Economie

Philippe Herzog: une autre politique économique était possible dans les années 1980

Philippe Herzog, mis à jour le 12.06.2012 à 14 h 47

Et elle aurait été nécessaire.

Georges Marchais, François Mitterrand et Mikhaïl Gorbatchev, à l'Elysée en 1985. REUTERS/Philippe Wojazer

Georges Marchais, François Mitterrand et Mikhaïl Gorbatchev, à l'Elysée en 1985. REUTERS/Philippe Wojazer

Le jugement que publie Slate sur la gauche en 1981 est inédit et important car Philippe Herzog était alors l’économiste chef de file des «rénovateurs» du Parti communiste (1). Son analyse sur la politique économique de François Mitterrand est instructive à l’heure où devraient s’affronter la gauche réformiste et la gauche de la gauche.

Partageant les analyses de Paul Boccara, le théorien du «capitalisme monopoliste d’Etat», Philippe Herzog, polytechnicien et Ensae, est élu au Comité central du PCF en 1972 puis au Bureau politique en 1979. Il participe aux discussions du Programme commun de la gauche. Il est tête de liste communiste aux élections européennes de 1989 et restera député à Strasbourg jusqu’en 2004. Ecarté par la direction du parti pour des raisons qu’il rappelle ci-dessous, il le quittera en 1996.

Philippe Herzog est fondateur et président de l’association Confrontations qui publie des analyses sur la mondialisation et la construction européenne.

E. L. B.

L’Union de la Gauche était au gouvernement, sous la direction du Parti socialiste, précisément quand les mutations du capitalisme mondial allaient donner aux forces du marché un pouvoir sans précédent sur les forces sociales et la plupart des Etats-nations.

Cette gauche de gouvernement n’a pas été capable de doter la France d’une stratégie à la mesure du défi. Quel contraste avec la sortie de la crise après la Deuxième Guerre mondiale, où l’Etat et la société française ont su bâtir une économie publique, novatrice et performante. Les politiques et les structures nécessaires pour créer les fondations d’une nouvelle perspective de développement n’ont pas été conçues dans ces années 1980, ni d’ailleurs depuis. Et nous n’avons pas pu nouer les nouvelles solidarités internationales qui auraient permis de contribuer à donner un autre cours à la mondialisation.

Mais la «gauche» était diverse et là où j’étais, c’est-à-dire responsable de la section économique et membre du Bureau politique du PCF, nous n’avons pas assumé telle quelle la politique du gouvernement. Je dis nous car avec Paul Boccara, un économiste et théoricien d’exception, et un remarquable réseau de militants communistes et non communistes, porteurs d’un large éventail d’expériences professionnelles, nous nous sommes donné ensemble une large autonomie d’innovation et d’expression.

Nous n'étions pas prêts

Donner à connaître et mettre en valeur l’apport de cette école marxiste de la régulation systémique est une tâche qui devrait mobiliser les observateurs et historiens sérieux d’hier et d’aujourd’hui. Oui, une autre politique économique était possible: nous en proposions une, avec des pistes encore d’actualité aujourd’hui. Observons d’ailleurs que d’autres pays européens que la France, comme l’Allemagne et les pays scandinaves ont su s’inscrire autrement et mieux que la France dans le nouveau monde.

Non, je dois le reconnaître, nous n’étions pas prêts, car les choix de notre école de pensée n’allaient pas sans oeillères ni contradictions. Ils étaient en progression, leur maturation était à portée; mais la direction du PCF, après nous avoir laissé faire, nous a combattu, et son repli politique indissociable des débuts de la chute du système communiste soviétique ne nous a pas laissé le temps de mieux faire.

Avant d’explorer de façon critique les contenus de la politique des années 1980, je présenterai d’abord quelques réflexions sur le contexte politique et culturel de l’époque.

Des opportunités majeures et des potentiels de transformation de l’économie et des relations sociales ont été gâchés en raison du poids prédominant des structures et des idées politiques du passé. Dans l’excellent film policier américain Out of the past (bien titré en français Les griffes du passé), le personnage principal, incarné par Robert Mitchum, cherche de toute son âme à se donner une nouvelle vie sociale et de couple, mais ses anciens amis et les structures institutionnelles lui brisent ses espoirs.

C’est en somme ce qui nous est arrivé. Le printemps du communisme, dans la dernière moitié des années 1960 et au-delà, s’est accompagné en France d’une percée théorique donnant à comprendre la structure et la dynamique du système capitaliste de l’époque.

La crise du capitalisme monopoliste d'Etat

Les travaux pionniers de Paul Boccara, bientôt partagés dans la section économique du PCF, ont puisé dans la matrice de Karl Marx pour concevoir des développements appropriés. Dès la fin des années 1960, le diagnostic des débuts de la crise du capitalisme monopoliste d’Etat fondait nos réflexions et nos propositions de politique économique. Le capitalisme monopoliste d’Etat était une structure imbriquant les pouvoirs et fonctions de l’appareil d’Etat et les grands groupes capitalistes nationaux qui s’étaient formés.

