Culture

Girard, la culture et le non-cumul: non au retour du diktat du prince

Agnès de Cayeux, mis à jour le 31.05.2012 à 10 h 59

La tribune parue dans Le Monde, «La politique culturelle à Paris est exemplaire», qui défend l'idée que Christophe Girard puisse cumuler le poste de maire du IVe et adjoint à la Culture, est blessante, fragilisante et humiliante.

Christophe Girard, en mai 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Christophe Girard, en mai 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Christophe Girard l’a annoncé: avec la nomination de Dominique Bertinotti ministre déléguée à la Famille, il devrait être désigné maire du 4e arrondissement de Paris. Problème: il aimerait conserver également son poste d’adjoint à la Culture, alors que Bertrand Delanoë s’est toujours prononcé contre le cumul maire d’arrondissement-adjoint au maire de Paris.

Christophe Girard met notamment en avant l’efficacité politique:

«On est à un an et demi de la fin de notre mandat avec une année budgétaire 2013 difficile et des chantiers culturels à terminer. Un nouvel adjoint pourrait-il engager des chantiers qu'il ne connaît pas dans ce contexte?»

Treize personnalités culturelles parisiennes (Jean Blaise [Nuit blanche], Jérôme Delormas [la Gaîté lyrique-Nuit blanche], Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel [le Silvia-Monfort], Emmanuel Demarcy-Motta [Théâtre de la Ville], Guillaume Descamps [la Maison des pratiques artistiques amateurs], Alexia Fabre [Nuit blanche], Alain Herzog [la Gaîté lyrique], José-Manuel Goncalves [le Centquatre], François Grosjean [le Grand Parquet], Philippe Mourrat et Christine Chalas [Maison des métallos], Jean-Michel Ribes [le Rond-Point]) ont pris la plume pour défendre Christophe Girard dans Le Monde, dans une tribune titrée «La politique culturelle à Paris est exemplaire».

Agnès de Cayeux, artiste, leur répond.

***

Chères Laurence, Alexia et Christine,

Chers Jean, Jérôme, Stéphane, Emmanuel, Guillaume, Alain, José-Manuel, François, Philippe et Jean-Michel,

Vous dire que votre lettre publiée sur Le Monde daté du 29 mai est terriblement blessante, fragilisante et humiliante.

Bien avant que nous, citoyens parisiens, ayons élu Bertrand Delanoë en 2001 en toute confiance et pour en finir avec le vide culturel, artistique et social de notre ville, nous vous avons aimés et connus pour certains. Oui, nous nous sommes allumés les neurones à Nantes dès 1990. Oui, nous avons pris le RER et ce temps de l'image vers la ferme de Noisiel au dernier millénaire et y avons laissé tombé nos chaussures pour arpenter le centre d'art de Jérôme en bas et collants. Oui, nous avons arpenté la Colline. Je me souviens aussi du papa d'Emmanuel, Richard, prof à l'Institut d'Etudes théâtrales de la Sorbonne Nouvelle, et je me souviens de son complice, François Grosjean, associés tous deux à la compagnie du Naïf Théâtre. Laurence et Stéphane, je n'ai pas de souvenir de vous deux avant 2001, mais vous dire comme j'aime me rendre au Silvia-Monfort aujourd'hui, carré que je croyais mortifié et angulaire. Jean-Michel, rien à dire, la classe –de cette Académie expérimentale des théâtres menée par la grande et soyeuse Michelle Kokosowski jusqu'au bazar de Marcel (Maréchal), tu nous as dirigé vers des scènes pleines de milliers de spectateurs, un ventre fertile de ces plateaux curieux et sensés– de Philippe Quesne, Stanislas Nordey à Guy Bedos en passant par François Morel et en oubliant Sophie Marceau. Je ne connais pas la Maison des pratiques artistiques, désolée, je vais m'y coller, cher Guillaume. Alexia, je suis fan du MAC/VAL. Philippe et Christine, j'aimais énormément Gérard Paquet et son lieu attaché à la danse contemporaine de Châteauvallon créé lorsque je n'étais pas encore née, mais je dois dire que je préfère votre vision contemporaine de la rue Jean-Pierre Timbaud et ce qu'il s'y écrit actuellement.

