseurs, après tout) aussi éloigné du salafisme et d’une lecture littérale du coran que je ne le suis de la pêche au thon ou de l’évolution des techniques d’emboutissage des pièces métalliques destinées à l’industrie de précision.

A l’idée que, oui, absolument, se moquer aussi crûment du Prophète peut choquer des gens qui n’ont rien de fanatiques sanguinaires et que c’est dommage.

Mais, considérant mon Charlie du coin de l’œil, encore posé sur un coin de mon bureau parce que personne ne s’est vraiment précipité pour me le piquer contrairement à ce que j’imaginais, je me dis aussi que choquer les croyants avec une telle absence de finesse et de subtilité, c’est ce que fait ce canard chaque semaine, généralement en mettant du pape et de l’archevêque à poil en une et que la peine que ça fait à des cathos pas du tout intégristes ne fait pas réagir grand monde. Au contraire même.

Je me dis que, oui, dans un pays libre et démocratique, il y a des choses qui gênent et heurtent des gens qui ne sont pas nécessairement d’affreux bigots pudibonds –comme les nanas à poil sur les affiches de déodorant, la gay pride, les fautes de français à la radio, le langage SMS...– et que c’est justement la contrepartie de cette liberté et de cette démocratie. Que le choc provoqué par un dessin un peu con n’a rien à voir avec celui que provoque un assassinat d’ambassadeur par une poignée de fanatiques qui aimerait bien imposer sa façon de voir au reste du monde.   

Et que de se voir assigné, pour avoir défendu ce principe, à l’extrême droite raciste et islamophobe, quand ce n’est pas aux heures les plus sombres de l’histoire allemande (oui, on en est là, les zeurléplussombres bien de chez nous, c'est dépassé) par des ultra-gentils convaincus que les fanatiques sont le bras armé des opprimés de la planète (et qu'ils ne seraient d'ailleurs même plus fanatiques s'ils avaient un job), ça donne presque envie d'aller cramer un truc (je rigole, c'est de la caricature de mauvais goût).

Non, moi, vraiment, je suis bien content de l'avoir acheté, mon Charlie – tout naze, opportuniste et puéril qu’il soit. Mais je n’irais pas l’agiter sous le nez de mon caissier de Monoprix pour autant. C'est comme ça que je la vois, la liberté d'expression. 

Hugues Serraf

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