Economie

La fin des terres

Maud Lelièvre, mis à jour le 21.05.2012 à 9 h 36

Entre disparitions des terres et colonisation nouvelle mode, un changement des pratiques et des méthodes s’impose.

Au Costa Rica. REUTERS/Juan Carlos Ulate

Au Costa Rica. REUTERS/Juan Carlos Ulate

L’agriculture est un marqueur particulièrement éloquent des inégalités qui sévissent à l’échelle internationale. Elle reflète une forme nouvelle d’impérialisme par l’accaparement des terres et la mainmise de forces financières sur des pays en voie de développement.

De puissants lobbies, peu regardants, investissent massivement dans les terres arables, au mépris de l’agriculture paysanne et des pratiques ancestrales qui ont façonné les paysages. Pendant ce temps, aujourd’hui, en France, disparaît l’équivalent d’un département de terres agricoles tous les sept ans.

Sur-évaluation des terres agricoles, urbanisation, les causes sont multiples. Le territoire se transforme à grande vitesse, abandonnant les champs aux lotissements standardisés, à la production d’énergie photovoltaïque, à l’urbanisation intensive. Loin des recommandations du Grenelle de l’environnement, la France continue à consommer ses terres et à réduire chaque année sa capacité de production agricole, s’obligeant à importer au prix fort de l’énergie des produits alimentaires et risquant à terme de mettre en péril sa souveraineté alimentaire. Dans les pays du Sud, les multinationales, les fonds de pension rachètent, spéculent et affament. Des solutions existent, elles nécessitent de dépasser les outils fonciers qui aujourd’hui ne fonctionnent plus.

Des chiffres inquiétants

Sans une nouvelle façon de penser les politiques agricoles, c’est l’avenir de notre capacité à subvenir à nos besoins qui se trouve compromis. Non seulement l’usage de produits dont l’innocuité n’est pas avérée est irresponsable, mais l’achat massif de terres dans des pays pauvres, loin de permettre le développement de ceux-ci, ne fait qu’accentuer leur asservissement à des grands groupes du secteur de l’énergie, des banques et des fonds de pension.

Les chiffres sont effrayants. Entre 2009 et 2011, environ 30 millions d’hectares sont entrés dans le nouveau portefeuille foncier de la Chine, des pays du Golfe, de l’Inde, de la Corée du Sud et de l’Europe. Rien de moins qu’une surface équivalente aux Philippines ou à plus de la moitié de la France avalée en seulement trois ans.

Cette nouvelle forme de colonisation revêt d’autres aspects scandaleux. Alors que certains observateurs néolibéraux y ont vu un mouvement «gagnant-gagnant» qui apporterait des capitaux, des emplois et du savoir-faire aux pays en développement, les opérations s’avèrent très défavorables aux régions concernées. Les contrats sont systématiquement opaques et les pratiques abusives. Le processus est souvent avalisé par des autorités séduites par l’argent rapidement acquis grâce aux concessions, quand les accords ne sont pas tout bonnement «facilités» par des commissions occultes.

Les plus pauvres en première ligne

Jamais les inégalités devant l’alimentation n’ont été aussi criantes entre le Nord et le Sud. Comble de cette agriculture qui marche sur la tête, ce sont les paysans des pays pauvres qui souffrent le plus de malnutrition. La crise financière de son côté, loin de permettre de penser à nouveaux frais les rapports entre le Nord et le Sud, a créé un phénomène nouveau, faisant des terres une valeur refuge après la crise des subprimes.

Délaissant les actifs financiers à risque, les fonds de pension américains ont fait des produits alimentaires de base un placement sûr. Ainsi, selon une enquête menée par ONG GRAIN en juin 2011, «les fonds de pension brassent aujourd’hui 23.000 milliards de dollars US d’actifs, dont 100 milliards sont investis dans des produits de base», et prévoient près d’un cinquième pour l’acquisition de terres agricoles.

C’est le début d’une spirale infernale: les fonds investis font artificiellement gonfler les prix à des niveaux historiques, les fonds de pension investissent dans les terres arables. D’ici 2015, les matières premières comme les terres agricoles représenteront 3% à 5% des portefeuilles des fonds de pension.

L’agriculture doit être une priorité pour la communauté internationale

Au titre des solutions, les experts onusiens rappellent l’urgente nécessité de changer nos habitudes alimentaires et les méthodes de culture. Pour l’heure, à l’échelle locale, des initiatives sont prises. Elles restent encore trop rares, mais elles sont le signe d’un réveil et montrent que des solutions sont viables. A l’échelle globale, si les grandes puissances jouent toujours le jeu des sociétés transcontinentales obsédées par leurs dividendes, des actions solidaires se déploient, de la Corne de l’Afrique à la Thaïlande, de la Russie à l’Amérique latine. La communauté internationale, qui peine à se fixer des objectifs ambitieux quand la situation l’exige pourtant, ainsi que nous l’ont démontré différents sommets décevants pour ne pas dire inutiles, doit désormais prendre ses responsabilités. L’avenir de l’humanité dépend des choix éminemment politiques qui doivent être pris dans les plus brefs délais. Il y a urgence.

Maud Lelièvre

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