Ainsi, du petit homme des bois au grand maître des médias, nous vous connaissons, nous vous suivons et nous vous avons aimé bien avant 2001. Nous n'avons pas votre courage, celui de diriger de grandes ou de petites structures, nous n'avons pas votre charisme, celui d'imposer vos obsessions, vos décisions et c'est précisément pour ceci que nous votons, que nous créons, que nous percevons et que nous choisissons d'être vos spectateurs, regardeurs et visiteurs. Et électeurs.

Alors donc, lettre d'amour oblige, je vous aime, décideurs, mes amours. Je suis durassienne, deleuzienne, borgésienne. Mais je suis blessée, fragilisée et humiliée par votre lettre publiée sur Le Monde daté du 29 mai.

François Hollande ne s'est pas trompé lorsqu'il déclarait à l'Hôtel de Ville le jour de son investiture:

«A Paris, la culture est chez elle, elle y respire librement, elle est vivante, elle ne cesse de se réinventer. Je veux saluer la politique culturelle de la Ville de Paris, elle est exemplaire. Des lieux ont été créés, des expériences inédites ont été lancées, désormais imitées sur tous les continents. Vous avez libéré l'art de tous les liens qui voulaient l'enfermer, pour affirmer cette idée simple: que les trésors de la création appartiennent à tous.»

Bertrand Delanoë ne s'est jamais trompé. Et c'est pour cette raison que nous lui offrons toute notre confiance depuis des lustres et mandats. Le fait de la culture à Paris n'est pas le fait d'un Prince adjoint. Mais également celui des électeurs, des citoyens, des artistes et des branleurs de tout poil.

Certes, nous honorons et sommes tous redevables de la présence de Christophe Girard au sein de notre municipalité. Certes, le monde a changé. Certes, la fonction d'un maire d'un minuscule arrondissement de Paris exclue les possibilités ou les manoeuvres événementielles et oblige au tractage dans les rues et marchés de son quartier et aux obligations banales des mariages incessants du samedi matin.

Mais nous avons voté pour une justice sociale, un partage des mandats, une éthique. Nous avons toute confiance en notre maire de Paris, qui ne décapitera pas une politique mise en oeuvre depuis tant d'années par ses soins. Nous serons toujours fiers à Paris d'avoir eu Christophe Girard pour maire du IVe. Nous serons fiers d'accueillir son successeur à la culture, et jamais nous n'oublierons son travail en fin de mandat.

Nous portons tous cette crise sociale, morale et économique. Nous sommes tous désespérés.

Décideurs mes amours, nous avons ensemble porté nos rêves sur notre nouveau président et nous les exprimons aujourd'hui autrement sur notre maire de notre ville. Comment ne pas faire confiance à Bertrand Delanoë sur ses choix et son équipe –la sienne? Comment ne pas faire confiance à Christophe Girard sur sa nouvelle fonction et son aptitude à arpenter les rues et marchés du IVe arrondissement?

Il est terriblement blessant, fragilisant et humiliant de lire votre lettre, adressée par vous 13 que nous aimons et qui avez forgé notre culture. Nous avons milité et voté. Nous sommes spectateurs ou citoyens simplement et garants de la machine politique choisie. Cette machine démocratique.

Nous sommes électeurs et fiers citoyens de l'esprit du non cumul des mandats dicté par notre nouveau président. Nous sommes fiers de Christophe Girard, de sa politique culturelle exemplaire menée à Paris et de son futur engagement en tant que maire d'arrondissement, nous sommes fiers de vous, décideurs mes amours, et de vos résistances passées.

Mais il est blessant, fragilisant et humiliant de recevoir de vous, cette lettre, qui nous dicte de fermer les yeux, de revenir au diktat du prince.

C'est une lettre d'amour, une lettre guattarienne ou becketienne.

Agnès de Cayeux 

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