France

Il faut mettre fin à la fracture entre l'école et les autres possibilités de formation

Michel Cotten, mis à jour le 05.09.2012 à 9 h 08

La «refondation de l'école» s'engage alors que le programme socialiste ne contenait pas assez d'engagements précis sur le sujet.

François Hollande visite un centre d'apprentissage à Clermont-Ferrand pendant sa campagne électorale, le 12 avril 2012.

François Hollande visite un centre d'apprentissage à Clermont-Ferrand pendant sa campagne électorale, le 12 avril 2012.

A l'université d'été du PS, comme lors de celles des autres partis, les séances les plus intéressantes sont souvent celles où il n'y a pas beaucoup de monde, peu de notables et aucun journaliste. L'atelier du 24 août à La Rochelle sur «L'apprentissage pour tous?» a illustré à merveille cette affirmation.

Mais je n'imaginais pas un instant à quel point le monde de l'Education nationale marquait à la culotte le gouvernement actuel, issu de la victoire électorale de François Hollande. Il a fallu que le ministre délégué à la Formation professionnelle, Thierry Repentin, nommé tardivement (le 21 juin) à l'occasion du remaniement post-législatives, lève le doigt en conseil des ministres pour obtenir du président de la République en personne que la consultation nationale sur la «refondation de l'école», pilotée par Vincent Peillon, ministre de l'Education nationale, associe le ministère chargé de la formation professionnelle.

Comme si la formation initiale pouvait suffire pendant toute une vie et que la formation professionnelle et continue n'était qu'une activité quasi-clandestine, faisant vivre 14.000 organismes pas très recommandables dilapidant en pure perte environ 29 milliards d'euros tous les ans.

Qu'aurait dit Condorcet, apôtre de la formation tout au au long de l'existence [1], qu'aurait pensé l'Abbé Grégoire, fondateur sous la Convention du «Conservatoire des arts et métiers», l'école de la deuxième chance? Pourquoi Jacques Delors, promoteur de la grande loi de 1971 sur sur la formation continue, ne pousse-t-il pas un coup de gueule, pour défendre ses idées?

Cet incident ministériel est tout à fait révélateur de l'état actuel des connaissances et de la réflexion du PS sur ces sujets: rien de très précis dans le programme socialiste sur l'apprentissage et la formation dans l'entreprise. Dans les 60 engagements du candidat Hollande, le n°33 concernait les contrats de génération avec le tutorat des seniors et le 35 la concentration du financement de la formation professionnelle sur les publics les plus fragiles. Mettre fin à la fracture entre la formation scolaire initiale et la formation continue aurait pu (dû) constituer son premier engagement.

Suprématie de la formation initiale

Dans un petit livre paru en août, intitulé Formation: le culte du diplôme, Danielle Kaisergruber, une observatrice avertie ayant bourlingué sur toutes les mers de la formation [2], nous donne calmement quelques clés.

Tous les gouvernements ont conforté, de fait, la suprématie de la formation initiale sanctionnée par un diplôme, celle-ci devant suffire pour trouver le premier job mais aussi les suivants; la préférence pour les généralités et l'abstraction et, en contrepoint, un mépris de fer pour le travail manuel et la pratique est également une constante structurelle française; l'orientation par défaut des «mauvais élèves», c'est-à-dire des enfants n'ayant pas trop de goût pour les idées générales, mais souvent beaucoup d'intelligence et d'habileté au bout des doigts, vers les formations professionnelles et technologiques perdure. La création du collège unique a été la grande victoire ce système de pensée, issu, entre parenthèses, de la pédagogie des jésuites et non de la  philosophie des Lumières ni de la pensée socialiste.

Si l'on ajoute à cela une méfiance viscérale envers toute forme de formation sur le tas (on the job) dans l'entreprise, on commence à comprendre pourquoi tous ceux qui ne sont pas sortis d'une très grande école ou ne possèdent pas de CAP ou BTS «sérieux» ont tant de mal à trouver du boulot à la sortie du système scolaire. Deux à trois ans d'études générales, un bac professionnel sans passage dans l'entreprise sont juste des passeports pour le chômage et la galère.