Aujourd’hui encore, politiciens et citoyens français ont encore la nostalgie des Trente glorieuses, dont le dynamisme économique reposait précisément sur cette structure. Or nous disions déjà il y a quarante ans qu’elle ne permettrait plus de déployer durablement notre potentiel de croissance. Les faits ont d’ailleurs remarquablement confirmé notre hypothèse d’une crise structurelle: les grands groupes capitalistes français ont commencé de s’émanciper de leurs bases nationales et de se développer sur le marché mondial, initiant un renversement du rapport des forces entre les pouvoirs publics nationaux et les acteurs privés en voie de mondialisation; et d’autre part les structures publiques d’Etat si innovantes de l’après-guerre ont été démantelées ou ont sombré dans l’obsolescence.

A la recherche d'une nouvelle mixité public-privé

A la section économique du PCF, nous ne voulions donc pas préserver la structure du capitalisme monopoliste d’Etat, nous recherchions une nouvelle mixité des rapports entre le public et le privé, où la participation des travailleurs et des citoyens aurait donné une nouvelle chance aux finalités collectives de développement économique et social. Ensuite, et dès la deuxième moitié des années 1970, les propositions de nouveaux critères de gestion fondés sur l’efficacité sociale, également suggérées par les travaux de Paul Boccara, permettaient d’envisager une nouvelle régulation des rapports de compétition et de coopération entre gestions publiques et privées, ne reposant pas seulement sur des règles mais surtout sur de nouveaux modèles de gestion opérationnelle des acteurs eux-mêmes.

La percée théorique et nos efforts démultipliés d’analyses et de propositions ont nourri alors une grande aventure d’appropriation des enjeux économiques par le mouvement social. Malheureusement, cet engagement politique et gestionnaire est resté contraint et assujetti par la validation de la ligne politique prédéterminée de la direction du PCF. Deux malentendus gravissimes ont divisé la direction du PCF et la section économique, et plus généralement cette direction et la société française.

Les deux malentendus

Pour nous, participer au gouvernement était un investissement permettant au mouvement social de devenir meilleur; il aurait ouvert la perspective de la transformation du parti bolchevique en parti de réformes pour une nouvelle maîtrise sociale et publique de l’économie fondée sur la participation.

Mais pour la direction, entraînant l’organisation du Parti dans son sillage, l’expérience du gouvernement était conçue pour asseoir et consolider la force de l’organisation et du mouvement communistes. Or les mauvais résultats électoraux ont rapidement conduit à invalider cette hypothèse; de sorte que la direction a reculé et l’investissement a été de courte durée. Beaucoup de Français avaient cru qu’il s’agissait d’un engagement durable; ils ont donc eu le sentiment d’être trompés, et d’être les otages d’une bataille pour un rapport de forces partisan.

Si, dirigeant la section économique, j’ai critiqué la politique des gouvernements d’Union de la Gauche et m’en suis distancié, en même temps j’ai –nous– y avons coopéré de façon positive: en aucun cas il ne s’agissait de rompre avec les responsabilités de gestion. Je suis resté muet lors de la sortie du gouvernement en 1984, mais j’ai vite compris que cette rupture allait entraîner de graves effets pervers, car la nouvelle ligne de la direction du parti devint du jour au lendemain frontalement antagonique avec celle du gouvernement.

De semaine en semaine, quand venaient au Bureau politique des projets comme la réforme des Postes et Télécommunications ou le Plan d’aménagement de l’Ile-de-France, alors que je demandais qu’on se mette à la place des responsables, qu’on prenne en compte les raisons qui pouvaient conduire à ces réformes, et qu’on formule des propositions alternatives ou d’amendements –en nous montrant capables–, on me répondait en somme «c’est hors sujet, il faut d’abord dire non». En somme: «Circulez, il n’y a rien à voir.»

Bien sûr, je ne veux pas idéaliser les choses. Si le mouvement social et notre école de pensée disposaient de potentiels de grande valeur, ils n’allaient pas sans limites.

Le mouvement ouvrier cultivait les valeurs et les nécessités du travail productif et de l’industrie, il avait le souci d’une productivité et d’une efficacité accrues, sous-tendant la viabilité des progrès sociaux. Une forte minorité de militants syndicalistes de la CGT ont soutenu nos efforts pour la participation et l’intervention dans les gestions, parfois de façon enthousiaste, mais les directions du Parti et des syndicats, suivies par la grande majorité des adhérents, ont dans l’ensemble priorisé les conquêtes sociales en les séparant des choix économiques.

Je n'ai jamais été étatiste

Comment ne pas souligner la prégnance mentale symbolique des conquêtes sociales de 1936, lesquelles étaient pourtant associées aux erreurs économiques commises dans l’entre-deux guerres? Négligeant les travaux que je conduisais sur les chiffrages du Programme commun et de la politique de la gauche qui montraient les dangers de l’accumulation de «conquêtes» sociales dès les débuts de l’exercice du gouvernement, et de la politique de relance par la consommation, la gauche socialiste et communiste est vite tombée dans la trappe. La «pause» des conquêtes et des réformes qui s’ensuivit dès 1982-83, en raison des déficits extérieurs et des dévaluations du franc, a pris en revers les militants et les citoyens. Et alors que la section économique visait la promotion de l’emploi par le développement de la création et de l’offre productives, le gouvernement s’est bientôt abîmé dans les politiques de traitement social du chômage, accompagnées d’un sentiment d’impuissance face aux forces économiques.

