France

Jess Walter: Chère France, remue-toi

Jess Walter, mis à jour le 23.05.2012 à 18 h 37

Des artistes et intellectuels étrangers sont venus vous parler de la France.

Owen Wilson dans «Midnight in Paris», de Woody Allen. Mars Distribution.

Owen Wilson dans «Midnight in Paris», de Woody Allen. Mars Distribution.

«Je suis venu vous parler de la France»: c'est la façon dont François Hollande a entamé son discours du Bourget, le 22 janvier dernier. Le 19 février suivant, Nicolas Sarkozy employait exactement la même formule.

Slate a demandé à des artistes et intellectuels étrangers de venir, eux aussi, nous parler de la France, en répondant à une question: «Qu'est-ce que la France pour vous aujourd'hui?» Voici la réponse du chorégraphe Akram Khan.

***

Chère France,

Ici Jess Walter. Tu as probablement oublié, mais on s’est rencontrés l’année dernière? À Paris? C’était moi, le romancier américain idiot qui arpentait la Rive gauche bouché bée en tentant de trouver tous les bars où Hemingway et Fitzgerald se mettaient minables. Et toi … eh bien … toi, tu étais la France.

J’étais totalement sous l’emprise de ton charme, de ta beauté, ébloui par l’impression de vivre un peu de l’expérience du romancier américain expatrié et par cette inexplicable qualité que tu dois être lasse d’entendre ressasser… ta parfaite francité. Ça doit être épuisant, tous ces Américains qui viennent et exigent de toi que tu sois exactement, constamment, comme nous te fantasmons—sophistiquée, sensuelle, esthétiquement raffinée et libre d’esprit. Nous devons t’épuiser, toutes ces vagues de nous. En France, chaque Américain est un expatrié, même si c’est juste pour une semaine. Comme le disait Fitzgerald: «L’Américain à Paris est le meilleur Américain. »

Parfois, même la France doit avoir envie de se mettre en survêtement et de s’affaler devant la télé. Mais non. Parce qu’arrive un nouvel Américain, qui attend que tu lui fournisses une échappatoire à nos réalités brutales, assommantes, bourgeoises, à notre Kansas, notre Floride, notre Texas; tu es la maîtresse supplantant notre ménagère américaine.

Oh, comme j’ai dû avoir l’air d’un stéréotype ambulant, avec mon carnet et ma grande gueule d’Américain avide de parler ta langue: «May-r-si, mad-am. Jah-voo une biere, sil-vous-plaît.» (Dernier romancier américain à visiter la France, Mark Twain a notoirement déclaré: «À Paris ils se contentaient de me regarder fixement quand je leur parlais en français; je n’ai jamais réussi à faire comprendre leur propre langue à ces crétins.»)

Puis, lors de ma dernière soirée à paris, le tournant prévisible de mon cliché personnel du touriste américain à Paris a atteint son paroxysme.

J’ai rencontré une fille. Une Américaine magnifique venue à Paris pour retrouver un fringant Français rencontré à Las Vegas.

J’étais en train d’écrire dans le bar du Ritz quand elle fit son entrée, vêtue d’une jupe grande comme un mouchoir de poche, d’un corsage léger, le tout perché sur des talons aiguille. Elle tenta de commander du vin mais son français réussissant à être encore plus mauvais que le mien, j’ai traduit pour elle. Elle s’est assise, et voilà le tableau—deux Américains, attifés de clichés American Apparel—moi le romancier en tournée, elle la jolie Texane, courtisée par un Français aussi romantique que mystérieux qui lui avait glissé de venir à Paris, de le rejoindre dans son hôtel où il viendrait la chercher. Mais 24 heures déjà étaient passée, et son Français n’avait pas montré le bout de son nez. Il ne répondait même pas au téléphone.

«Je suis désolée de vous le dire» ai-je avancé, «mais on dirait bien qu’il est marié.»

«Oh» a-t-elle tristement répondu, «je vois.» Toute la réalité de ses romantiques vacances françaises s’écroula sur ses adorables épaules.

# # #

Mais bon, je n’écris pas pour revisiter de vieux souvenirs. J’écris pour te dire de te remuer, chère France, d’arrêter de te faire tant de souci.

J’ai lu des articles sur la difficile élection que tu viens de vivre, qui semble t’avoir déchirée, avoir mis au jour tant de peurs et de doutes sur toi-même, des émotions si ténébreuses, le malaise français#. La période a été si difficile pour toi sur tant de fronts—l’affaire DSK, l’intervention libyenne, les échos en Algérie du colonialisme français et de l’antisémitisme, et, en toile de fond, la crise économique européenne, menace à ta prospérité et à ta survie même.

Rien d’étonnant que tu aies été déchirée par cette élection, par la crise existentielle publique qui semble t’avoir empoignée et t’avoir fait flirter avec le conservatisme réactionnaire, avec un nationalisme qui voudrait refermer ses frontières, avec des candidats prêts à faire des compromis et une élection qui continue de sombrer dans une superficialité orchestrée par les médias.

Cela doit être dur.

Tout ça est tellement … américain.

Quand nous, les Américains, traversons une crise existentielle, nous nous tournons vers les Français, vers Camus, vers Sartre. Donc, quand vous avez une crise à l’américaine, vers qui d’autre se tourner pour chercher conseil que vers des Américains?

Le mieux que je puisse faire, c’est proposer nos trois plus grands philosophes américains: notre seizième président, Abraham Lincoln; Dan Savage, génial chroniqueur de Seattle spécialiste de la sexualité, et le grand artiste de funk George Clinton.

Dans la première cérémonie d’investiture de Lincoln, je t’encourage à chercher «les accords mystiques de la mémoire» pour y retrouver les grandes traditions libérales et intellectuelles que le reste du monde considère comme fondamentalement françaises, et à espérer ce moment où tout le peuple de France sera «de nouveau touché, comme il ne manquera pas de l’être, par les anges meilleurs de notre nature

De Dan Savage, j’offrirai le conseil tout simple qu’il donne aux jeunes Américains homos confrontés à la mise à l’écart et au harcèlement de leurs camarades de classe: «Ça s’arrange

Enfin, je dirai de garder le moral, de boire un verre de vin, de ne pas prendre tout ça tant au sérieux, bref, dans les termes de George Clinton: «Citizens of the universe … put a glide in your stride and a dip in your hip … and come on up to the mothership. [Citoyen de l’univers, fais glisser ton corps, fais bouger tes reins et grimpe à bord du grand bateau]»

Jess Walter

Traduit par Berengère Viennot.

Jess Walter
Jess Walter (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte