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Marine Le Pen, le scénario néerlandais

Laurent Chambon, mis à jour le 10.06.2012 à 8 h 49

Entre dédiabolisation, dérapages anti-musulmans contrôlés et défense de l'Etat-providence, la stratégie de la présidente du FN n'est pas originale, mais a été mise au point au nord de l'Europe. La preuve avec un extrait de «Marine ne perd pas le Nord», dernier livre du sociologue Laurent Chambon.

Marine Le Pen lors d'un meeting à Bordeaux, le 22 janvier 2012. REUTERS/Régis Duvignau.

Marine Le Pen lors d'un meeting à Bordeaux, le 22 janvier 2012. REUTERS/Régis Duvignau.

On n'a pas fini de voir et d'entendre Marine Le Pen. Elle est jeune et est au début de sa carrière politique. Cependant, sa stratégie, entre dédiabolisation, dérapage anti-musulmans contrôlés et défense de l'Etat-providence, n'est pas originale. Elle a été mise au point au nord de l'Europe, quelque part entre la Flandre, le Danemark et les Pays-Bas, et elle a fait la preuve de son efficacité: l'extrême droite y a été associée au pouvoir. Le nouveau livre de Laurent Chambon, Marine ne perd pas le Nord, explique tout cela en détail. En exclusivité pour Slate, en voici un extrait.

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Avant Geert Wilders, les Pays-Bas ont connu deux personnages hauts en couleur qui ont essayé de mettre en place un mouvement populiste d’extrême droite. Le premier est bien sûr Pim Fortuyn, assassiné en 2002 à quelques jours d’élections qu’il aurait dû gagner.

Ouvertement gay, malpoli, brillant, égocentrique et passé du Parti travailliste à la droite populiste, il a été le premier à comprendre à quel point le fossé entre les citoyens et les gouvernants était grand. Si l’on fait abstraction de ses provocations, son programme était relativement modéré par rapport à ce que les partis politiques actuels proposent.

C’est en le relisant qu’on se rend compte à quel point le pays a, depuis, viré à droite. Le programme de la LPF (Liste Pim Fortuyn) était bien sûr sécuritaire, mais pour le reste étonnamment centriste et démocrate: élection du maire, «économie de la connaissance», référendums, indexation des retraites, nourriture biologique de proximité, intégration plus poussée des immigrés, accessibilité de l’administration, etc.

Seul contre-pouvoir au mépris

Son livre-programme, De puinhopen van acht jaar Paars (Les Décombres de huit ans de la coalition violette, Karakter, 2002), adresse une critique en règle à l’élite politique haguenoise et au monde des «régents», comme on appelle les élites économiques et politiques aux Pays-Bas. Ce livre reprend une partie des thèmes développés dans ses précédentes publications, dénonçant le manque de décideurs dignes de ce nom aux Pays-Bas, et identifie l’islam comme une cinquième colonne. Thème qui sera repris ensuite sans cesse par l’ensemble de la droite néerlandaise.

Pim Fortuyn y dresse un portrait assez fidèle des Pays-Bas de l’époque, étouffés par la bureaucratie, les situations kafkaïennes et les listes d’attente dans le système des soins, et n’hésite pas à insérer des anecdotes personnelles ou à raconter l’isolement de son père et l’indifférence du personnel dans sa maison de retraite.

Il y attaque aussi l’islam, dénonce le fait qu’une grande partie de la première génération d’immigrés ne parle pas néerlandais et stigmatise le fétichisme religieux des musulmans, ce qui ne surprendra pas les lecteurs français, imprégnés d’une culture laïque relativement intolérante envers les signes religieux ostensibles.

Si les critiques attaquent Fortuyn sur son «islamophobie» ou son racisme supposé, personne ne s’intéresse vraiment au pouvoir des régents, à la tristesse du monde politique haguenois, à l’énorme bureaucratie, à la «mafia du bien-être» comme on appelle toutes ces agences en charge de l’amélioration du sort des moins fortunés, ou aux usines à gaz qui sont régulièrement mises en place à tous les niveaux pour résoudre des problèmes plus ou moins imaginaires.

Ses fans fidèles le voyaient comme un héros qui se battait pour qu’ils puissent exister publiquement, le seul contre-pouvoir face à la puissance infinie et le mépris des grandes familles, surtout travaillistes. J’ai retrouvé de cette ferveur par la suite chez certains fans de Rita Verdonk –en particulier dans les cafés homos un peu ringards– et, dans une moindre mesure, chez les admirateurs de Geert Wilders.