Notre école de pensée n’allait pas sans une diversité des cultures, qui d’ailleurs a fait sa richesse. La vision d’une démocratie économique se mêlait à la voie qui se qualifiait d’autogestionnaire. Pour ma part, j’étais un pur produit de l’expérience française de planification indicative. La centralité du Plan allait de pair avec une volonté de démocratisation. Je me souviens du long débat auquel j’ai participé avec Pierre Mendès France, Jacques Delors et Albin Chalandon à l’initiative du magazine L’Expansion.

Mes interlocuteurs s’opposaient à mes vues sur les nationalisations que j’estimais nécessaires pour poursuivre les politiques industrielles. Pierre Mendès France était le seul à appuyer clairement mon souci de la démocratisation économique. En fait je n’ai jamais été étatiste, ni bien sûr Paul Boccara et la plupart des membres de la section économique. Au contraire, comme le jeune Marx nous nous défiions de l’Etat et de ses appareils, en ce sens qu’ils privent le mouvement social de sa faculté de choix autonome et de co-construction des réformes. Mais nous aurions dû porter beaucoup plus vigoureusement notre critique de la manière dont les partis politiques se servent de l’appareil d’Etat comme d’un instrument de pouvoir, et des facteurs de sclérose et de corporatisme qui détournent l’administration de ses responsabilités sociales et publiques.

L’approche initiale centrée sur la démocratie économique a ensuite été complétée et dépassée par le déploiement de l’intervention dans les gestions avec de nouveaux critères d’efficacité (amélioration du rapport valeur ajoutée/capital, nouveau type de productivité fondé sur la formation et la responsabilité des salariés et permettant une économie relative des dépenses en moyens matériels, création d’une valeur ajoutée disponible pour la société…).

Une démarche mal comprise

Il s’agit d’une révolution culturelle, qui permet d’articuler solidement progrès social et progrès d’efficacité, compétitivité économique et nouvelle croissance soutenable. Comme je l’ai dit, nous avions en vue surtout le secteur productif et marchand, car malheureusement nous avons insuffisamment investi les obstacles liés à la crise de l’appareil d’Etat et de l’économie administrée.

J’ai vécu maintes fois à quel point cette nouvelle approche soulevait des incompréhensions. Par exemple la réunion où je présentais aux militants réunis à Paris le programme du candidat Georges Marchais à la présidence de la République en 1981, m’a marqué.

Ce programme était issu des travaux de la section économique, mais nous en avions présenté la substance à la direction du Parti sous une autre forme, comme un plan d’action et de création intitulé «Bâtissons ensemble la France des années 1980».

Mon appel à participation n’a pas été compris: pour les militants, il s’agissait d’un programme gouvernemental et ils demandaient aux dirigeants du PCF ce qu’un gouvernement issu de l’élection allait faire: pure délégation de pouvoir. J’avais aussi présenté ce plan d’action au comité central: c’est la seule fois où un rapport au Comité central n’a pas été publié! Le pire est que cet exposé à huis clos n’a pas été suivi d’un débat franc et approfondi permettant de clarifier les divergences et le sens du projet.

A la Fête de l’Humanité 1982, où je prononce le discours officiel, je l’axe entièrement sur le thème «déployons notre créativité pour participer à la conception et à la gestion des changements» en écho au «retroussons nos manches» de Maurice Thorez en 1945.

Mais cette orientation n’a jamais fait l’objet de la moindre discussion au Bureau politique. Elle a été tolérée, mais pour la majorité de la direction, l’essentiel n’était pas du tout l’intervention dans la gestion, c’était l’administration de l’économie au sommet de l’Etat, dans un rapport de forces suffisamment favorable au communisme. A cette époque, je commençais des discussions fructueuses et amicales avec des dirigeants d’entreprises comme Francis Mer ou Jean Gandois, avec qui je testais nos idées sur la gestion et apprenais de leurs expériences et réflexions.

«Et si les communistes avaient raison?»

Dans une lettre ouverte aux dirigeants de Renault, j’ai fait valoir qu’exporter du capital aux Etats-Unis pour tenter d’y prendre des parts de marché était une impasse. Le journal Le Monde a titré: «Et si les communistes avaient raison?». Pour autant, la direction a regardé avec la plus grande circonspection cette initiative, et de façon générale, j’insiste, le débat sur les choix de gestion n’a jamais fait l’objet d’un débat vraiment approfondi ni au Bureau politique ni au Comité central.

Encore un mot au sujet de l’hypothèse d’une «nouvelle croissance». Elle a fait l’objet d’une première discussion lors de la fabrication du Programme commun du gouvernement en 1971, où la direction communiste s’est opposée à cette notion. Notre école marxiste a accordé beaucoup d’attention aux travaux du Club de Rome et a largement contribué à la critique des choix capitalistes de productivité comme à la recherche d’une économie systématique dans l’usage des ressources naturelles. Pierre Juquin a voulu marier les courants vert et rouge, mais en vain. Le Parti communiste n’a pas maîtrisé le choc culturel et politique de 1968. Le mouvement libertaire était en effet profondément ambigu, carrément ignorant de l’industrie ou contre elle, et peu soucieux de l’appropriation des réalités économiques par les citoyens. Il n’y a pas eu d’échanges significatifs entre lui et le mouvement ouvrier, sauf avec la CFDT.

