L'Amérique a besoin de femmes au pouvoir

Sarah Palin le 17 février 2011. REUTERS/Shannon Stapleton

Sarah Palin le 17 février 2011. REUTERS/Shannon Stapleton

En pleine campagne présidentielle américaine, les débats lancés par les conservateurs sur l'avortement, la contraception, les centres de planning familial, remettent en cause des acquis féministes. Au point que certains démocrates accusent les républicains de mener une «guerre contre les femmes».

Le 5 juillet, Causette et Slate ont organisé un débat sur la place des femmes dans la campagne américaine. La journaliste Chloe Angyal était venue en expliquer les enjeux. Elle signe pour Slate une tribune sur la question.

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Nous avons une expression en anglais: «The poisoned well», le puits empoisonné.

Dans cinq semaines aura lieu la convention du parti républicain, lors de laquelle Mitt Romney annoncera qui il a choisi comme candidat à la vice-présidence. Cette personne pourrait être le prochain vice-président des États-Unis, et sera en bonne place pour être ensuite candidat présidentiel. C’est une chance immense, et étant donné le manque d’attraits de Mitt Romney lui-même, son vice-candidat aura une grande importance. Pour l’instant, nous ne savons pas encore qui sera désigné. Mais une chose est sûre: ce ne sera pas une femme.

Il y a quelques semaines, un conseiller de la campagne de Romney a déclaré qu’aucune candidature de femme ne serait sérieusement envisagée, car Sarah Palin avait «empoisonné le puits

 «Je crois que malheureusement, sur cette question, Palin a empoisonné le puits… J’imagine, si j’étais à la place de Romney, que j’aurais peur qu’une femme fasse l’objet d’un examen bien trop scrutateur.»

Voilà ce que cela signifie, d’être une femme en politique, ou simplement une femme aux États-Unis, depuis Sarah Palin. «Un examen trop scrutateur» décrit bien la situation.

Quelle excellente illustration du danger que représente le fait d’être le premier d’un groupe à faire quelque chose–le premier président noir, ou la première candidate à la vice-présidence d’un parti. Il vous faut porter le fardeau supplémentaire d’incarner les capacités et le potentiel de tous les membres de votre groupe. Si vous réussissez, c’est malgré le fait que vous appartenez à une minorité. Si vous échouez, c’est parce que vous faites partie d’une minorité. Et si vous échouez, vous risquez de rendre la tâche encore plus difficile pour le prochain membre de votre groupe qui voudra s’y essayer.

C’est exactement ce qui s’est produit avec Sarah Palin. Le problème avec Palin, à en croire ce conseiller, n’était pas qu’elle n’avait aucune qualification, ou qu’elle pensait que l’Afrique était un pays. Le problème, c’est que c’était une femme. Et dorénavant, les choses ne seront pas plus difficiles pour les candidats convaincus que l’Afrique est un pays. Elles le seront pour les candidates femmes.

Ceux d’entre nous qui s’intéressent à ce qu’il se passe à droite en politique américaine n’ont naturellement pas été surpris que les républicains ne veuillent pas placer une femme à la Maison Blanche. Les républicains veulent que les femmes restent dans leurs maisons à elles. Au foyer. Et enceintes si possible.

Des avortements de plus en plus compliqués

Si être femme aux États-Unis en 2012 signifie être soumise à un examen trop scrutateur, cela signifie bien sûr que les femmes politiques sont davantage inspectées que les hommes. Mais être une femme en Amérique aujourd’hui, cela signifie également que votre corps et votre vie privée sont examinés à la loupe comme jamais auparavant.

Cette année a été absolument atterrante pour les femmes dans la politique américaine. Quand le Tea Party est arrivé au pouvoir en 2010, faisant de nouveau basculer l’équilibre des pouvoirs de la chambre des représentants vers les républicains, il a promis de se concentrer sur l’économie. L’emploi, l’emploi, l’emploi. En réalité, il n’a pas du tout été question d’emploi, d’emploi, d’emploi. Il a été question d’avortement, de contraception et encore d’avortement. Le corps de la femme a fait l’objet d’une incessante obsession.

En 2005, 34 lois anti-avortement ont été votées aux États-Unis, un record. En 2010, 23. En 2011: 80. Au premier semestre 2011, les états ont voté 162 lois concernant l’avortement, la contraception etc.

La Virginie et la Pennsylvanie ont essayé de faire voter des lois pour instituer des échographies vaginales obligatoires. Elles n’y sont pas parvenues, mais le Texas a réussi. Aujourd’hui au Texas, si vous voulez avorter, vous êtes obligée de subir une échographie vaginale, il vous faut regarder l’image sur l’écran et le médecin doit vous lire un texte fourni par le gouvernement qui décrit le fœtus en détail. Le Mississippi a modifié ses lois de manière à rendre presque impossible la pratique légale des avortements par les cliniques spécialisées. Il ne reste qu’une seule clinique de ce genre dans tout l’état du Mississippi. Le Michigan a interdit la délivrance de la pilule abortive par téléphone, ce qui oblige les femmes habitant dans des zones rurales isolées à parcourir de longues distances pour pouvoir interrompre leur grossesse. Rick Santorum, candidat sérieux aux primaires du parti républicain, avait déclaré que s’il était élu, il profiterait de sa position présidentielle pour dire aux gens que la contraception «n’est pas une bonne chose «Cela donne la liberté de s’adonner à certaines pratiques dans le domaine sexuel, ce qui n’est pas une bonne chose» a-t-il expliqué à un journaliste. Le planning familial a été attaqué très durement par des organisations qui prétendent ne se soucier que de la santé des femmes.

