France

La droite doit se refonder autour du concept d'ordre

Vincent Le Biez, mis à jour le 04.06.2012 à 7 h 06

Il constitue une pensée critique et une réponse naturelle aux grands désordres mondiaux contemporains.

Jean-Pierre Raffarin, Jean-Francois Copé, Francois Fillon, Bernard Accoyer et Claude Guéant à une réunion de l'UMP, le 26 mai à Paris. REUTERS/Régis Duvignau.

Jean-Pierre Raffarin, Jean-Francois Copé, Francois Fillon, Bernard Accoyer et Claude Guéant à une réunion de l'UMP, le 26 mai à Paris. REUTERS/Régis Duvignau.

La succession des scrutins électoraux n'est pas le moment le plus prisé pour prendre un peu de distance avec le jeu politique et réfléchir aux bases idéologiques de son engagement. Cette tâche est pourtant essentielle pour la droite, après la défaite de la présidentielle et avant celle, probable, des législatives. En effet, si elle veut éviter l'explosion ou l'implosion, elle a besoin de se retrouver autour de principes politiques forts qui garantiront son unité.

Bien entendu, la droite est diverse: il y a les gaullistes, les libéraux, les centristes ou encore les souverainistes. La campagne présidentielle aura eu comme vertu de montrer que, malgré ce foisonnement, que l'on retrouve également de l'autre côté de l'échiquier politique, il existait deux grands camps dans le pays: la droite et la gauche.

Il s'agit donc de donner du corps à ce concept de droite (je laisse à d'autres le soin de s'occuper du concept de gauche), c'est-à-dire d'en faire plus qu'un simple conglomérat de courants idéologiques. Aujourd'hui, ce tout est beaucoup moins structuré et cohérent que chacune de ses parties.

Cette tribune est une contribution en ce sens, qui ne part pas de rien puisque la campagne de Nicolas Sarkozy fournit tout un ensemble de pistes et d'intuitions tout à fait intéressantes et pertinentes. Ainsi, plutôt que de se lancer dans un droit d'inventaire vis-à-vis de l'action du président sortant, celle-ci doit au contraire servir de socle pour les années à venir.

La droite incarne l'ordre

Comme l'a très bien énoncé Henri Guaino à plusieurs reprises pendant la campagne, «la droite représente l'ordre et l'autorité, la gauche la justice et le progrès». Cette présentation a le mérite de montrer que la ligne de partage entre la droite et la gauche traverse le cœur de chaque citoyen. Il ne s'agit pas d'être manichéen en disant que la droite ne se soucie pas de justice ou la gauche pas d'autorité, mais de reconnaître que ces deux grandes forces politiques, qui visent chacune le bien-être social, ne mettent pas les mêmes principes ni les mêmes valeurs en avant.

François Fillon, autre héritier politique de Philippe Séguin, n'a pas dit autre chose quand il a affirmé devant les députés de la majorité sortante en février dernier: «L'UMP doit dire qu'elle est le parti de l'ordre.»

L'expression est particulièrement forte: elle renvoie immédiatement au parti de l'Ordre de la Deuxième République, d'abord soutien puis adversaire de Louis-Napoléon Bonaparte et qui comptait en son sein des personnalités aussi diverses que le libéral Tocqueville, le conservateur Thiers ou certains républicains dits du «lendemain».

Cette comparaison historique n'a pour mérite que de rappeler que le concept d'ordre traverse les différents courants politiques de droite en France depuis maintenant plus d'un siècle. Il importe de ne pas la pousser trop loin pour éviter tout anachronisme.

Le concept d'ordre, dont avait voulu s'emparer Ségolène Royal en 2007, doit donc résolument être mis en avant par la droite pour parfaire son unité politique. Il ne se confond pas avec le conservatisme ou encore la réaction mais constitue la condition d'un progrès raisonné et maîtrisé. En cela, l'ordre est l'exact antithèse du progressisme dont se réclame le plus souvent la gauche, qui voit le progrès comme un mouvement irrésistible qu'il s'agit d'accompagner et non de construire.

Les paragraphes qui suivent explicitent ce que l'on peut entendre par ordre dans les différents champs couverts par l'action politique: l'économique, le social, l'environnemental et l'institutionnel, au-delà de la demande légitime de sécurité. Je ne fais ici que jeter quelques idées dont chacune mériterait (et méritera certainement) un développement à part entière.