Il suffit de relire notre Traité marxiste d’économie politique pour voir que nous avons anticipé les débuts de la transformation du capitalisme mondial. Nous étions très en avance en diagnostiquant les débuts de l’internationalisation de la production alors que bien d’autres ne voyaient que la multiplication des échanges commerciaux et financiers, parlant d’une troisième mondialisation en gommant le changement qualitatif radical de la mutation.

Nous faisions d’autre part le choix de principe de l’ouverture et de la coopération internationale, en nous méfiant des tentations protectionnistes. Mais là aussi que de résistances dans le mouvement! Quand je publiais avec un certain succès L’Economie à bras le corps, la direction communiste commandait comme en réplique un livre intitulé Produire français.

Le potentiel de la construction de l'Europe

Ce n’était pas la ligne de la section économique. Autant nous souhaitions développer les conditions de l’innovation et de la production en France, autant nous le faisions en acceptant l’internationalisation de la production, mais associée à un équilibre des échanges internationaux visant l’intérêt mutuel. Nous nous situions ainsi dans la tradition de Marx, favorable sans ambigüité à l’ouverture des échanges initiée par la Grande-Bretagne à son époque.

Mais la conception de la coopération internationale du mouvement communiste restait inscrite dans la logique de coexistence pacifique des accords d’Helsinki, alors même que le système communiste commençait à se scléroser sérieusement. Cette ambigüité ne nous a pas permis de nous inscrire clairement dans la construction de la Communauté européenne. Quand on relit notre Traité sur le capitalisme monopoliste d’Etat, on voit bien que nous étions pour le marché commun, mais conçu seulement comme espace de coopérations, et en pratique nous ne voyions que les risques puisqu’il était jugé sous l’influence prédominante des «monopoles» privés. Nous n’avons pas su saisir suffisamment tôt le sens et le potentiel de la construction de l’Europe.

François Mitterrand et Jacques Delors étaient beaucoup plus conscients que nous sur ces enjeux; le PCF n’y était absolument pas préparé. Quand j’ai pu animer en tant que tête de liste la campagne des élections européennes de 1989 et commencé à débusquer les non-dits, le divorce entre la direction du Parti et nous a éclaté. J’y reviendrai.

Au total, notre investissement pour un renouveau communiste a été brisé par le repli qui a suivi la chute du communisme bolchevique. Ce repli suicidaire –faute de mutation du parti ou plutôt de son remplacement par une autre formation– s’est inscrit dans l’affaiblissement général du mouvement communiste en Europe. La peur et la volonté de préserver l’identité ont brisé l’innovation. Gorbatchev a été perçu comme un liquidateur par la direction du PCF, qui s’est tournée contre sa section économique à la fin des années 1980.

Le repli suicidaire du Parti communiste

Parallèlement, l’autodissolution du Parti communiste italien (dont j’ai vécu les étapes notamment lors de ses Congrès de 1982 et 1986) a signé l’échec de l’eurocommunisme que le PCF n’a jamais su investir, en dépit d’un affichage positif opportuniste. Après 1989, le repli du Parti, nullement interrompu par la participation à une résurgence de l’Union de la Gauche au gouvernement en 1997, qui n’a nullement conçu de stratégie, se contentant de bénéficier d’une phase ascendante du cycle de croissance de l’économie mondiale; participation suivie du choix absurde de s’inscrire dans le «pôle de la radicalité» et dans la posture générale de «résistance» aux changements, ont conduit à la mort clinique du Parti.

Au contraire, je me rappelle qu’en 1989, et sans l’autorisation ni l’approbation du Parti, Paul Boccara et moi-même débattions avec Jean Boissonnat et Claude Julien devant une salle comble à la Mutualité où nous esquissions en vain les perspectives d’un renouvellement en profondeur du mouvement social et politique de transformation du capitalisme. Manifestement ces perspectives n’étaient pas partagées.

La politique économique des années 1981-1984 a été porteuse de réformes et de contradictions qui ont conduit les dirigeants socialistes à interrompre ces réformes, au lieu de déployer leurs potentiels en corrigeant leurs erreurs. Le changement de cap qui a suivi a inscrit la France dans la globalisation financière et accéléré la désindustrialisation nationale en sacrifiant ces potentiels. Les alternatives de la section économique du PCF n’ont pas eu le temps de mûrir et de rassembler.

J’ai vécu nos coopérations et nos divergences avec la direction socialiste depuis le premier jour. Dès juillet 1981, je critiquais publiquement l’autorisation donnée par l’Etat du rachat d’une grande entreprise nord-américaine par Péchiney. Ces divergences concernaient l’industrie, l’emploi, et la finance.

Le but des nationalisations était pour nous de fonder de nouvelles politiques industrielles afin de développer les emplois productifs: selon nous, affaiblir les positions monopolistes ne visait pas à administrer l’économie par l’Etat mais à permettre un contrôle ouvrier autonome et constructif visant à dégager les projets d’investissement prioritaires par des concertations planifiées entre les entreprises et l’Etat.

