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Wikileaks: le combat de Julian Assange n'est pas anti-américain

REUTERS/Olivia Harris. Une manifestation de soutien à Julian Assange devant l'ambassade d'Equateur à Londres, le 19 août 2012.

REUTERS/Olivia Harris. Une manifestation de soutien à Julian Assange devant l'ambassade d'Equateur à Londres, le 19 août 2012.

Et les Etats font une erreur en postulant que l'organisation se délitera si son leader charismatique est «supprimé».

En 1964, le philosophe Marshall McLuhan énonçait son principe célèbre selon lequel «le média est le message.» Il entendait par là que le support de communication détermine, par sa nature même, la façon dont la communication se déroule, voire le contenu des messages propagés.

À cet égard, Internet apparaît comme un cas d’école. Le triple W par lequel commence toute adresse de site est l’abréviation de «World Wide Web», ce qui signifie en anglais: «toile aux dimensions du monde.»

Matériellement, il s’agit de fait d’un réseau de réseaux permettant la circulation de données sur l’essentiel de la planète. Internet est donc par essence polycentrique, voire, au sens strict du terme, an-archique.

Nul hasard donc, si son apparition a donné naissance à un clivage politique: d’un côté, les tenants de la propriété et de la hiérarchie, avec pour chefs de file de grandes entreprises tendant à restreindre la circulation des données; de l’autre, les tenants de leur libre circulation, dont une structure comme WikiLeaks est l’archétype.

Des «paradis expressifs» pour protéger les données

Ce clivage recouvre un large spectre d’enjeux contemporains: neutralité politique des réseaux informatiques contre restriction de la diffusion de telles ou telles idées, inviolabilité des données individuelles contre leur libre vente par ceux qui les agrègent, anonymat ou identification de l’expression sur Internet, droit de propriété intellectuelle et artistique contre création collective a-propriétaire, liberté d’expression et d’information contre cloisonnement, ou encore la compétition entre les programmes informatiques soumis au droit de la propriété et ceux que leurs concepteurs rendent libres d’utilisation et de reproduction. Sur ce dernier point, pour ne prendre qu’un exemple, la confrontation entre les logiciels propriétaires vendus par Apple ou Microsoft et les logiciels libres tels que Linux est emblématique.

Pour prendre un autre exemple de ce clivage, les restrictions croissantes de la circulation de biens culturels d’individu à individu, dite peer-to-peer, ou par l’intermédiaire de plateformes propriétaires de stockage telles que YouTube, propriété de Google, se multiplient: législation Hadopi en France, fermeture du site Megavideo aux Etats-Unis, «brideurs» sur Mixture Video ou PureVid, limitations sur YouTube, etc.

Y répondent divers programmes et plateformes générées anarchiquement, fournissant notamment des outils de contournement des barrières dits «débrideurs», et dont beaucoup sont d’ailleurs hébergés dans des pays aux législations particulièrement protectrices de la circulation des données, équivalents en la matière des «paradis fiscaux» pour les capitaux, et que l’on pourrait qualifier de «paradis expressifs.»

Wikileaks est une structure anarchiste

Ainsi, contrairement à une idée répandue, le combat de Wikileaks n’est pas à proprement parler anti-américain. Il s’agit d’un engagement politique plus large pour la libre circulation des données, ce qui est caractéristique de la communauté du logiciel libre dont provient d’ailleurs Julian Assange à titre personnel.

En conformité avec le principe énoncé par McLuhan, Wikileaks, qui ne peut exister que grâce à la nature anarchique d’Internet, est de fait une structure anarchiste dans sa finalité et dans son organisation. Dans sa finalité, elle entend émanciper les individus du pouvoir des Etats et des grandes entreprises en réduisant l’asymétrie d’information dont bénéficient ces derniers, que ce soit par leurs capacités de collecte des données individuelles –collecte étatique ou vente de données de type Facebook– ou par leurs possibilités de dissimulation d’information les concernant eux-mêmes. WikiLeaks ne divulgue donc pas seulement des informations sur les Etats-Unis –bavures en Irak, dossiers des prisonniers de Guantanamo–, mais aussi sur les réseaux mafieux pouvant exister en Russie, en Israël ou en Italie.

Dans son organisation, si Julian Assange tient incontestablement du leader charismatique voire du gourou, on retrouve le polycentrisme anarchique qui caractérise Internet lui-même. Par exemple, lorsque des réseaux de paiement en ligne comme MasterCard, Visa ou Paypal décidèrent de bloquer les virements d’individus destinés à soutenir financièrement Wikileaks, leurs sites respectifs firent l’objet de cyberattaques, c’est-à-dire d’intrusions destinées à les endommager, par un réseau tout aussi anarchique dans son organisation, la communauté des Anonymous.

Quiconque a étudié le fonctionnement de ces derniers se rend bien compte qu’imaginer Wikileaks donnant des instructions aux Anonymous, dans une sorte de relation de hiérarchie pyramidale, est un non-sens. La contre-attaque fut à la fois spontanée et non-planifiée, parce que l’organisation de la communauté du logiciel libre n’a pas besoin de planification et de hiérarchie pour fonctionner.

Ne pas considérer Wikileaks comme une structure pyramidale

À cet égard, les démarches étatiques visant à éliminer politiquement Julian Assange montrent que «comme on est on voit les autres»: des Etats, structures hiérarchisées et pyramidales s’il en est, postulent qu’en supprimant le leader charismatique la structure se délitera. Ils n’ont donc pas anticipé que, quand bien même leur but serait atteint envers l’individu, la structure anarchique et anarchiste ne disparaîtrait pas. Ils n’ont pas davantage anticipé que d’autres Etats, à l’instar des membres de l’ALBA, pourraient prendre fait et cause pour Julian Assange.

Surtout, ils n’ont pas anticipé que, selon toute évidence sans ordres ni planification, la communauté des sympathisants de Wikileaks, des Anonymous et plus largement du logiciel libre, se mobiliserait par agglomération d’initiatives isolées pour organiser des manifestations de soutien, aussi bien à Londres qu’ailleurs et sur la toile aux dimensions du monde.

En agissant ainsi, ces Etats ont commis une erreur de stratégie somme toute assez courante: ne pas comprendre que, face à une communauté contestataire non-violente et déterminée, toute mesure coercitive entraîne à la fois un très fort surcroît de soutien dans l’opinion publique, une considérable publicité positive et un afflux de nouveaux sympathisants.

Thomas Guénolé

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