Ajoutons qu'en matière de formation, l'entreprise, dont on se méfie beaucoup, n'a guère que des obligations comptables: dépenser un pourcentage de la masse salariale en formation, et non atteindre tel objectif de qualification pour les salariés travaillant avec des technologies vieillissantes, par exemple, voire à coup sûr  menacés par des licenciements économiques brutaux ou désireux à l'approche de la maturité d'exprimer un potentiel longtemps ignoré. Le traitement de Lejaby a donné récemment l'exemple inverse d'une valorisation des compétences et des savoir-faire pour produire autre chose: des produits qui se vendent, oserait-on dire, au risque de paraître vulgaire?

Plusieurs conseils judicieux

Alors que faire, sauf à désespérer? Danielle Kaisergruber nous donne plusieurs conseils judicieux:

  • d'abord, renoncer à un grand soir de la formation continue de même qu'à une nouvelle couche de mesurettes: «Que chacun essaie de mieux faire son job dans un système déresponsabilisé».
  • ensuite, s'occuper plus sérieusement des élèves décrocheurs.
  • donner une authentique seconde chance aux décrocheurs du système scolaire.
  • valoriser ce qui marche bien ou assez bien: la formation par alternance, qui est la règle, on l'oublie, en médecine comme pour les infirmières et les avocats —on n'imagine pas une seconde qu'un chirurgien commence à opérer avec seulement un diplôme théorique en poche; la «valorisation des acquis de l'expérience» (VAE) mise au point par Vincent Merle, professeur au Cnam, ce qui n'est pas un hasard, et qui permet aux jeunes ou moins jeunes qui n'ont pas pu ou voulu profiter du système scolaire de faire reconnaître leur compétences et d'acquérir un diplôme, puisqu'il faut en passer par là en France. Il faut industrialiser cette VAE en évitant que l'Education nationale ne dénature cette voie de reconnaissance et de perfectionnement.
  • remplacer l'obligation comptable de dépenser (peu importe comment) par des incitations fiscales pour la formation des peu qualifiés dans l'entreprise, des chèques-formation pour les demandeurs d'emploi. A partir d'une analyse approfondie des «emplois sensibles», un DRH  doit être capable de discerner les salariés qui ne vont pas tarder à avoir besoin d'apprendre à exercer un nouveau métier. Il ne faut pas commencer à préparer le volet formation des plans sociaux le lendemain du jour du dépôt de bilan; pour l'instant, la gestion prévisionnelle des compétences reste largement un slogan.
  • concernant l'apprentissage proprement dit, plutôt que de verser une prime financière aux entreprises, prendre en charge spécifiquement la formation des maîtres d'apprentissage et une partie du manque à gagner engendré dans l'entreprise par cette activité et veiller par ailleurs à ce que les apprentis ne soient pas des substituts pas chers aux intérimaires. Il faut blacklister les entreprises (souvent dans la boulangerie et la restauration) qui exploitent leurs apprentis sans rien leur apprendre et sans leur laisser du temps pour compléter leur formation pratique par des enseignements théoriques. De leur côté, les syndicats seraient bien inspirés de s'intéresser un peu plus à ces jeunes travailleurs un peu particuliers que sont les apprentis (ils touchent entre 30 à 80% du Smic).

Dans un pays où seuls 10% des chômeurs reçoivent une formation, l'heure est à l'action et à l'expérimentation. Une certitude, on ne peut pas faire moins bien qu'aujourd'hui: n'ayons pas peur d'expérimenter tous azimuts.

Michel Cotten

[1] «L'Education ne peut s'arrêter à la sortie de l'Ecole; elle doit embrasser tous les âges» Revenir à l'article

[2] Elle a participé sur le terrain aux plans sociaux de Vilvoorde et de Moulinex, entre autres, et a été responsable nationale de la formation dans l'entreprise. Revenir à l'article

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