Devant le Comité central en 1974, je critiquais la campagne électorale du candidat François Mitterrand au motif qu’il n’avait pas expliqué le bien-fondé des nationalisations pour l’industrie. En retour Georges Marchais répliquait que je portais la contradiction au Rapport du Bureau politique!

Devant la Commission nationale de Planification créée par Michel Rocard en 1982, je développe l’idée de contrats entre les grandes entreprises nationales et l’Etat, qui auraient été soumis à la délibération des comités d’entreprise, et auraient visé à une concordance des choix publics. Jérôme Monod, tout en étant en désaccord sur le fond, considérait que c’était logique du point de vue de la stratégie de gouvernement envisagée.

Nous ne voulions pas soustraire les grandes entreprises à la compétition sur les marchés, et nous avons toujours été soucieux de la compétitivité, mais nous considérions que ces stratégies devaient être cohérentes avec des politiques publiques de filières: par exemple, la restructuration de la sidérurgie ne devait pas seulement consister à supprimer une masse d’emplois collectifs directs, mais surtout à bâtir des reconversions vers de nouveaux métiers et emplois, dans de nouvelles dynamiques territoriales.

Ni «multinationales publiques», ni «champions nationaux»

De même, nous souhaitions que ces grandes entreprises publiques s’inscrivent dans la division internationale du travail, mais avec des atouts confortés par la participation sociale, et des stratégies conçues dans l’intérêt mutuel, impliquant notamment un certain équilibre des balances commerciales des groupes avec l’extérieur.

Nous n’avons pas soutenu la doctrine équivoque de Jean-Pierre Chevènement suggérant des «multinationales publiques», pas plus qu’aujourd’hui je ne suis partisan de la doctrine des «champions nationaux», qui n’a rien à voir avec une véritable politique industrielle.

Nous cherchions aussi à développer le rôle économique des régions, dont j’ai eu également mais brièvement la responsabilité au PCF après 1985. Ainsi nous préconisions des politiques régionales de développement des façades maritimes, ce à quoi Roland Leroy me répliquait que ce n’est pas du tout la bonne voie car ce qu’il fallait selon lui, c’était une «grande politique nationale».

Nous avons surestimé le mouvement social

Bien entendu, je n’idéaliserais pas rétrospectivement nos positions. D’une part, nous avons complètement surestimé les capacités du mouvement social à définir par lui-même l’intérêt public; d’autre part, nous n’avions pas vu la sclérose de la commande publique et de l’appareil d’Etat.

De même les nécessités majeures du renouvellement des institutions et des régulations des marchés n’ont été bien investiguées qu’au début des années 1990. Aujourd’hui, les enjeux de l’économie mixte et de la participation sociale sont toujours cruciaux, mais doivent être relevés dans un contexte radicalement différent.

Le gouvernement d’Union de la gauche a englouti une masse de fonds publics dans les grandes entreprises afin de les aider à se restructurer. Par exemple, il a fait passer les licenciements dans la sidérurgie par des préretraites et autres traitements sociaux. Mais il a été incapable d’organiser des redéploiements d’activités.

L’«assainissement» a rendu les grandes entreprises beaucoup plus profitables, après quoi elles ont été privatisées en trois vagues successives: d’abord sous les gouvernements Chirac et Balladur, ensuite sous le gouvernement Jospin dont le programme de privatisation a battu tous les records.

Ces privatisations ont été justifiées pour permettre l’accès des grands groupes aux financements de marché, et renflouer les caisses de l’Etat. Il faut rappeler que la dette publique a doublé dans les années 1980 (avant de doubler encore dans les années 1990, et à nouveau dans les années 2000). Si les grands groupes français ainsi restructurés et privatisés réussissent dans le monde, et comment ne pas s’en réjouir, il faut néanmoins noter que ceci ne s’est pas du tout accompagné de la consolidation de notre base industrielle, sans parler de l’objectif de plein emploi, complètement perdu de vue.

Jacques Attali* a pu dire récemment, de façon très crue mais lucide, que la fin des politiques industrielles a coïncidé en France avec les privatisations. Quel contraste entre la politique française et celle de l’Allemagne où grâce à la codétermination et à la coopération des banques et des industries, l’Allemagne, ses collectivités régionales et son secteur privé ont su non seulement sauvegarder leur base industrielle, mais la rénover en profondeur jusqu’à se placer au premier rang des exportateurs mondiaux.

Hostiles aux préretraites, aux 35 heures

De là, nos divergences avec la direction socialiste sur l’emploi se sont creusées. Lors de la réunion au sommet des dirigeants des deux partis en décembre 1983, je m’opposais au projet de résolution commune et à Lionel Jospin: pour lui, la révolution technologique en cours expliquait la diminution des emplois et la montée du chômage.

J’avais beau le renvoyer à toute l’histoire économique, et en particulier aux travaux du grand économiste social-démocrate Alfred Sauvy, qui expliquait que sur la longue période les révolutions technologiques ont toujours coïncidé au contraire avec des créations d’emplois nets considérables, rien n’y faisait. De là commence la notion jospinienne «d’impuissance de l’Etat».

