France

Hollande doit bâtir une coalition pour gagner l'Europe à sa cause

Sylvain Kahn, mis à jour le 23.05.2012 à 16 h 45

Le nouveau président français se donnerait plus de chances de faire progresser ses orientations en s'attirant les bonnes grâces du Bénélux et des pays nordiques et en se faisant l'avocat du Parlement européen.

François Hollande à l'Elysée, le 23 mai 2012. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande à l'Elysée, le 23 mai 2012. REUTERS/Philippe Wojazer.

C’est bien connu: on ne sort de l’ambigüité qu’à ses dépens. Si l’on s’en tient à sa campagne présidentielle, il est bien difficile de dire quel dirigeant européen sera François Hollande.

Comme François Mitterrand il y a 31 ans, il s’est bien gardé de faire de la construction européenne un marqueur de son programme. Dans ses 60 propositions comme dans ses interventions orales, le candidat victorieux s’est rarement éloigné du rôle de plombier ou d’ingénieur ultra-compétent de la croissance européenne.

Zéro envolée lyrique sur le souffle et l’esprit européens, mais une boîte à quatre outils: les «eurobonds», la taxe sur les transactions financières, l’augmentation du capital et des prêts de la Banque européenne d’investissement, l’utilisation des fonds structurels non consommés… Pour l’ancien premier secrétaire d’un parti qui s’était déchiré en deux sur le projet de traité constitutionnel en 2004-2005, ce profil européen strictement circonscrit fut électoralement payant.

Eviter la résurgence de la fracture européenne

Le nouvel exécutif français  est maintenant confronté aux réalités de la scène politique communautaire. Comment parvenir à renégocier le traité budgétaire pour en faire un traité de croissance? Comment incarner «Le changement, c’est maintenant» dans la politique européenne de la France et dans les décisions prises par l’UE, c’est à dire par 27 Etats membres, une Commission européenne, un Parlement européen, une Banque centrale européenne et une Cour de justice?

L‘ingénieur-plombier compétent est devenu président de la République française. Il est surtout et plus que jamais leader et animateur politique. Derrière la réorientation de l’UE vers une politique de croissance, il y a un enjeu crucial de politique intérieure: éviter la résurgence de la fracture socialiste et française entre ouiistes et nonistes.

L’objectif de croissance est d’autant plus consensuel en France qu’il a permis d’éviter de débattre des sujets qui fâchent: l’avenir de la supranationalité; l’approfondissement des mutualisation de souveraineté; la réduction du déficit démocratique;  l’élargissement à la Turquie. Les Français aiment de longue date la construction européenne tant qu’elle leur permet de concrétiser leurs aspirations à la prospérité, à l’Etat-providence, à la paix et au rayonnement. Selon le mot célèbre de Zbigniew Brzezinski, à travers la construction européenne, la France vise la réincarnation et l’Allemagne la rédemption.

Préférence jamais démentie pour l'interministériel

De fait, contrairement aux Allemands, aux Bénéluxiens, aux Italiens, aux Irlandais, aux Finlandais, aux Baltes et même aux Polonais, depuis un demi-siècle, les Français se soucient assez peu de la dimension objectivement révolutionnaire de la construction européenne. La mutualisation de souveraineté et la supranationalité fabriquées chaque jour dans les institutions et la vie politique communautaires sont une nouveauté radicale dans l’histoire du monde comme dans l’espace mondial. Ce post-nationalisme ne se trouve nulle part ailleurs, ni à l’Onu, ni dans le Mercosur, ni dans l’Asean, ni dans la Ligue arabe, ni dans la Cédéao…

Sans elles, la construction européenne ne mettrait en œuvre aucune des politiques publiques  dont profitent, avec leurs imperfections, chacun des pays membres: paix, agriculture, environnement, grand marché préférentiel pour les entreprises et les consommateurs, libre circulation, droits de l’homme, Etat de droit…

Mais la France de la Ve République se caractérise avec constance par sa relative indifférence à cette radicale nouveauté. En témoigne, à des degrés un peu variables, la préférence jamais démentie de tous les gouvernements français pour l’entente entre ministres et chefs d’Etat et de gouvernement; pour la minoration du rôle du Parlement à Bruxelles comme à Paris; pour une limitation du rôle de la Commission (sauf si l’intérêt bien compris du pays le recommande); et pour une diplomatie de club, de moteur à quelques pays dont, presque toujours, l’Allemagne. De l’injonction faite en 2003 aux anciens pays de l’Est de se taire au directorial couple Merkozy, les dix années de gouvernement de droite sous présidence Chirac puis Sarkozy ont illustré à merveille cette tradition politique.