L'ordre économique

S'il fallait définir l'ordre économique en un mot, ce serait celui d'équilibre. Équilibre dans les comptes publics tout d'abord, avec une détermination sans faille dans la réduction du déficit puis dans celle de la dette. Cette politique est aujourd'hui une condition nécessaire au retour à la confiance et donc à la croissance, et elle interdit toute politique de relance keynésienne par l'endettement public, ce qui constitue une ligne de clivage claire avec la gauche.

L'effort de réduction des dépenses courantes devra même être poursuivi au-delà du retour à l'équilibre afin de donner des marges de manœuvre pour relancer l'investissement public, notamment à travers de grands projets européens.

Équilibre dans les échanges commerciaux avec la nécessité de redonner à la France de la compétitivité face à l'aggravation de son déficit commercial. Cela passe par la question du coût du travail (et en particulier du financement de la protection sociale), par la capacité de formation, de recherche et d'innovation de la société française mais aussi par l'affirmation de la réciprocité dans les échanges commerciaux internationaux. La lutte contre les différentes formes de dumping et le passage à une économie qui soit davantage «continentalisée» plutôt que mondialisée sont des préalables à une réappropriation de l'économique par le politique.

Équilibre dans la fiscalité: il s'agit d'appliquer les articles XIII et XIV de la Déclaration des droits de l'homme de 1789, en s'assurant que les charges publiques correspondent au strict nécessaire et que leur répartition se fasse en fonction des facultés de chacun. A ce titre, les excès dans la taxation (promis par le nouveau président socialiste) doivent être proscrits, de même que la multiplication des niches qui rendent le système fiscal opaque.

L'ordre social

S'il fallait définir l'ordre social en un mot, ce serait celui de stabilité. La stabilité en ce qu'elle permet la cohésion de cet édifice complexe qu'est la société.

En matière juridique, cela impose notamment de ne modifier le Code civil qu'avec beaucoup de précaution. Sans s'enfermer dans un conservatisme rigide, il est du devoir du politique de résister à certaines modes ou pressions issues de groupes sociaux. La droite agit trop souvent en réaction au progressisme de la gauche sur ces questions de société: c'est ce qui a conduit le groupe UMP de l'Assemblée nationale, sous l'impulsion du député Hervé Mariton, à lancer une réflexion en 2009 qui a aboutit à un très bon rapport intitulé «Reprendre la main sur les questions de société».

La stabilité de la famille, institution sociale essentielle, contribue significativement à cet ordre social. Elle constitue l'un des remparts contre cet individualisme triomphant et destructeur qui caractérise les sociétés modernes. Même si l'Etat et la politique n'ont pas à s'immiscer dans la vie privée de chaque foyer, ils doivent proposer un cadre favorable à la famille durable. La bonne santé de l'institution familiale est en effet indispensable pour que fonctionne à son tour le reste de la société (école, sécurité, assistance sociale...).

La tendance actuelle, individualiste, vise au contraire à faire porter à la société des responsabilités qui incombaient jusqu'ici à la famille. Pour parler comme le penseur de l'écologie politique Ivan Illich, il s'agit d'un développement de la sphère hétéronome au détriment de la sphère autonome qui s'avère particulièrement contre-productif.

La stabilité de la composition de la société pose immanquablement la question de l'immigration. Entre la défense d'une immigration zéro et la promotion d'un pays ouvert sans frontières, il existe une voie réaliste dans laquelle l'immigration est maîtrisée de manière à permettre l'intégration des nouveaux venus à la culture d'accueil.

Cette culture n'est d'ailleurs pas figée, mais elle ne peut évoluer que de manière lente et graduelle car le présent ne saurait rayer d'un trait de plume l'héritage du passé. L'important est qu'à chaque période le flux soit assimilable par le stock existant. Une société est un peu comme une cellule biologique: sans membrane, elle meurt, et sans échange avec l'extérieur, elle meurt également.

L'ordre environnemental

S'il fallait définir l'ordre environnemental en un mot, ce serait celui de sobriété. Sobriété dans la consommation des ressources épuisables de la planète, qu'il s'agisse des ressources énergétiques fossiles, des métaux ou des terres rares. Sobriété dans la consommation de ressources naturelles qui ont besoin de temps pour se renouveler, qu'il s'agisse de l'eau, des forêts, des sols ou des espèces vivantes. Sobriété, enfin, dans l'usage de techniques polluantes qui mettent en péril, localement ou globalement, l'environnement : pollution automobile, pollution des nappes phréatiques, émissions de gaz à effet de serre...