Le mythe de la substitution des emplois industriels par des emplois de services a été un moment cultivé, alors que dans une grande économie le déploiement des services appelle lui-même une base industrielle solide. C’est ainsi que Laurent Fabius rejetait en 1985 le plan de redressement de Creusot-Loire présenté par les cadres, avec le soutien des banques, et préférait casser le groupe en morceaux, après quoi les parcs d’attractions à Marne la Vallée et ailleurs ont fleuri, comme pour une compensation à ce démantèlement et à bien d’autres.

Nous étions donc hostiles aux préretraites, et pourtant André Lajoinie me rétorquait au Bureau politique que si nous disions cela aux électeurs, nous allions perdre des voix. De même, nous nous opposions au slogan stupide des syndicats pour qui «Mieux vaut un retraité qu’un chômeur», un slogan qui a pourtant la vie dure puisqu’il est encore claironné en France au début des années 2010.

Nous nous opposions farouchement à la notion de partage du travail. Pour nous, la baisse du temps de travail n’était pas la solution au problème du chômage, mais seulement une affectation possible des gains de productivité, et pas seulement la meilleure, nos préférences allant aux salaires et à la formation. C’est ainsi que je me suis toujours opposé aux 35 heures, suggérant, mais en vain, à Martine Aubry que puisqu’elle devait assumer cette figure imposée, au moins pouvait-elle réduire considérablement ses aspects nocifs en instaurant le principe de 4h de formation continue en moyenne hebdomadaire sur le temps de travail (pouvant bien sûr être réparties de façon convenable sur l’année et au cours de la vie active).

De même, nous avons proposé une réforme des cotisations sociales des employeurs (soulignant que l’assiette de ces charges pèse effectivement contre l’emploi et la qualification), et proposé une autre assiette pour leur financement; mais en vain.

Egalement inabouti, notre combat pour un contrôle public des financements publics accordés en cas de restructurations. L’autorisation administrative des licenciements économiques est supprimée en 1986. Certes elle ne protégeait plus les travailleurs, mais les «plans sociaux» qui ont suivi ont servi essentiellement à faire accepter des situations de chômage structurel et non pas à promouvoir de nouveaux choix de gestion visant une diversification des activités et une régénération des territoires.

La révolution «néolibérale» de Fabius

Enfin, comment ne pas signaler nos divergences sur la formation? Nous avons maintes fois plaidé pour une revalorisation et une rénovation de la formation professionnelle et continue. Nous avons même réussi grâce à Jack Ralite à faire passer au gouvernement la notion de contrats de formation-emploi-production; mais cette formule a été minorée puis abandonnée. Dans le même temps, l’objectif de Jean-Pierre Chevènement «80% de reçus au baccalauréat» raisonnait dans toute la France avec de graves effets pervers: il a été perçu par les familles populaires comme un renoncement aux formations professionnelles au bénéfice des formations générales.

Sous le gouvernement de Pierre Mauroy et en sa présence, Paul Boccara, André Lajoinie et moi-même avons rencontré Jacques Delors et son équipe pour leur présenter nos propositions de la consolidation de la maîtrise publique du financement dans le nouveau contexte d’accélération des mouvements de capitaux internationaux. Nous avons prôné des mesures visant à accroître le caractère incitatif du crédit en matière d’investissement industriel et d’intérêt public, en l’associant à une politique de déconnexion des taux d’intérêt. En vain, et pour cause!

Le gouvernement Fabius a entrepris dès 1984 la révolution «néo-libérale» du système financier, en le faisant basculer vers la finance de marché. Ce gouvernement a supprimé l’encadrement du crédit; il a permis l’accès de toutes les grandes entreprises aux marchés financiers pour leurs financements de court, moyen et long terme, et créé la réglementation adéquate au libre-mouvement des capitaux.

Ceci marque les débuts de la désintermédiation de notre système financier, la fin de la sélection du crédit, et l’alignement des intérêts des grandes entreprises vers ceux des grands investisseurs financiers globalisés. C’est ainsi que nos grandes entreprises du Cac 40 sont parmi les plus ouvertes du continent européen aux contrôles extérieurs. Les risques d’instabilité des marchés créés par la finance de marché ont été minimisés et les vertus de «l’efficience des marchés» proclamées par les promoteurs de la réforme. Les commentateurs anglo-saxons ont été à la fois très positifs et très surpris. Le même Laurent Fabius reconverti ensuite en champion de la gauche socialiste n’est décidément pas très doué comme conseiller du mouvement social!

Encore quelques mots sur deux autres sujets: la politique macroéconomique et l’Europe. Nous avons été critiques de la politique de désinflation compétitive. Hostiles à l’inflation, qui frappe toujours principalement les couches populaires, et partisans d’une corrélation entre les gains salariaux nets et ceux de la productivité, nous étions par contre farouchement opposés à l’enflure des revenus des capitaux financiers, contrastant avec la pression sur les salaires. La désindexation des salaires par rapport aux prix est entreprise partiellement en 1983, après quoi les tentatives de politiques de revenus n’ont pas fait long feu.

