«Proposition 61: je protégerai votre identité de l'insécurité!»

Old Frayed French Flag / fdcomite via Flickr CC Licence By

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Pour comprendre le vote FN, est-il scientifiquement opératoire d’invoquer tout à trac «l’insécurité culturelle» et «l’insécurité identitaire»? C’est-à-dire de convoquer le vocabulaire essentialiste de la peur et de la sidération?

Il y a des territoires où la vie des habitants est gâchée par la délinquance; où les électeurs sont en marge de la mondialité; ou en minorité là où ils habitent. Pour comprendre et nommer ce qui est à l’œuvre dans le vote FN, est-il pour autant scientifiquement opératoire d’invoquer tout à trac «l’insécurité culturelle» et «l’insécurité identitaire»? C’est-à-dire de convoquer le vocabulaire essentialiste de la peur et de la sidération? Sollicitées depuis le soir du premier tour dans les journaux et sur les ondes, plusieurs voix —celles de Christophe Guilluy sur Slate le 27 avril, d’Alain Mergier et Laurent Bouvet dans le «13 heures» de France Inter le 24 avril et dans le Monde daté du 25­— banalisent ces mots d’insécurité culturelle et d’insécurité identitaire. Ces mots, employés dans des médias à fort rayonnement comme des évidences révélées par l’élection, ne sont ni définis ni questionnés.

En vingt ans, on était passé de la délinquance et de la violence à l’insécurité; de l’insécurité à l’insécurité économique, puis sociale. Depuis le 22 avril, l'auditeur-lecteur est implicitement sommé de se sentir en sécurité ou en insécurité culturelle et identitaire. S'il ne se sent pas concerné, s'il ne se reconnaît pas dans ce sentiment de crise ou d'insécurité culturelles, s'il n'a pas peur, s'il n'éprouve pas d’empathie pour cette menace, c'est qu'il n'appartient pas au peuple, et qu'il se désintéresse du peuple. Ce citoyen, surtout s'il est de gauche, devrait peut-être se sentir responsable de la montée du FN.

Un signal de la lepénisation des idées ?

S’agit-il de suggérer à la gauche de gouvernement qu’elle se donne pour programme électoral d’entre-deux-tours: «électeurs lepénistes, je vous ai compris: proposition 61, je protégerai votre identité»? Et pourquoi pas un ministère de la protection des identités? Une police dédiée à l'insécurité culturelle et identitaire? Quelles seraient leurs tâches? L’insécurité culturelle est fille, nous dit L. Bouvet dans la revue Le Débat, du multiculturalisme et de la défense des droits «“des minorités“, qu'il s'agisse, pêle-mêle (sic), des femmes (re sic : 51% de la population!), des homosexuels ou des immigrés de confession musulmane». Victorieuse, la gauche devra-t-elle mettre en veilleuse l'émancipation des femmes et l'égalité salariale, au motif qu'il ne faut pas que l'électeur de Marine Le Pen puisse ne serait-ce qu'imaginer que son maire le prend pour un macho sexiste car blanc? De regrouper les homosexuels dans des bantoustans ou des villages pour que leurs droits soient bien circonscrits? Sérieusement: quelle est la déclinaison opérationnelle de l'explication du vote FN par l'insécurité culturelle et l'insécurité identitaire? D’ores et déjà, la boîte à idée du Parti socialiste, Terra nova, vient de proposer dans Le Monde du 27 avril la création d’une «police de la sécurité sociale»!

N’est-ce pas un signal de lepénisation des idées? Telle une ombre portée, l’emprise du marinisme s’étendrait à la sphère des idées et de la parole experte —en l'occurrence de gauche? Je ne doute pas que ce soit au corps défendant des utilisateurs de ces mots d’insécurité culturelle et identitaire, mais le fixisme, l'essentialisme, l'ethnicisme, l'identitarisme —c'est-à-dire les antonymes de la géographie, de l'histoire, de la sociologie, de la science politique, de la vie démocratique, du faire société,— seraient-ils en train de s'y immiscer au nom du soutien au PS et du combat contre le néo-populisme?

Penser en terme d’insécurité identitaire et culturelle, c’est mettre en branle la sidération et la peur, et non la réflexion et l’autonomie. Nommer ce qui est repéré dans le vote FN avec ces mots là, c’est postuler que la culture et l’identité, comme le corps, comme un bien matériel, se caractérisent par une intégrité et une stabilité. C’est les penser comme un patrimoine à protéger d’une menace et de toute évolution —comme si toute évolution était une altération. Comme le fait actuellement le président sortant en caractérisant la nation par les frontières et non  par le territoire et l’espace.

Sylvain Kahn

Lire la réponse de Laurent Bouvet, «Proposition 62: “Combattre sérieusement et efficacement le lepénisme“».

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