Verdonk, pas une héritière

Rita Verdonk, nommée ministre de l’Intégration en 2003 dans un gouvernement de coalition de centre-droit, parvient en 2005 à être à la fois la politique la plus aimée et la plus haïe du pays, renvoyant dans leur pays réfugiés congolais, homosexuels iraniens et opposants syriens. Loin de ressembler aux régents, elle n’a pas à se forcer pour sympathiser avec le bas peuple, ne parle pas le néerlandais des nantis et n’est pas du tout une héritière.

Emportée dans son élan purificateur, elle parvient à faire démissionner son amie Ayaan Hirsi Ali (qui aurait menti en demandant son statut de réfugiée) et lui reprend son passeport. Ce geste est beaucoup critiqué par le monde politique haguenois, mais, comme l’expliquera Rita Verdonk quelques années plus tard, il ne s’agit pas de maintenir les privilèges de l’élite, mais justement de traiter tout le monde de la même façon: si l’on ment pour obtenir le statut de réfugié, la naturalisation qui découle du statut est alors annulée.

C’est le cas pour les autres réfugiés, donc cela devait être le cas pour Hirsi Ali. Verdonk a raconté cela à la télévision néerlandaise en 2011:

«Le monde politique se pensait au-dessus des lois, et l’affaire avec Ayaan a montré qu’il ne fallait pas s’attaquer à quelqu’un du milieu politique comme on peut le faire avec les autres citoyens.»

La grande peur des apparatchiks

Elle arrive ainsi à faire tomber le gouvernement et à provoquer des élections anticipées. Et finalement, Ayaan récupère son passeport néerlandais.

Au zénith dans les sondages, elle se porte candidate à la direction du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD, conservateurs) en 2006. Elle n’échoue qu’au prix de combines de listes et d’une mobilisation intense des apparatchiks. Les hommes de la bonne société hollandaise, avec leurs cheveux gris impeccablement peignés et leurs petites lunettes de métal, détestant la vulgarité de Verdonk, et surtout paniqués par sa capacité à se rendre populaire partout où elle va, font de leur mieux pour qu’elle ne soit pas élue.

Bonne joueuse, elle accepte la victoire –trafiquée– de celui qui deviendra l’actuel Premier ministre, Mark Rutte, et lui fait la bise en public. Élue députée, immensément populaire dans tout le pays, elle finit par se faire expulser en 2007 du VVD, qui la traite en paria, et refuse mystérieusement de rejoindre le PVV de Geert Wilders pour fonder son propre parti, Trots op Nederland (Fiers des Pays-Bas) en 2008.

Mal entourée, elle présente un programme dramatiquement mauvais aux municipales de 2010 et disparaît rapidement des sondages. Puis de la scène politique. Exit Rita.

Ne pas en faire trop avec les minorités

Geert Wilders, le leader du Partij voor de Vrijheid (PVV, Parti pour la liberté, nationaliste et troisième parti néerlandais aux législatives de 2010), a beaucoup appris des succès et des échecs de Rita Verdonk. Parmi les succès, l’instrumentalisation de l’islam, la capacité de mobiliser les gays de droite et la preuve que l’absence de rationalité dans les discours ne gêne nullement les électeurs. Parmi les échecs, ne pas être correctement soutenu par une machine partisane, ne pas maîtriser l’appareil de son propre parti et s’en prendre personnellement aux gens, même si l’on a raison.

Surtout, Wilders apprend de Verdonk que s’il veut s’attirer le soutien des minorités, il ne doit pas en faire trop. Verdonk se rendait à tous les événements gays plus ou moins politiques et bramait à qui voulait l’entendre qu’elle adorait les folles. Elle venait provoquer sur leur propre terrain tous les homos officiels, largement subventionnés par les différents maires et ministres de gauche, qui n’étaient pas prêts à lâcher leur réseau clientéliste pour les beaux yeux de Rita. Elle s’est ridiculisée par la vacuité de son discours et la langue acérée des folles officielles a fait le reste. Elle s’est ainsi aliénée pleins d’homos qui étaient prêts à voter pour elle.

Wilders ne fait pas la même erreur. En 2011, il défend les gays au Parlement en votant pour une motion contre les officiers d’état-civil qui refusent de marier les personnes de même sexe. Mais il ne s’aventure jamais dans les débats sur la question où les homos officiels –pour beaucoup proches des verts et des libéraux centristes, ennemis jurés de la droite populiste– ont la maîtrise du sujet. Il a vu comment Rita s’est grillée, hors de question de faire pareil.