La défense de cet ordre environnemental doit faire partie intégrante du projet politique de la droite. Il n'y a en effet aucune évidence à ce que l'écologie se situe à gauche de l'échiquier politique. Bien au contraire, elle est par bien des aspects diamétralement opposée au progressisme et au keynésianisme de la gauche.

Ces doctrines sont les nouveaux feux prométhéens de notre civilisation, il est regrettable que les mouvements politiques qui se réclament de l'écologie n'en aient pas véritablement conscience. En revanche, le projet écologique, conservateur par nature, est largement conciliable avec les idéaux politiques de la droite.

Toutefois, l'environnement est un sujet complexe et les actions mises en œuvre pour le protéger peuvent parfois apparaître comme dérisoires ou excessives. On peut penser à certaines normes ou à la défense de certaines espèces particulières au nom de la préservation de la biodiversité. Il importe de minimiser l'impact négatif sur l'activité économique de telles actions, surtout si leurs effets sont incertains.

Il faut surtout comprendre que si l'écologie «locale» ou «sanitaire» (qualité de l'air, qualité de l'eau...) apparaît de plus en plus comme un luxe que nos sociétés ont de moins en moins les moyens de s'offrir, l'écologie «globale» (épuisement des ressources, réchauffement climatique) est une nécessité, une réalité qui se fait de plus en plus prégnante et face à laquelle notre économie a tout intérêt à se préparer.

L'ordre institutionnel

S'il fallait définir l'ordre institutionnel en un mot, ce serait celui de subsidiarité. En effet, avant d'agir en politique, il faut définir précisément qui fait quoi.

Subsidiarité entre l'Etat et les collectivités territoriales, avec un partage clair des compétences qui évite soigneusement les co-financements et les co-élaborations. Aux communautés de communes ou communautés d'agglomération la gestion des problèmes quotidiens des citoyens, aux régions la  planification territoriale (en matière de transports, d'aménagement du territoire, de logement,...) et à l'Etat les missions régaliennes et stratégiques. Il est également essentiel que chaque échelon soit responsabilisé en prélevant lui-même les ressources dont il a besoin pour mener sa politique afin qu'il puisse en répondre devant les électeurs.

Subsidiarité entre les Etats et l'Union européenne, en faisant des premiers l'échelon pertinent par défaut et de la seconde celle où la mise en commun de politiques permet de les exercer de manière plus efficace. S'il est légitime d'aller vers plus d'intégration en matière économique et budgétaire, certaines politiques, qui touchent à la vie quotidienne ou qui peuvent sembler plus accessoires, mériteraient d'être retransférées au niveau des Etats.

Ceci permettrait de répondre au reproche fait à l'Union européenne d'être technocrate ou anti-démocratique. Il est surtout important d'éviter tout sentiment de transfert irréversible des compétences, qu'il s'agisse de la décentralisation ou de l'intégration européenne. La notion de subsidiarité doit ainsi être réexaminée de manière périodique, sans a priori.

L'ordre institutionnel passe aussi par un mode de scrutin qui permette de dégager clairement une majorité qui puisse appliquer son programme sans donner lieu à d'interminables négociations entre les partis d'une coalition gouvernementale. La droite doit donc défendre jusqu'au bout la logique de le Ve République en refusant la proportionnelle et en faisant du président de la République le chef naturel de la majorité parlementaire.

L'ordre est le principe qui semble le mieux correspondre à ce qu'est la droite, et dépasse largement le seul sujet de la sécurité. François Fillon et Henri Guaino ont donc raison de le mettre en avant.

Mais en quoi est-ce une notion pertinente pour le France en 2012? En quoi est-elle féconde pour convaincre à l'avenir les électeurs? D'une part, elle me semble la réponse naturelle aux grands désordres mondiaux contemporains causés par la mondialisation, la montée de l'individualisme, le péril écologique ou l'affaiblissement de l'autorité de l'État. D'autre part, face à un progressisme dominant, l'ordre a le privilège d'apparaître comme une pensée critique, c'est-à-dire une pensée intéressante à écouter.

Vincent Le Biez

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