France

Madison Smartt Bell: Citizen et citoyen

Madison Smartt Bell, mis à jour le 01.06.2012 à 10 h 44

Des artistes et intellectuels étrangers sont venus vous parler de la France.

Deux drapeaux, français et américains, le 6 juin 2009 en Normandie. REUTERS/Philippe Wojaze

Deux drapeaux, français et américains, le 6 juin 2009 en Normandie. REUTERS/Philippe Wojaze

«Je suis venu vous parler de la France»: c'est la façon dont François Hollande a entamé son discours du Bourget, le 22 janvier dernier. Le 19 février suivant, Nicolas Sarkozy employait exactement la même formule.

Slate a demandé à des artistes et intellectuels étrangers de venir, eux aussi, nous parler de la France, en répondant à une question: «Qu'est-ce que la France pour vous aujourd'hui?» Voici la réponse de l'écrivain Madison Smartt Bell.

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Je suis entré dans la culture française par deux portes: premièrement, par l’édition, et deuxièmement par l’étude accidentelle et en amateur du XVIIIe siècle français, conséquence indirecte d’un travail sur la révolution haïtienne que j’avais entamé au début des années 1980.

Actes Sud, mon généreux et enthousiaste éditeur, me permet de venir en France presque une fois par an depuis 1995. Mon français s’est amélioré, je prends de plus en plus de plaisir à m’y trouver et j’ai même pu passer quelques mois à Paris avec ma famille à l’hiver 2005. La chance a voulu que nous louions un appartement appartenant à un chercheur spécialiste du XVIIIe siècle (Patrice Higonnet), dont la bibliothèque recoupait considérablement mes propres champs d’intérêts. Dans le même temps, de l’autre côté de notre porte, le monde s’adaptait au XXIe siècle, ce que je pouvais contempler avec un regard extérieur, quasiment comme si une catapulte m’avait propulsé du XVIIIe au XXIe siècle.

La Révolution française inventa une idéologie de liberté et d’égalité, qu’elle nettoya dans le sang de la Terreur et qu’elle mit ensuite à sécher, si l’on peut dire. L’un des résultats durables de cette série d’événements fut que le gouvernement français, pendant deux siècles, a protégé l’entreprise de ses citoyens individuels de façon très active (d’une manière d’ailleurs que beaucoup d’Américains jugeraient intolérablement importune).

Certaines conséquences sont pour le moins pittoresques. La petite boutique de quartier qui ne vend exclusivement que des boutons n’existe que parce qu’elle est ardemment défendue par l’État français, tout comme la papeterie (dont les homologues américaines ont depuis longtemps été englouties par Staples et Office Depot). Certains autres effets sont plus significatifs: par exemple, le petit agriculteur y est bien protégé, ainsi que le petit épicier, ce qui a pour conséquence que la nourriture est bien plus chère en France et également de bien meilleure qualité (et probablement plus saine) que ce que l’on trouve facilement aux États-Unis.

Le monde de l'édition

Je gagne ma vie en publiant des romans, j’ai donc observé l’évolution du monde de l’édition avec un intérêt tout personnel. Quand j’ai publié mon premier roman en 1983, il y avait au moins quinze maisons d’édition indépendantes à New York. Aujourd’hui, en 2012, le capitalisme incontrôlé du laissez-faire a ramené ce chiffre à cinq (dont deux sont des entreprises allemandes). Mon premier éditeur britannique, en 1983, était Andre Deutsch. Son entreprise était essentiellement familiale; si M. Deutsch ne vivait pas vraiment au-dessus de sa boutique à l’époque, il y avait une cuisine et il pouvait vous y servir à déjeuner. Une demi-douzaine d’éditeurs du même tonneau étaient installés dans sa rue. À la fin des années 1980, le capitalisme incontrôlé du laissez-faire les avait presque tous détruits, réduisant beaucoup des survivants à l’état de satellites de l’industrie de l’édition américaine de plus en plus monolithique.

En 1994, la première fois que j’ai publié un livre en France, Actes Sud était une petite maison d’édition familiale basée à Arles. Malgré les pressions croissantes de conglomérats internationaux du secteur de l’édition, les protections fournies par le gouvernement français permirent à Actes Sud de grandir, à son propre rythme, et de devenir l’une des principales maisons d’édition françaises. Ce genre de protections existe, je pense, parce que l’État français a compris l’importance de l’édition pour la culture nationale, contrairement à ceux des États-Unis et du Royaume-Uni. Conséquence, la population française est globalement bien plus cultivée que celle des États-Unis: par exemple, lors d’un festival littéraire dans le Sud de la France, j’ai découvert que le chauffeur de notre voiture de location connaissait bien mieux les livres débattus que la plupart des invités étrangers.

Les pressions n’ont pas disparu, et l’autonomie des petites maisons d’édition françaises est certainement en danger, mais elles ont survécu plus longtemps et dans un meilleur état qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Cela, à mes yeux, revêt une grande importance. L’identité d’un peuple est tellement liée aux textes qu’il publie—ce sont là les choses les plus sérieuses qu’un peuple a besoin de se dire à lui-même.

«Être un citoyen français est un absolu»

Les deux systèmes de gouvernement américain et français furent conçus, à la fin du XVIIIe siècle, à partir de l’application distincte d’idées philosophiques et politiques dérivées des Lumières européennes. Les deux systèmes ont remarquablement bien fonctionné pendant des siècles; aucun des deux ne marche plus très bien maintenant. Des symptômes forts de complet dysfonctionnement se manifestent dans les deux.

Selon un principe aux contours flous, un citoyen américain est quelqu’un qui a le droit de décider, avec une autonomie personnelle quasi-absolue, de ce qu’il ou elle deviendra. Aux débuts, ce citoyen était probablement (bien que pas nécessairement) un WASP (protestant, anglo-saxon et blanc) qui possédait ou aspirait à posséder au moins un petit bout de terrain. L’immensité du continent nord-américain (une fois débarrassé des Français, Espagnols, Indiens et autres désagréments) permit à cette catégorie de population de s’étendre énormément. Dans le même temps, les vagues d’immigration se poursuivirent dans ce qui était, à l’origine, une colonie. Le concept de citoyenneté américaine était assez souple pour s’adapter à de nombreux types d’immigrants différents, sans exiger qu’ils se transforment tous nécessairement en propriétaires fonciers WASP. Une sorte de concept multiculturel était là dès les débuts.

La France à l’époque de la Révolution était grande mais pas «vide»–le territoire, pas encore tout à fait la nation qu’il allait devenir, était composé d’une foule de régions bien distinctes, chacune avec ses dialectes et ses coutumes propres. Une branche culturelle de la Révolution française, dirigée par l’Abbé Grégoire, homogénéisa ces différences: la langue française perfectionnée par les Lumières devint la langue de tous les citoyens—et cette langue, à son tour, devint le véhicule d’une culture nationale destinée assez délibérément à éradiquer, autant que possible, toutes les différences régionales possibles. Dans ce sens, la notion française de citoyenneté est bien plus puissante que l’américaine. Être un citoyen français est un absolu. Pour les immigrants, la citoyenneté française est l’expérience d’une transformation qui les fait divorcer et/ou les sauve de quoi qu’ils aient pu être avant.

Parfois, son succès en est même effrayant. Pour les populations noires de Martinique et de Guadeloupe, la citoyenneté française a anéanti l’héritage africain avec un tel succès que j’ai un jour entendu une jeune citoyenne dire lors d’une conférence, sur un ton douloureusement mélancolique: «Je dois faire des recherches pour découvrir mes racines

Des citoyens américains antagoniques

Mais la situation a changé dans les deux pays. Aux États-Unis, la polarisation politique est si profonde, au moins depuis les élections présidentielles de 2000, qu’elle a produit deux catégories de citoyens antagoniques. Dans les «états rouges» de l’intérieur, le citoyen lambda est perçu comme un xénophobe fièrement ignorant et armé jusqu’aux dents—et fort probablement un chrétien fondamentaliste fanatique par la même occasion. Dans les «états bleus» sur les côtes, le citoyen de base est vu comme un humaniste sympathique, rationnel, cosmopolite, multiculturel et laïque, beaucoup sur le modèle de notre président Obama. Ces deux citoyennetés sont constamment jetées l’une contre l’autre par des intérêts économiques à demi-dissimulés qui utilisent les médias pour les manipuler. Les mécanismes du XVIIIe siècle de notre gouvernement se sont avérés, au cours des douze dernières années, inappropriés pour gérer ce problème.

Les mécanismes du XVIIIe siècle du gouvernement français sont un peu plus souples que ceux des États-Unis. À mes yeux d’étranger, le problème de fond en France est l’échec croissant de la citoyenneté française, dans son sens absolu et unificateur, à absorber l’intégralité de la population. Trop de gens arrivent trop vite, et beaucoup ne veulent plus vivre l’expérience de la transformation totale—ils ne désirent plus devenir absolument français. Comme aux États-Unis, le système éducatif français est submergé et n’arrive plus à remplir sa fonction qui est d’inculquer la même identité nationale à tout le monde. D’un côté, cette situation produit des émeutes dans les banlieues; de l’autre, elle renforce le genre de xénophobie à la française incarnée par la famille Le Pen.

Les deux pays sont arrivés au bout d’une impasse. Dans les deux, il faut clairement qu’un changement se produise. Reste à savoir à quel point il devra être radical.

Madison Smartt Bell

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot.

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