Au revoir la planification indicative à la française

Nous souhaitions une autre approche de la répartition de la valeur ajoutée, qui ne doit pas se jouer simplement à l’aval par la redistribution fiscale mais surtout en amont au niveau des conditions de création de la valeur. La valorisation de l’innovation et du travail productif, à l’encontre des rentes et des profits spéculatifs, nécessite une gouvernance des entreprises non alignée sur les intérêts des investisseurs financiers.

Nous avons vécu douloureusement la déshérence des outils de la politique publique. Le ministère de l’Industrie sera supprimé par Alain Madelin. Mais c’est la planification indicative à la française elle-même qui va couler. A partir du moment où le Plan est confondu avec un simple instrument de l’Etat et non plus conçu comme une structure autonome, porteuse d’une autorité morale et indicative issue d’une concertation publique en profondeur impliquant la participation de la société, il n’y a plus de Plan.

Lionel Jospin a donné le coup de grâce au Plan national. Auparavant nous aurions dû être plus attentifs aux efforts de Michel Rocard visant à réformer l’Etat, en particulier par la rationalisation des choix budgétaires et l’évaluation de la qualité des services publics. Si le mouvement social s’y était impliqué, au lieu d’y opposer des résistances corporatistes énormes, la sclérose de l’Etat n’aurait pas été aussi grave. Le rapport à l’Europe a été absent de la relation publique entre les directions communiste et socialiste. Ce sujet aurait pu les diviser dans la préparation du Programme Commun, mais on a évité de l’ouvrir.

D’ailleurs l’implication du PS dans la relance de l’Europe ne commence vraiment qu’en 1984 à l’initiative du couple Mitterrand-Delors. Comme je l’ai mentionné, la section économique n’était pas contre le marché commun, mais elle a critiqué sans doute à tort le plan Mansholt compris unilatéralement comme nocif à notre agriculture.

Je veux souligner cependant que notre engagement de principe pour la coopération internationale nous a conduits à un bon réflexe en 1983. Lorsque la question de la sortie du franc du système monétaire européen a été posée et a divisé les socialistes, j’ai pu écrire un éditorial dans L’Humanité pour nous y opposer en préconisant de rester dans le SME tout en négociant une coopération monétaire au sein de ce système.

Une question, ironie du sort, qui est à nouveau à l’ordre du jour aujourd’hui, cette fois sur le plan financier. On ne peut mieux souligner notre position constante à l’encontre des replis nationalistes. Cela étant, nous avons largement méconnu l’énorme entreprise Mitterrand-Kohl-Delors, avant qu’en 1988-89 je m’investisse dans ce sujet avec mes amis à l’occasion des élections européennes.

Hostile à la tentation de la critique systématique, je menais campagne pour «L’Europe autrement». Me jugeant trop coopératif, et m’affublant bientôt du titre de partisan de l’Europe du capital, la direction du PCF a mené carrément une campagne contraire à la mienne, cassant celle-ci. Rencontrant peu après Giorgio Napolitano, il me dit que nos amis communistes italiens avaient perçu ces divergences publiques. Dès lors le PCF me désignait dans l’opposition manifeste et non plus larvée à sa politique.

Mes amis et moi avons bien perçu l’intérêt des objectifs de la formation du marché unique et d’une monnaie unique. Mais très sensibles à leurs biais et à leurs risques –la carence de régulations de marchés pour les biens publics et de politiques publiques communautaires en particulier pour l’industrie, et au niveau macro-économique– nous avons plaidé en 1992 pour renégocier Maastricht avant le référendum.

Dans ce refus de l’enfermement entre un oui et un non, là non plus nous n’avons pas été suivis par la direction du Parti, toute heureuse de vouloir mobiliser pour le non. Et nous nous sommes divisés, pour ma part j’ai préféré basculer vers le oui, en raison même du caractère hétéroclite et nationaliste des partisans du non et acceptant le choix de la monnaie unique, alors même que nombre de mes amis de la section économique ont préféré le non et préconisé une monnaie commune mais non unique.

Dès lors, il ne m’était plus possible de travailler à l’intérieur du Parti communiste, et m’inscrivant plus à fond dans l’activité de l’association Confrontations que nous avions créée en décembre 1991, en partenariat avec Michel Rocard et d’autres amis non communistes, de même que dans mon activité de parlementaire européen, j’ai prolongé mon activité politique hors du parti de façon plus systématique dans la construction de la Communauté européenne, non sans tenter de prolonger l’héritage par de nouvelles voies et dans une autre époque.

Des leçons pour l’avenir

Comme je l’ai souligné dès le début de cet exposé, le gouvernement de gauche n’a pas pu ni su préparer la France à affronter les défis des mutations dans une période historique où cela était nécessaire. Les gouvernements de droite n’ont pas plus réussi, mais ce n’est pas une excuse. Certains efforts ont été entrepris, encore récemment, mais sans continuité ni sens mobilisateur.

Le plus dur reste à faire: inscrire la France et l’Europe dans la mondialisation avec de nouveaux atouts et de nouveaux espoirs. Sans tirer au clair son histoire des trente dernières années, la France quel que soit son gouvernement, pourrait s’abîmer dans un remake des Griffes du passé: un pays victime des tares antérieures et ne parvenant pas à déployer ses potentiels.

