France

Pourquoi Marseille a besoin d’un Ayrault

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 11.09.2012 à 15 h 14

Parce qu'il est «sérieux», froid, qu'il aime la concertation et qu'il vient de Nantes. Et parce qu’à Marseille, les responsables locaux sont simplement trop nuls.

Jean-Marc Ayrault devant l'école de la deuxième chance à Marseille, le 11 septembre 2012. Jean-Paul Pelissier / Reuters

Jean-Marc Ayrault devant l'école de la deuxième chance à Marseille, le 11 septembre 2012. Jean-Paul Pelissier / Reuters

Quelle ne fut pas ma surprise le jour où un Marseillais m’a confié que «les gens du nord, on les aime bien au final… Au moins ils nous font bosser».

Le jugement portait sur Bernard Latarjet, le «Parisien» dépêché par l’équipe municipale pour prendre en charge la candidature de Marseille Provence 2013, capitale européenne de la culture. Et gagner. Mais la référence valait aussi pour Gaston Defferre, protestant d’origine cévennole (oui, le nord commence à Avignon pour les Marseillais) qui reste encore aujourd’hui le grand-homme-intouchable de l’histoire contemporaine de la ville. 

Il y a pourtant à Marseille un poujadisme facile qui associe tous les problèmes de la ville aux Parisiens, terme qui en marseillais ne se réfère pas tant aux habitants de Paris intra-muros qu’aux puissants qui nous gouvernent depuis leurs bureaux, déconnectés des réalités du terrain (rocailleux).  

Mais ses héros contemporains, Marseille les a aussi importés d’ailleurs, comme Bernard Tapie, qui reste la figure controversée –mais qui ne l’est pas dans cette putain de ville?– la plus célèbre associée à elle.

La situation à droite: compliqué

Jean-Marc Ayrault a entamé lundi une visite de deux jours à Marseille. Nul doute que ses conseillers l’ont dûment briefé. En particulier sur l’expression qu’adorent les responsables –je n’ose employer le terme d’élite– locaux:

«C’est compliqué.»

Voilà une expression toute faite que vous entendrez partout à Marseille, avec son corollaire habituel, l’absurde et cyclique «Marseille, c’est Marseille». Une ville pas comme les autres, donc, perpétuellement et comme par malédiction attachée à son statut d’exception, comme Michel Péraldi et Michel Samson l’ont bien montré quand ils ont tenté de résumer la politique de la cité dans leur livre Gouverner Marseille —tout un programme. L'anthropologue et le journaliste y montraient notamment que Marseille, volontiers considérée comme une ville rebelle et ingérable, n'avait eu que... trois maires depuis 1953.

C’est compliqué, parce que le centre ville est moche et délabré, que l'effet tram a eu des impacts très limités sur le désengorgement des transports et très localisés sur l'amélioration du centre, que le modèle à l’américaine du tout-voiture a favorisé une urbanisation sans limite, et que l’idée de l’appart sympa en hyper-centre y est perçue comme un fantasme de Parisiens (ou de Nantais) dont personne ne veut entendre parler ici.

Et pour cause: pauvreté, délinquance, irrespect sur la voie publique sont souvent les tristes compagnons des habitants de ce centre marseillais. Les ménages aisés lui préfèrent la périphérie ou, mieux, Aix-en-Provence. D’où une drôle de ville, qui garde en son sein les pauvres, mais aussi les riches –contrairement à ce que qu’on peut penser, il y en a plus qu’à Nice, par exemple. Loin de l'image qu'on s'en fait de l'extérieur, le port du gilet pare-balles n'est pas requis dans la majorité des quartiers marseillais.

Qu’a à dire Jean-Claude Gaudin, première figure pittoresque des «notables» locaux, face à la dégradation de la ville? Que la sécurité des habitants est «une compétence régalienne de l'Etat et de lui seul». Comprenez: pas mon problème! Attitude pour le moins étrange venant d'un maire de la «deuxièmeuuu-villeuuuu-de-France » (expression incontournable), surtout quand il achève… son troisième mandat.