Le leader du PVV cherche aussi à mobiliser en sa faveur une communauté juive angoissée –à raison, selon moi, vu le niveau de l’antisémitisme ambiant aux Pays-Bas. Wilders y est populaire non pas parce qu’il est sioniste ou aurait des ancêtres juifs, ni même parce qu’il est islamophobe, mais parce qu’il défend une conception républicaine des Pays-Bas.

On oublie que son discours ne porte pas uniquement sur la «racaille marocaine» ou sur la sécurité, mais aussi sur la corruption des élites, sur les petites manœuvres politiques à La Haye, sur la libéralisation de pans entiers des services publics néerlandais, sur le sabotage des retraites ou encore sur la précarisation de la classe moyenne.

Quand Wilders s'inspire de Le Pen

Même s’il refuse d’être comparé à Jean-Marie Le Pen, qui a une réputation sulfureuse aux Pays-Bas, Wilders lui emprunte plusieurs techniques.

La première est l’art de faire des bons mots: il parle par exemple de voddentaks («taxe sur les chiffons»), un moyen humiliant de réduire le port du voile, aussi bien dans son principe que par les mots utilisés. Il nomme linkse hobby («hobby de gauche») toutes les choses qui coûtent de l’argent public et qui ne concernent pas son public cible, comme l’opéra, l’écologie ou les musées. C’est drôle et efficace: il marque les esprits et ridiculise ses adversaires.

La deuxième technique est l’utilisation du thème de la préférence nationale, dont il n’a jamais vraiment besoin d’expliquer le fonctionnement, ses opposants s’embourbant tout seuls dans leurs propres interprétations.

La troisième technique est la victimisation. Même si Wilders est totalement partie prenante du système, profitant financièrement de ses fonctions électives, il se pose systématiquement comme extérieur à celui-ci et comme victime. C’est vrai qu’il est menacé et qu’il n’a pas de vie personnelle digne de ce nom –il doit notamment dormir dans des casernes de l’armée royale, entouré de gardes du corps.

Eviter le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie

Les autres techniques sont empruntées à Pia Kjærsgaard et à Filip Dewinter. Même s’il évite d’en parler, Geert Wilders est en contact régulier avec les membres du Dansk Folkeparti danois. Des proches de Kjærsgaard l’ont conseillé sur la meilleure manière d’acquérir du pouvoir et d’influencer la politique nationale sans se brûler les ailes avec des compromis politiques.

Le premier conseil est d’éviter le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie comme la peste. Quiconque ne respecte pas cet interdit doit être expulsé immédiatement du mouvement. S’il s’agit de contourner le cordon sanitaire, autant rester en deçà et ne pas donner à ses opposants –qui n’attendent qu’un dérapage– des verges pour se faire battre. Donc pas de contacts avec les skinheads, avec les révisionnistes ou avec les nostalgiques de l’Empire. Même si Kjærsgaard ou Wilders sont des nationalistes nativistes, ils prennent grand soin de ne pas être étiquetés racistes ou réactionnaires.

Le deuxième conseil, nous l’avons vu, est d’aller chercher des électorats différents, mais en résonance avec les thèmes sécuritaires et anti-islam: juifs, femmes et gays. Et ça marche, car chaque voix compte.

Soutenir sans participer

Enfin, le dernier conseil est de soutenir un gouvernement de coalition sans y participer. L’intérêt est qu’on n’a pas à fournir des cadres efficaces –une denrée rare et précieuse dans ces mouvements peu prisés par les élites traditionnelles– et surtout qu’on peut bénéficier des réussites du gouvernement sans avoir à gérer le quotidien.

Le soutien sans participation est le meilleur moyen d’imposer son agenda politique aux autres partis sans irriter les électeurs avec des mesures impopulaires. Kjærsgaard a réussi pendant dix ans à imposer son conservatisme xénophobe au Danemark, j’imagine très bien Wilders se projeter également dix ans au pouvoir sans vraiment y participer.

Marine Le Pen, en bonne élève appliquée de l'extrême droite nouvelle formule, n'a pour l'instant pas trop dévié de la feuille de route concoctée par Filip, Kia et Geert. Il lui reste encore à faire avaler la question de l'ouverture du mariage aux couples de même sexe à la partie la plus réactionnaire de son public, mais pour le reste on a souvent l'impression de lire une bonne traduction des discours de Geert ou de Pia. Marine contre l'Europe des eurocrates, peut-être, mais certainement pas contre celle de l'extrême droite aux affaires, donc.

Laurent Chambon

Extrait de Marine ne perd pas le Nord (Editions Le Muscadier, 2012). Les intertitres sont de la rédaction de Slate.

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