En 1973, la Cour Suprême des États-Unis a décidé que les femmes avaient le droit de choisir d’interrompre leur grossesse, car la Constitution leur garantit le respect de leur vie privée, domaine dont relève l’avortement. Malheureusement, aux États-Unis la réalité est que malgré la loi, la procréation relève énormément du domaine public. Et depuis cette décision de la Cour Suprême, appelée Roe vs Wade, les conservateurs ont fait tout leur possible pour faire échouer et rogner ce droit. L’avortement est légal au niveau fédéral, mais dans les états il existe des lois qui rendent obligatoires les échographies, les temps d’attente, les entretiens psychologiques, etc. En revanche, aucune loi n’interdit les fausses cliniques, appelées Crisis Pregnancy Centers, aménagées tout près des vraies cliniques d’IVG, qui dupent les femmes pour les attirer et leur expliquer que l’avortement est un meurtre.

La solution qui s'impose naturellement serait de remettre en question ces lois anti-choix devant les tribunaux, d'arriver devant la Cour Suprême. Mais parce que la Cour Suprême est bien plus conservatrice qu’avant, il y a un risque qu’elle annule l’arrêt Roe vs Wade, remettant radicalement en cause le droit à l'avortement. Pour l’instant, l’avortement reste légal, même s’il existe des obstacles. Si le camp des pro-choix remet en question devant les tribunaux ces lois fixées par les Etats, le vrai danger est que l’avortement devienne tout à fait illégal dans de grandes parties du pays. Nous sommes coincées.

Dépossession du corps

Pour les femmes, les lois comme celle du Texas ont un impact réel et terrible. En mars dernier, une Texane appelée Carolyn Jones a écrit un article déchirant sur son expérience de l’échographie obligatoire. Elle avait déjà un fils, et en attendait un deuxième. À cinq mois de grossesse environ, des examens ont révélé que son bébé allait avoir de graves problèmes de développement. On ne pouvait même pas être sûr qu’il naîtrait vivant.

En accord avec son mari, elle a décidé d’avorter, mais à cause de cette loi texane, elle dû subir une nouvelle échographie, son médecin a été obligé de lui décrire le fœtus, et elle a été forcée à regarder l’écran. Puis elle a dû attendre 24 heures entre cette échographie et l’interruption de grossesse. Voici ce qu’elle a écrit:

«"Je ne veux absolument pas être obligée de faire tout ça" ai-je dit [au conseiller psychologique]. "Je fais cela pour éviter des souffrances à mon bébé. Je ne veux pas passer une nouvelle échographie alors que j’en ai déjà subi deux aujourd’hui. Je ne veux pas qu’on me décrive la vie à laquelle je suis sur le point de mettre un terme. Je vous en prie. Je ne peux supporter de souffrir davantage." J’avoue que je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Je savais que c’était un fait accompli. La psychologue n’avait pas plus le pouvoir de changer les exigences du gouvernement que moi. Pourtant, on augmentait inutilement mes tourments dans une journée déjà atroce, et je voulais que cette femme le sache

Ces lois n'ont pas un impact abstrait: elles infligent des souffrances et des douleurs bien réelles, à des femmes qui le sont tout autant. Dans les années 1970, les féministes américaines avaient une devise: ce qui est personnel est politique. En l'occurrence, le politique est profondément personnel.

Côté cuisine

Vu le contexte, rien d’étonnant à ce que le parti républicain ne veuille pas élire une femme présidente, ou même vice-présidente. Ils ont leurs propres idées sur la place des femmes, et ce n’est pas à la Maison Blanche.

Être une femme aux États-Unis aujourd’hui est à la fois fascinant et frustrant. D’un côté, vous avez Hanna Rosin, qui proclame la fin des hommes et énumère toutes les manières dont les femmes reprennent l’avantage. Beaucoup des emplois supprimés lors de la crise économique l’ont été dans des secteurs traditionnellement masculins, ce qui signifie que les hommes risquent davantage le chômage que les femmes. On nous répète sans arrêt que les femmes regagnent du terrain. Dans notre société, nous voyons des hommes qui luttent, ou qui restent à la maison avec les enfants pendant que la femme court le monde. Dans les comédies romantiques, nous voyons des femmes qui sillonnent la planète et se débrouillent quand même pour trouver l’amour  - et c'est un homme aux abdos en tablette de chocolat.

Même Beyoncé est de cet avis: Qui fait tourner le monde? Les filles.

D’un autre côté, nous avons cette sous-représentation chronique et pathétique dans les lieux de pouvoir. Nous avons cet écart salarial de 23% qui n’a quasiment pas bougé depuis des décennies. Et nous avons un corps législatif qui fait tout son possible pour supprimer l’accès à la contraception. En 2012. Troublant.

La réalité, c’est que l’Amérique a besoin de femmes au pouvoir. Si le Congrès était constitué à 50% de femmes, au lieu de 16% comme c’est le cas aujourd’hui, pensez-vous que nous parlerions ainsi d’avortement et de contraception? Pensez-vous vraiment que nous débattrions pour savoir si oui ou non, la contraception doit être incluse dans les soins de santé? Pensez-vous vraiment que nous nous demanderions quand, ou si, un jour nous aurons notre première femme président? Pour l’instant, les filles ne font pas tourner le monde, et elles ne font certainement pas tourner l’Amérique. L’Amérique aime se penser en leader mondial, et si ce n’est pas tout à fait vrai en ce moment d’un point de vue économique, culturellement, c’est encore une réalité. Si les choses continuent telles qu’elles sont, j’ai bien peur qu’en termes de discrimination sexuelle, nous dirigions le monde tout droit vers 1950.

Chloe Angyal

Traduit par Bérengère Viennot