- L'Homme de Vitruve (détail) de Léonard de Vinci. -
Joseph Yacoub, L’humanisme réinventé, Paris, Les Éditions du Cerf, mai 2012, 216 pages, 22 €.
Tel un serpent de mer, la question de l’universel hante périodiquement nos débats depuis l’après-guerre. Il nous manquait un retour érudit sur la période 1946-1952, années durant lesquelles l’Unesco contribua à la préparation de la déclaration universelle des droits de l’homme, qui fut signée le 10 décembre 1948, avant de se mettre au service de sa diffusion. Elle le fit en conduisant de riches enquêtes minutieusement explorées par Joseph Yacoub dans son dernier ouvrage L’humanisme réinventé. Mais cette approche historique est-elle réellement de nature à clarifier le débat philosophique sur la question de l’universel? Ce n’est pas certain.
Les années d’après-guerre ont en quelque sorte «donné le la» de tous les débats qui suivront. Alain Finkielkraut fut l’un des premiers à le remarquer dans les meilleures pages de sa Défaite de la pensée (Gallimard, 1987). Mais il lui a peut-être manqué la connaissance de ces enquêtes sur les fondements philosophiques des droits de l’homme et la diversité des cultures conduites par l’Unesco et restituées par Joseph Yacoub.
Ces trois enquêtes furent:
Malgré leurs spécificités, ces trois contributions majeures, dont on doit être reconnaissant à l’auteur de les avoir exhumées de l’oubli, ont en commun de souligner «l’impératif d’élargir de champ intellectuel de l’humanisme et d’étendre son espace géographique et historique à d’autres pays que l’Europe et à d’autres cultures» (p. 19).
L’auteur nous apprend comment l’enquête de 1947 a contribué à la rédaction de la déclaration universelle de décembre 1948. Julian Huxley (1887-1975), alors directeur général de l’Unesco, et le Français Jacques Havet, qui représenta l’Unesco lors des travaux de la commission des droits de l’homme de l’ONU, jouèrent alors un rôle éminent. Cette enquête consista en un exposé-questionnaire adressé à deux cents personnalités du monde entier; soixante-dix d’entre elles répondirent. L’auteur choisit de commenter une vingtaine de ces réponses, parmi lesquelles celles de Gandhi, d’Emmanuel Mounier, de Jacques Maritain, de l’Américain Quincy Wright et du Chinois Chung-Shu Lo.
Après la signature de la déclaration de 1948, une seconde enquête fut confiée à Julian Huxley, qui la conduisit de mai 1948 à novembre 1949. Son objectif: «Rechercher si les valeurs, les principes, les idéaux qu’exprime cette déclaration peuvent se concilier avec les doctrines et les pratiques des différents groupes culturels du monde d’aujourd’hui» (p. 96-97). Là encore, l’auteur examine quelques-unes des réponses reçues par la commission.
Enfin fut organisé en 1951 à New-Dehli un «entretien entre penseurs et philosophes de différents pays sur les relations culturelles et philosophiques entre l’Orient et l’Occident». On retiendra cette belle interrogation de l’Egyptien Ibrahim Madkour:
«Qui oserait dire que les notions de liberté et de tolérance sont une invention propre à une seule nation?»
Ces mots ont peut-être été à l’origine du dernier chapitre de l’ouvrage, dans lequel l’auteur se penche sur le monde syriaque et sur le rôle de medium qu’a pu jouer pendant plusieurs siècles cette civilisation trop peu connue pour relier Orient et Occident. Mais ces pages sont sans doute trop brèves pour convaincre réellement le lecteur de la compatibilité entre diversité culturelle et universalité.
Si l’étude menée par Joseph Yacoub est un modèle de sérieux et d’érudition, on ne saurait être aussi laudatif concernant la dimension philosophique de l’ouvrage, dont la seconde partie, prétendant à une «approche théorique» (p. 139-163) reste excessivement prisonnière des catégories de l’après-guerre, un peu comme si aucune réflexion philosophique novatrice n’avait été menée depuis.
L’affirmation de Jacques Havet, selon laquelle «la culture est aujourd’hui le domaine où l’homme s’exprime le mieux dans son universalité» (p. 144), est à ce point éloignée des observations contemporaines qu’on ne voit guère en quoi un tel rappel peut éclairer le débat.