L’histoire a prouvé que sans la créativité et l’aiguillon communistes, la social-démocratie française n’a pas su assumer les nouveaux enjeux. Certes elle était mieux préparée à la gestion que les communistes, mais elle a campé dans le capitalisme monopoliste d’Etat national, alors qu’il se délitait.

Son approche prédominante –«il faut de la croissance et nous sommes là pour la répartir»– minore singulièrement le devoir de construire la croissance par la formation, l’emploi et la production. Malgré nombre d’initiatives de notre section économique, nous n’avons pas pu ouvrir en grand le débat sur nos options et celles des socialistes. Nous n’avions pas l’appui des partis, et les «rénovateurs» étaient singulièrement divisés, nous-mêmes nous situant plutôt dans la tradition saint-simonienne ou du syndicalisme révolutionnaire alors qu’Anicet Le Pors était plus proche de Chevènement, Fiterman se rapprochait du Parti socialiste et Pierre Juquin n’a pas été bien reçu chez les Verts.

Pour ma part, totalement étranger à l’histoire du communisme bolchevique, mais matricé à la fois par la planification indicative française et par le renouveau de la pensée marxiste, je n’ai pas pu ou pas su faire fructifier les idées rénovatrices au sein du mouvement communiste, en dépit des espérances suscitées par nos efforts des années 1980. Il aurait fallu pouvoir dire clairement la nécessité de dissoudre le Parti communiste dans un nouveau mouvement de transformation du capitalisme, en éliminant les tares du communisme bolchevique et de l’économie administrée. C’est ce que je préconisais lors d’un débat avec Fausto Bertinotti à Cordoue en 2001 lors de la réunion du groupe parlementaire de la Gauche unitaire européenne. Mais il était déjà trop tard.

Cela dit, et sans explorer ici les nouvelles conditions de l’engagement et de la formation d’une société civile consciente et inspirée par ses potentiels, nous devrions reprendre et développer tous les enjeux du partage des responsabilités pour recréer des choix collectifs et transformer les modes et critères de gestion. Il ne s’agirait plus de parler d’autogestion, mais surtout de concevoir une codétermination à la française, relevant à fond les défis européens et mondiaux des biens communs pour un nouveau développement universel humain et écologique.

Soyons clairs: nous étions encore trop étatistes et avions sous-estimé l’extraordinaire capacité d’innovation et d’initiative du privé. Si elle est positive pour la société, ses tares et ses excès sont aujourd’hui tout aussi voyants. Il faut changer notre modèle de croissance, réinventer les biens publics, engager une nouvelle révolution industrielle. Et dans ce but, le défi d’une nouvelle mixité des secteurs publics, privés, associatifs, qui nous inspirait déjà il y a quarante ans, doit être impérativement repris et reconçu. Vu la profonde sclérose des structures de l’Etat, la tâche sera rude.

On doit faire appel à l’initiative privée, mais faire rentrer la finance et la grande entreprise en société. Les nécessaires régulations des marchés ne suffisent pas pour réaliser des coopérations d’intérêt sociétal et universel entre le public et le privé, et elles ne doivent pas nous cacher l’exigence d’une grande mutation des institutions publiques.

L’implication de la société civile dans les choix publics, le sens profondément démocratique de tout notre engagement, est indispensable. La redéfinition de la valeur économique et sociale des projets et des critères d’efficacité des gestions prend encore plus d’importance qu’il y a 30 ans. Voilà pourquoi l’aventure de la section économique et ce qu’elle a semé sont si importants. L’«impuissance» de l’Etat n’est en fait qu’une absence de conscience des choix de structures d’économie mixte à concevoir. Sans eux, notre société ne pourrait se doter des capacités sans lesquelles on ne peut bâtir une nouvelle croissance soutenable avec une rénovation de son modèle social.

L’Europe est le laboratoire des nouvelles régulations, mais encore bien trop peu des nouveaux choix publics. Aussi les acteurs économiques et sociaux doivent s’investir beaucoup plus dans la consolidation de l’Union. Cela nécessite de connaître autrui et non pas simplement de projeter ses propres vues.

Nous devons nous éduquer et nous inscrire dans les réseaux et mouvements transnationaux, prenant en somme la succession historique des anciennes solidarités internationales, afin de contribuer à façonner la mondialisation par la coopération des grandes régions du monde. Ceci appelle une tout autre conception de la démocratie, à ne pas confondre avec la pseudo démocratie d’opinion que nous subissons aujourd’hui et qui ruine le lien social et politique. Encore faut-il cesser d’antagoniser le capital et le travail, le public et le privé, et vouloir convaincre et unir pour partager les responsabilités.

Philippe Herzog

(1) Ce texte est une contribution au livre à paraître: Les politiques économiques de la gauche en France 1936-2002, éditeur Fondation Gabriel Péri. Retourner à l'article

(2) Cofondateur de Slate.fr. Retourner à l'article

Philippe Herzog
Philippe Herzog (3 articles)
Président fondateur du think thank Confrontations Europe, économiste et homme politique. Ancien député européen (1989-2004).
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