France

Nicolas Demorand à Bernard Arnault: «Ah ça ira, ça ira, ça ira!»

Hugues Serraf, mis à jour le 10.09.2012 à 15 h 54

Le directeur de Libé voudrait couper la tête du patron de LVMH, qu'il trouve «moralement léger» et à la limite de l’antipatriotisme contre-révolutionnaire. Et fait dans le populisme en prétendant lutter contre.

La une de Libération d’aujourd’hui («Casse-toi riche con!»), comme l’éditorial de Nicolas Demorand qui la complète, feront beaucoup pour la fin de la guéguerre  entre médias Web et médias papier: on croirait être tombé sur le commentaire illustré d’un lecteur de Rue89 et la boucle est certainement bouclée si l’éditorialiste normalien d’un grand quotidien se met à sonner comme un éructeur de bistrot coupeur de tête de vilains aristos.

On peut bien penser ce qu’on veut de Bernard Arnault, de son désir d’allégeance au roi des Belges et de la fragilité de son «patriotisme» (argh!) à l’heure de la crise, mais cette façon de grimper dans le train des conspueurs à courte vue quand on est censé faire partie de la volaille qui fait l’opinion est des plus dérangeantes...

La détestation du «riche», dont la fortune est nécessairement mal acquise, est chez nous une sorte de sport national, alpha et oméga de tout ce qui semble aller mal dans le pays. Si les braves gens sont mal logés, c’est que les «riches» accumulent les appartements vides et refusent qu’un HLM pousse à l’ombre de leurs hôtels particuliers; si les braves gens sont mal soignés, c’est que les «riches» viennent leur piquer leurs lits à l’hôpital; si les braves gens perdent leur boulot, c’est que les «riches» n’ont qu’une idée en tête, déclencher un plan social qui fera exploser la valeur de leur portefeuille boursier.

Réflexes primaires et philosophie affligeante

Cette philosophie affligeante, qui réduit la complexité du monde à une opposition de principe entre les braves gens («nous», l’éditorialiste de Libé, les chômeurs, les smicards…) et les «riches», a beau faire partie intégrante de notre psyché nationale depuis des siècles, il est sérieusement temps de la revisiter. Si un Bernard Arnault souhaite aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte, alors qu’il pèse des dizaines de milliers d’emplois et est à peu près tout ce qui nous reste au plan industriel, si nos jeunes entrepreneurs dynamiques ne créent plus qu’en anglais à Londres ou en Californie, si nos patrons de PME touchés par la limite d’âge préfèrent vendre à un groupe allemand ou japonais pour éviter de payer des droits de succession avant d’aller s’établir sur les rives du Léman, c’est peut-être que nous faisons quelque chose de travers.

Dans son grotesque édito métahistorique (Varennes, la Bérézina…), Demorand joue sur le velours de nos réflexes les plus primaires et en appellerait presque à raccourcir l’affreux émigré potentiel qui, à l’heure du redressement national, chercherait à mettre son magot à gauche (ha ha ha!). L’idée que la France puisse redevenir, en même temps qu’un espace solidaire et régulé, un endroit où Bernard Arnault aurait envie de rester, d’employer du monde et de payer des impôts ne lui traverse même pas l’esprit.

Tout à son indignation en carton, il nous explique à quel point le bonhomme est coupable de «légèreté morale» parce qu’il ne sacrifie pas son intérêt personnel à celui de la patrie dans le pétrin. Mais le plus comique, s’il faut trouver une raison de s’en payer une bonne tranche au moment où le journal nous tombe des mains sur le comptoir, c’est sa chute: «Qu’on n’aille pas ensuite se lamenter sur l’abstention aux élections, la défiance généralisée et la montée du populisme.» Oui, Nicolas Demorand a peur du populisme.

Garçon, un autre!

Hugues Serraf

Mise à jour du 10 /09/12: la une de Libération dit «Casse-toi riche con», et non pas «Cache-toi riche con»

Hugues Serraf
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