Economie

Montebourg, Orange, Bouygues, SFR: même combat

David Poryngier et Aymeric Pontier, mis à jour le 25.07.2012 à 5 h 38

Quelques mois seulement après avoir loué les vertus de la concurrence dans le secteur de la téléphonie, Arnaud Montebourg, devenu ministre, fustige désormais une logique néfaste et destructrice d’emplois, à la grande satisfaction des tenants de l’oligopole.

Cadenas, sur le pont des Arts à Paris, en mars 2011. REUTERS/Mal Langsdon

Cadenas, sur le pont des Arts à Paris, en mars 2011. REUTERS/Mal Langsdon

C'était au début de l'année 2012, et pourtant cela semble déjà si loin. Arnaud Montebourg déclarait alors sur son compte Twitter:

«Xavier Niel vient de faire avec son nouveau forfait illimité plus pour le pouvoir d'achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans.»

Bien sûr, il s'agissait là de faire un bon mot au détriment de l'ancien Président. Mais lire ainsi le chantre de la «démondialisation» pendant les primaires socialistes faire l'apologie de la concurrence et des bienfaits qu'elle apporte au pouvoir d'achat des Français - surtout les moins aisés -, avait fait chaud aux cœurs des libéraux de gauche. Hélas, ce soudain élan de lucidité aura été bien éphémère!

Le consommateur n'est pas l'ennemi de l'emploi

En effet, dès le 14 juin, dans un entretien accordé à Challenges, le nouveau ministre du Redressement productif se fendait d’une attaque en règle contre l'Arcep, l'autorité de régulation des communications électroniques et des postes, lui reprochant d'avoir entraîné le marché de la téléphonie mobile vers son «autodestruction» en autorisant un quatrième opérateur et d'avoir bien trop «favorisé» par là le consommateur au détriment de l'emploi...

Un tel retournement a de quoi laisser perplexe! D’autant qu'Arnaud Montebourg reprenait presque mot pour mot les arguments avancés précédemment par les opérateurs Orange, Bouygues Telecom et SFR, férocement opposés à l'immixtion de Free Mobile dans leur confortable oligopole. Leur lobbying acharné pour empêcher l’arrivée de ce nouvel acteur sur le marché restera dans les annales. Rappelons que l'Autorité de la concurrence avait condamné les trois opérateurs pour entente illégale en 2005.

Ajoutant à la confusion, un autre épisode troublant, mais très révélateur des manœuvres en cours dans les coulisses du pouvoir, intervenait au mois de juin. Lors d'un journal télévisé sur TF1, le nouveau ministre fut l'objet d'un reportage pour le moins flatteur, sinon dithyrambique. Présenté comme un «général» sur le front de la guerre économique, on l’y voit affairé avec son équipe à "sauver" l'industrie française de l'infâme mondialisation. Une soudaine bienveillance qui pourrait nous étonner, de la part d'une chaîne dont Arnaud Montebourg dénonçait il y a quelques temps la «tradition délinquante» et les «rapports de proximité politique» avec la droite.

Une alliance Bouygues Montebourg

Le journaliste Emmanuel Berreta, spécialiste des médias au Point, apporta un éclairage bienvenu à cette entente cordiale et inattendue. Martin Bouygues, propriétaire de TF1, et Arnaud Montebourg se seraient en effet rapprochés du fait de leur hostilité commune à la politique pro-concurrence menée par l'Arcep, ayant conduit à l'arrivée de Free Mobile sur le marché. Deux jours avant la diffusion du reportage, l’héritier et le ministre s'étaient rencontrés en tête à tête pour en discuter. L'ennemi de mon ennemi est mon ami, dit le dicton.

Tenant là une excellente opportunité de promouvoir les intérêts de son entreprise, Martin Bouygues relança aussitôt l’offensive contre Free Mobile, adressant le 10 juillet un courrier aux parlementaires, dans lequel il reprend les propos d'Arnaud Montebourg sur la «spirale auto-destructrice» que connaîtrait le secteur des télécoms depuis l'arrivée du gêneur.

Il y blâme la concurrence pour les suppressions d'emplois à venir chez Bouygues Telecom et suggère deux mesures pour y remédier. D'une part, que le contrat d'itinérance permettant à Free d'utiliser le réseau 3G d'Orange ne soit pas renouvelé. D'autre part, que ce contrat ne soit pas élargi au futur réseau 4G.

Dans les deux cas, il s'agit clairement de limiter au maximum les marges de manœuvre de Free Mobile, en faisant grimper fortement ses coûts de fonctionnement dans les prochaines années. Si Bouygues venait à obtenir satisfaction, l’entreprise de Xavier Niel serait forcée d'augmenter significativement ses tarifs, voire même acculée à la faillite. Dans tous les cas, ça signerait le retour à la toute puissance de l’oligopole et la fin de la concurrence dans le secteur.

Face à ce front hétéroclite, Xavier Niel tente de défendre son entreprise tant bien que mal. Le 22 juin dernier, il publie une tribune dans les Echos afin de dénoncer les mythes savamment entretenus par ses détracteurs et de rétablir quelques vérités. Il explique comment la baisse de l'emploi dans le secteur des télécoms avait commencé bien avant l'arrivée de Free Mobile, du temps de l'oligopole triomphant, comment ses concurrents faisaient 80% de marge sur le «forfait social» à destination des plus ménages les plus modestes, etc. Il pointe aussi du doigt les dividendes colossaux versés par les trois opérateurs historiques, supposés être en difficulté.

Mais surtout, il pourfend dans cette tribune un vieux sophisme économique, dénoncé en son temps par le député et économiste libéral Frédéric Bastiat, celui dit de la Vitre Cassée.

Citons Xavier Niel:

«La vision macroéconomique de certains qui, avec quelques règles de trois appliquées à la baisse du chiffre d'affaires supposée du secteur des Télécoms, conclut au désastre fait l'impasse sur la réallocation des milliards économisés par les ménages. Ces milliards vont être dépensés sans délai dans d'autres secteurs de l'économie, soutenant emploi et investissement.»

Argument simpliste

Le patron de Free Mobile a parfaitement raison: quand les ménages font des économies dans un secteur grâce à une saine concurrence, ils s'empressent de dépenser le surplus de pouvoir d'achat dans un autre, surtout les classes moyennes et populaires.

Restreindre par la loi la concurrence sous des prétextes fallacieux de protection de l'emploi ne provoque à terme qu'une destruction de richesse pour la nation entière, et donc de pouvoir d'achat pour les ménages placés sous la dépendance économique de quelques acteurs qui vivent tranquillement de leur rente de situation.

Certes, il est facile de se laisser abuser par ces arguments simplistes, surtout que les oligarques modernes n’hésitent pas à jouer de la corde humaniste, la larme à l’œil, se servant de la détresse des chômeurs pour justifier leur rente, comme on le voit avec Martin Bouygues. Ils contribuent ainsi à brouiller les pistes et embrouiller les esprits. C'est pourquoi il est primordial de déconstruire inlassablement ces discours, encore et encore. Nous encourageons vivement le gouvernement, les parlementaires, les journalistes et les Français à ne pas tomber dans le piège.

David Poryngier et Aymeric Pontier
Président et Conseiller national du mouvement des Libéraux de Gauche (MLG)

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