Et il ne suffit pas de feindre l’étonnement sur les raisons du «retour du débat sur l’universalité des droits de l’homme depuis deux décennies» (p. 151), il suffit encore moins de proclamer que la liberté et l’égalité des hommes en dignité et en droits est «incontestablement universelle», pour élaborer ne serait-ce qu’un début de conceptualisation. Un adverbe n’y suffit pas. Quant à la distinction entre un «relativisme universel» (visiblement rejeté par l’auteur) et un «relativisme relatif» (qui semble avoir ses faveurs), elle est si faiblement argumentée que le plus relativiste des philosophes se laisserait convaincre au sortir de ce livre par l’universalisme d’un Jean-François Mattéi dont les travaux sur ces thématiques sont d’une tout autre rigueur (cf. Le regard vide, Flammarion, 2007, ou plus récemment Le procès de l’Europe, P.U.F., 2011).
Dans ses pages consacrées à la Mésopotamie, l’auteur rappelle quelques très belles formules du célèbre code d’Hammurabi (1750 av. JC). Mais doit-on lui rappeler que ce Code prescrit aussi que si la maison construite par un maçon s’est écroulée, tuant le fils du propriétaire, on tuera le fils du maçon? Exécuter le fils du maçon n’est alors pas contraire à la dignité de l’homme mésopotamien. Envoyer mourir dans les tranchées des millions d’hommes, est-ce oui ou non contraire à la dignité de l’homme? On répondait non en 1914, on répondrait oui aujourd’hui.
L’universel résiste-t-il à une approche purement historisante? Et si les cultures convergent (ce qui reste à démontrer), cette lente uniformisation est-elle bien de l’ordre de l’universalité? Suffirait-il que le fondamentalisme musulman s’étende à toute la surface de la terre pour que démonstration soit faite de son universalité? Autant de questions philosophique majeures que ce livre très érudit nous conduit à formuler, sans jamais lui-même ne serait-ce que les effleurer.
Philippe Granarolo
Article également publié sur le blog Trop Libre, de Fondapol
La critique de l'universalisme est de plus en plus urgente. Il ne suffit pas de constater les carences ni tourner autour du pot en faisant des poses. L'universalité est l'humanité qui nous habite, transcendante à toute expression, à toute situation, à toute conception toujours situées et singulières. L'affirmation de l'universalisme dans la contingence des singularités n'est que totalitarisme imbu de bonne conscience.
Pour en savoir plus http://hm.coherences.com
Une hypothèse : admettons qu'un Dieu créateur existe et qu'Il se préocuppe de ce que font les habitants de cette planète...
D'abord, on peut se demander pourquoi Il s'est offert le caprice d'envoyer, à quelques siècles de distance, trois prophètes successifs pour transmettre aux êtres humains quelles étaient Ses exigences et Ses volontés, mais avec des variations suffisamment importantes pour que celà ait occasionné ensuite d'innombrables massacres et guerres de religion.
Mais, en plus, pourquoi avoir "parachuté" à chaque fois Son messager dans la même petite région du globe ? Une réponse, plaisante, est que Jésus était censé revenir faire d'autres missions, sur les autres continents, mais qu'Il a trouvé la crucifixion tellement pénible que, malgré toute l'insistance de son Père, il n'a jamais voulu continuer, et, finalement, c'est Christophe Colomb qui est venu apporter la bonne parole, quinze siècles plus tard !
Ces réflexions de Joseph Yacoub peuvent être complétées par les explorations de l'anthropologue du Droit Christoph Eberhard sur les enjeux du Droit, de l'organisation de notre vivre ensemble, dans le dialogue interculturel. Cet auteur explore depuis deux décennies une démarche pluraliste qui permet de dépasser l'alternative entre universalisme et relativisme et le fossé entre théories et pratiques. Ses travaux s'enracinent, d'une part, dans les travaux du Laboratoire d'anthropologie juridique de Paris (LAJP - Université Paris 1 Panthéon Sorbonne) dont le fondateur, Michel Alliot, disait: "Dis-moi comment tu penses le monde, je te dirai comment tu penses le Droit.", intuition plus structuraliste complétée ensuite par des approches plus dynamiques d'Étienne Le Roy. D'autre part, ils puisent dans les travaux de l'Institut Interculturel de Montréal et dans ceux du grand philosophe de l'interculturel et du dialogue inter-religieux au fondement de ses démarches, Raimon Panikkar. Une deuxième édition augmentée de son ouvrage "Droits de l'homme et dialogue interculturel" vient de paraître en 2011 (http://www.dhdi.free.fr/reperes/lu/eberharddhdi.htm). Voici une vidéo où l'auteur lit un extrait de l'introduction à cet ouvrage: http://www.youtube.com/watch?v=t2U0vGRlCrM Voilà peut-être quelques pistes intéressantes à explorer ?