Rupture vis-à-vis du chiraco-sarkozysme

En un sens, cette attitude passée est une chance pour François Hollande. Son succès sur la scène européenne –orienter la politique de l’UE vers la croissance, non seulement comme but en soi, mais comme fête de mariage entre nonistes et ouiistes– est conditionnée à la rupture avec la posture chiraco-sarkozyste.

Pour parvenir à ses fins, le nouvel exécutif socialiste français doit en effet organiser une large coalition. Pour convaincre le gouvernement et l’opinion publique allemands, il lui faut séduire bien au delà des traditionnels partenaires belges et italiens. Il lui faut s’intéresser autrement qu’avec condescendance non seulement aux Bénéluxiens, mais aussi aux Nordiques et aux neutres.

Danois, Suédois, Finlandais, Autrichiens, de tradition profondément social-démocrate, contribuent au budget européen davantage qu’ils n’en reçoivent. Ils ont stoïquement procédé aux réformes de structure dans les années 1990, apuré leurs comptes, actualisé leur Etat-providence et retrouvé de la croissance. A ceux là comme aux Néerlandais, il serait bien périlleux de donner des leçons de social-démocratie, de prospérité et de solidarité.

Et que dire aux trois peuples baltes? Par delà leurs différences si souvent négligées par les Français, ils ont comme personne serré les rangs et les dents dans une crise économique d’une violence inouïe de 2008 à 2010, pour retrouver, depuis dix-huit mois, les chemins de la croissance. Mutadis mutandis, les Irlandais ont emprunté un chemin analogue; ces Irlandais que le prédécesseur de François Hollande était venu admonester à l’été 2008, leur promettant les foudres de l’enfer et de les traiter plus bas que terre s’ils ne votaient pas enfin «oui» au traité de Lisbonne.

Bras d'honneur au Parlement européen

Le vote et le suffrage populaire, ceux là même que la droite a court-circuité avec le traité de Lisbonne, mais aussi avec le nouveau traité budgétaire (de «stabilité financière») en cours de ratification. Car ce traité que François Hollande promet de renégocier est un bras d’honneur adressé au Parlement européen.

De tous les parlements d’Europe, le Parlement européen est sans doute celui dont le champ d’intervention est le plus limité. Il ne ratifie pas les traités. Il ne vote pas les recettes. Mais, de tout les parlements d’Europe, le Parlement européen est sans doute le plus indépendant, le plus mordant, le moins godillot, le plus accrocheur, le plus libre, le plus démocratique, le plus créatif et le plus bûcheur de tous.

Les parlementaires européens, en dépit de leur look tour de Babel, ont élaboré et voté fin 2011 un ensemble de dispositions, certes bien perfectibles, pour doter l’UE et les pays qui la composent d’outils de pilotage budgétaire et économique: le six pack. Ce 22 mai, ils viennent encore d’œuvrer à l’intérêt général européen. Ils ont obtenu, avec l’aide de la Commission, que les Etats acceptent de débloquer des prêts pour financer des grands travaux d’infrastructures.

Certes, ces «project bonds» ne sont pas encore les emprunts obligataires («eurobonds») demandés par François Hollande. Mais ils sont d’ores et déjà un authentique mouvement vers une politique communautaire de relance de la croissance.

Droit de veto sur les traités

François Hollande aurait tout intérêt à inclure en premier lieu le Parlement européen dans sa coalition gagnante. Il pourrait par exemple proposer que dans le traité renégocié, un amendement donne enfin au Parlement européen le droit d’approuver, d’amender ou de refuser les traités communautaires.

Qu’un président de la République française se fasse l’avocat du Parlement européen, les Allemands, les Irlandais, les Scandinaves, les Baltes et les Bénéluxiens n’en croiraient pas leurs yeux. Les libéraux, les démocrates-chrétiens, les centristes, les écologistes et les socio-démocrates non plus.

Quant aux nonistes, l’un des socles de leur argumentaire était la dénonciation du déficit démocratique. Valoriser le plus possible le Parlement européen ne suffira pas à résoudre la crise que traverse l’UE. Mais qu’un président français place le Parlement européen au cœur de la vie politique de l’UE, qu’il accorde une égale considération à tous les Etats quelle que soit leur taille serait un changement tellement inattendu qu’il pourrait bien mettre François Hollande et son gouvernement en position de gagner leur pari: renégocier le traité et faire adopter sa boite à outils par les 27.

Sylvain Kahn

Sylvain Kahn
Sylvain Kahn (5 articles)
Professeur à Sciences Po
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