La droite reproche toujours à Defferre de ne pas avoir voulu d’une métropole, par peur d’être mis en minorité par les communistes qui l’entouraient. Aujourd’hui des communistes, on n'en trouve guère. Le moins qu’on puisse dire c’est que ceux qui sont désormais dans la majorité depuis 1995 auraient pu prendre le problème à bras-le-corps. C’est là que le drame devient comédie: quand enfin une métropole, construite a minima, se profile autour de Marseille, c’est un socialiste, Eugène Caselli, qui en prend les rênes alors même que les élus qui la composent étaient majoritairement de droite. Mais développer cet aspect nécessiterait un article à part.

Que retiendra-t-on de Gaudin maire de Marseille? Le chômage, qui a baissé grâce aux zones franches implantées dans les Quartiers Nord? La «reconquête» par à-coup du centre-ville, renouveau dont beaucoup s’interrogent encore sur le périmètre, sinon sur la réalité? La transformation de parties de la ville en paradis pour promoteurs –mal– inspirés par la Floride? Avoir su limiter la casse, empêché la guerre civile? Rien de tout cela?

La situation à gauche: compliqué

Evidemment si la droite peut se contenter de gérer la ville selon une politique des compromis, du moindre effort et du manque total d’imagination, c’est grâce à son opposition de gauche, qui en termes de nullité atteint régulièrement des sommets stratosphériques.

Avec un Jean-Noël Guérini comme opposant institutionnel (président du conseil général) et politique (longtemps homme fort de la fédération PS locale), la droite pouvait franchement se laisser aller et regarder le PS se déchirer et la justice «faire son travail». Il faut le voir et l’entendre, le Jean-Noël, se lamenter devant les journalistes qu’on lui fait payer ses origines modestes de corse du quartier du Panier! Pour un mis en examen pour association de malfaiteurs en vue de réaliser un trafic d'influences, la défense est pour le moins légère.

Reste les autres «i»: Mennucci, l’ex-Ségolin qui travaille désormais pour sa pomme avec la mairie en ligne de mire, ou Samia Ghali, qui s’est fait un nom dans les médias nationaux en demandant que l’armée vienne restaurer l’ordre dans les quartiers Nord… Et sans doute d’autres «i» encore, italiens, corses ou maghrébins, reflets des vagues successives d’immigration.

Carrément acquis au réalisme vallsien en matière de sécurité, au point parfois de le dépasser sur sa droite, ces élus ont au moins conscience de la gravité de la situation. Constituent-ils une alternance souhaitable? Au-delà des positionnements du moment et des tentatives d’exister en solo, ils ont tous en commun d’avoir grandi dans le sillage du chef désormais déchu, et Marseille pourrait souhaiter pour son avenir une nouvelle tête plutôt qu’un apparatchik du PS local. Un rapport récent de dissidents du PS des Bouches-du-Rhône constate d'ailleurs que pratiquement aucune des recommandations du rapport Richard portant sur la rénovation de la fédération socialiste n'a été mise en oeuvre depuis l'année dernière.

La situation autour: compliqué

Côté périphérie, la situation n’est pas plus encourageante. L’infatigable Maryse Joissains (UMP) entonne son couplet préféré: celui de l’Aixoise effarouchée à l’idée de partager quoi que ce soit avec ces ploucs de Marseillais. A la tête de la mairie d’Aix, elle a encore rappelé combien toute idée de métropolisation la dégoûtait. D'ailleurs les élus de toutes les intercommunalités environnantes ont écrit au Premier ministre pour dire leur opposition au projet de métropole.

Alors certes, la méthode Ayrault et sa désormais habituelle concertation peut sonner creux sur d’autres sujets d’intérêt national –et révèlera peut-être ses limites. Dans le cas marseillais, c’est la condition minimale pour sortir de l’impasse. On peut deviner ce qu’aurait fait Super-Sarko à sa place: descente éclair sur place, indignation, création d’un nouveau machin auquel seraient attachés divers indicateurs de réussite pour les mois à venir… Oubli total du problème dans les semaines suivantes. Car Marseille n’a pas tant besoin d’innovation institutionnelle –on a déjà de quoi employer un tiers de la ville avec l’existant– que d’une meilleure cohésion entre les parties.

En finir avec les illusions et les discours bidons sur Marseille

C’est pourquoi le gouvernement a très bien déroulé ses priorités pour la ville: d’abord les flics pour parer à l’urgence –car dire qu’elle n’en a pas besoin est contredit par l’observation quotidienne–, le gros œuvre ensuite car aucune annonce d’augmentation de postes, même suivie d’effets, ne changera le visage de la ville à coup sûr la plus détestée de France.

Comme d’ailleurs l’événement culturel massif prévu pour l’année 2013 ne fera pas de Marseille la Bilbao ou la Barcelone du sud-est dont tout le monde rêve par simple pose de musée tout neuf, aussi beau et prestigieux soit-il.

Alors voilà, Marseille mérite mieux que d’être réduite à une perpétuelle ambivalence, entre Chicago infréquentable, Gotham City méditerranéen d’une part, et de l’autre illusoire «sorte de carnaval multiculturel avec l’OM», comme trop souvent chez des observateurs lointains qui voient dans Marseille plus un truc rigolo mais exotique qu’on aime parce que c’est crade, alors que les habitants ne demandent qu’une ville dans laquelle vivre au quotidien. Une ville normale, si j’ose dire.

Car si les dérives d’une droite libérale acquise au devenir touristique de Marseille pose question, l’opposition associative et militante –plutôt opposée à la capitale culturelle dans sa frange radicale— se complaît trop dans le récit misérabiliste d’une ville qui doit rester pauvre pour rester «vraie».

La situation est urgente: en l’an 15 après Izzo, quand la France découvrait une ville funky où il ferait bon vivre différemment, les classes moyennes (équivalent du Messie dans la lithurgie municipale) qui font leur retour finissent en général par repartir. L’heure n’est plus à un storytelling boîteux de la Marseille qui bouge, et qui ne repose sur rien, mais bien au redressement économique. C’est moins fun et plus terre-à-terre, mais c’est le préalable au renouveau.

Vers une ville normale?

Jean-Marc Ayrault n’a peut-être pas eu le temps de réussir grand-chose comme Premier ministre. Il a au moins à son actif une réussite locale: celle de Nantes, unanimement saluée comme un modèle de ville désirable, sorte d’anti-thèse parfaite de Marseille.

Avec des atouts naturels –comme Marseille—, une forte identité –comme Marseille–, et un développement économique réussi —pas comme Marseille—, Nantes a surtout compris à quel point le marketing urbain exige d’une métropole qu’elle se fasse une place sur la carte des villes attirantes. Exactement ce que Marseille essaie de faire depuis peu, en misant notamment sur la culture et le tourisme urbain, mais sans qu’on y croit tout à fait —encore.

Bon d’accord, ils nous gonflent un peu avec leur Folle Journée, leur population sympa et respectueuse de l’ouest de la France et leur tram avant tout le monde, mais un peu de ce bon esprit pré-océanique ne nous ferait pas de mal. Je ne sais pas si Nantes est si cool que cela, à vrai dire je n’y ai jamais mis les pieds, mais aujourd’hui ce qui compte c’est l’image, non? En tout cas Marseille ne serait pas contre un petit bonus en la matière. Même si par sa géographie, sa situation et la structure de sa population, elle reste une ville à contre-courant du modèle des métropoles françaises.

Déclarant que la situation marseillaise était d’intérêt national, Ayrault a réveillé peut-être malgré lui de douloureux souvenirs, toujours à vif dans la vie publique marseillaise. Comme la mise sous tutelle en 1938, après que Daladier, le président du Conseil de passage dans la ville, assista interdit depuis sa chambre d’hôtel à l’incendie qui a ravagé, sur la Canebière, les Nouvelles Galeries.

Alors quand on envoie les nordiques à Marseille, la crainte d’une reprise en main par le national n’est jamais éloignée. Mais si le personnel politique est trop nul pour la tâche qui lui incombe, alors pourquoi pas un Nantais? C’est toujours mieux qu’un Parisien.

Jean-Laurent Cassely (avec un «y»)

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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