France

La diversité, le mot d'un problème

Trop Libre, mis à jour le 25.05.2012 à 17 h 23

Comment la «diversité» a-t-elle envahi le discours?

Unity in Diversity / Untitled blue via FlickrCC Licence by

Unity in Diversity / Untitled blue via FlickrCC Licence by

L’émergence et le succès d’un nouveau mot constituent généralement un phénomène très révélateur. En interrogeant les modalités de son apparition, on interroge les mutations de notre société, ses contradictions, peut-être aussi ses fantasmes.

La politiste Réjane Sénac, enseignante à Sciences-Po Paris, a procédé à un tel travail avec le mot «diversité». Son récent ouvrage, L’invention de la diversité, impressionne par le caractère exhaustif des investigations conduites par l’auteure. Mais le lecteur devra faire l’effort d’arracher au maquis des recherches conduites les leçons que l’ouvrage ne tire sans doute que trop chichement.

La diversité: un fait?

A plusieurs reprises dans l’ouvrage, la diversité est présentée comme «un fait». L’auteur reprend ainsi les propos de Dominique Schnapper, qui rappelle que «la France a toujours été plurielle», et que la seule vraie nouveauté tient à ce que «sous l’influence des valeurs démocratiques, nous voulons consacrer et célébrer les différences». L’ouvrage cite également Christine Boutin, auditée en 2008 avec Fadela Amara devant un comité présidé par Simone Weil, et déclarant que «la diversité ne se décrète pas. Elle se constate: notre société est diverse».

Mais si la diversité est un simple fait, comment expliquer la diffusion récente du terme et la rapidité avec laquelle il a envahi nos discours? Peut-être convient-il de redire avec Nietzsche qu’il n’y a pas de faits, mais «seulement des interprétations, et des interprétations d’interprétations»? C’est la question que soulève l’ouvrage.

Les étapes d’une «publicisation»

Les matériaux présentés par Réjane Sénac sont de deux types.

Elle examine d’une part les multiples rapports et compte-rendus de commissions portant sur le thème de la diversité.

Ces travaux se sont multipliés depuis le rapport commandé par le Premier ministre en 2003 sur «le contrat et l’intégration». Depuis cette date, dix rapports ont ainsi été consacrés au thème «diversité et égalité des chances» par l’Institut Montaigne, qui semble avoir été pionnier en la matière.

Mais en matière de travaux sur la diversité, l’année la plus féconde fut de loin 2008, marquée par la création d’un label pour la promotion de la diversité. Michel Wieviorka remit également un important rapport sur le sujet à Valérie Pécresse. Toujours en 2008, le président Sarkozy prononça le 17 décembre un discours resté dans les annales sous le nom de «discours de Palaiseau» [PDF], qui fut suivi de la nomination de Yazid Sabeg en tant que «commissaire à la diversité et à l’égalité des chances».

Au-delà de l’analyse de ces documents, Réjane Sénac nous livre également les résultats d’une enquête conduite auprès de cent soixante personnalités appartenant principalement aux sphères politique, économique et syndicale sur le thème de la diversité. Ces «sujets» ont tous été soumis à un entretien semi-directif avec la sociologue, permettant une investigation rigoureuse et des comparaisons révélatrices.

Un mot porteur des tensions de notre société

Même si l’auteur attend la page 256 de l’ouvrage pour l’admettre, il ressort des rapports aussi bien que des entretiens que la diversité est moins un concept que «le nom d’un problème». Quel est ou plutôt quels sont ces problèmes? Celui de l’échec apparent de notre modèle républicain d’intégration, dont l’explosion de nos banlieues en 2005 fut le grand révélateur. Mais également les difficultés qu’éprouvent nos responsables politiques à concilier la tradition égalitaire républicaine et le respect de différences dont un monde globalisé et des frontières perméables imposent la palette à tous les regards. La diversité est ainsi l’autre nom du grand écart que nous sommes obligés d’accomplir entre la protection des minorités et l’intégration à laquelle nous voulons continuer à croire.

Un mot fourre-tout

Il est frappant de constater que la plupart des éloges adressés à la diversité et relevés dans l’ouvrage sont des éloges «intéressés» entre «atout pour l’entreprise» et «exploitation des talents». Nul ne l’a avoué plus naïvement que le ministre norvégien Ansgar Gabrielsen: «La diversité, c’est bon pour le business.» Sans doute d’autres y voient une «reformulation de la méritocratie républicaine», ou la simple «acceptation de l’autre dans sa différence». Mais quand les éloges de la diversité ne sont pas purement stratégiques, c’est la dimension idéologique de la notion qui transparaît dans les propos de bon nombre d’interviewés.

D’ailleurs, l’ouvrage, qui s’annonce plutôt favorable à la diversité et à sa reconnaissance, offre en fait un vaste florilège d’étiquettes négatives: «ambigüité» et «flou» du terme, «auberge espagnole», «cache-sexe de la discrimination sociale» servant en fait à «brouiller les pistes», «mot tordu», «mot-valise», «masque», «paravent», «béquille», «préservatif de la République».

Parmi les critiques les plus violentes figurent celles des féministes, qui craignent que leur combat pour l’égalité ne se dissolve dans le magma de la diversité et qu’un nouvel essentialisme ne finisse par s’imposer.

Entre républicanisme et multiculturalisme

Entre l’«indifférence aux différences», pilier du républicanisme, et le «respect des différences» autour duquel les multiculturalistes font jouer leurs variations, un nouveau chemin peut-il être tracé à l’image du «multiculturalisme bien tempéré» que souhaite Michel Wieviorka?

Précurseur comme souvent, Alain Touraine s’interrogeait dès 1997: Pourrons-nous vivre ensemble? Egaux et différents. Le sociologue abordait avec rigueur cette question de la compatibilité entre égalité et différence, et constatait avec amertume que «c’est d’un retard dans les idées dont nous souffrons, plus encore que de la résistance d’intérêts économiques ou de formes d’organisation administrative périmées». La lecture de l’enquête de Réjane Sénac ne peut conduire qu’à la réitération de ce triste constat.

Philippe Granarolo

Trop Libre
Trop Libre (28 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte