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Pourquoi je voterai Sarkozy aussi au second tour

Vincent Le Biez, mis à jour le 26.04.2012 à 15 h 32

Je ne crois pas à l’apocalypse en cas de victoire de François Hollande le 6 mai prochain. Qu’il me soit toutefois donné l’occasion de décrire les conséquences fâcheuses d’un tel résultat.

Nicolas Sarkozy le 26 avril 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

Nicolas Sarkozy le 26 avril 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

Les résultats du premier tour et les commentaires ou discussions qu’ont suscités ma première tribune «Pourquoi je voterai Sarkozy dès le premier tour» m’invitent à poursuivre la réflexion et à continuer de défendre un vote raisonné en faveur du Président sortant, loin des éléments de langage habituellement distillés par les politiques et qui circulent de bouche en bouche et de plateau à plateau.

1. Que s’est-il passé lors du premier tour?

Il y a deux manières radicalement différentes de comprendre le premier tour de cette élection présidentielle. La première consiste à dire que le vote pour Marine Le Pen est le résultat des clins d’œil appuyés de Nicolas Sarkozy vers l’extrême droite durant son mandat et plus particulièrement pendant la campagne.

La poussée du Front national serait donc la conséquence logique du débat sur l’identité nationale, de la polémique sur les Roms ou encore des propositions plus récentes sur le traité de Schengen. Si l’on suit cette logique jusqu’au bout, alors il faut rendre sa juste part à Jean-Luc Mélenchon dans la montée de Marine Le Pen, tant le tribun du Front de Gauche a mené une campagne populiste et a eu une attitude d’hostilité envers les médias que l’on croyait jusqu’ici réservée à l’extrême droite. Une chose est sûre au vu des résultats: si c’est Mélenchon qui a semé, c’est bien Le Pen qui a récolté.

Que les partisans de Jean-Luc Mélenchon se rassurent et cessent d’emblée l’écriture d’un commentaire hostile à mon égard: je ne crois pas à cette thèse. Elle est contraire à l’expérience de 2007 où le siphonage des voix du FN par Nicolas Sarkozy avait été réussi en employant une méthode similaire.

Pourquoi la même stratégie qui a marché en 2007 aurait échoué en 2012? Pour moi, pas plus Nicolas Sarkozy que Jean-Luc Mélenchon ne sont responsables du succès de Marine Le Pen. Je penche plutôt en faveur de la thèse du vote de crise, des pertes de repère apportées par la mondialisation qui conduit ceux qui en sont exclus à voter pour un parti nationaliste.

Vient s’y ajouter l’habituel vote protestataire «tous pourris» qui est d’autant plus fort qu’un candidat sortant se représente. Ainsi, le fort niveau du FN me semble constituer une réalité de la société française de ces dernières années indépendante du comportement ou des thématiques développées par les autres candidats.

Même si je partage probablement très peu de ses convictions, je me range ainsi aux analyses formulées par Patrick Buisson, grand théoricien de «la France du non». Pour le dire autrement, je conteste formellement l’idée qu’un autre candidat de droite que Nicolas Sarkozy (Alain Juppé ou François Fillon) aurait pu faire mieux lors de cette élection. Je pense au contraire que si un tel choix avait été fait, l’UMP aurait fini 3e et que les campagnes transgressives et populaires de Nicolas Sarkozy et de Jean-Luc Mélenchon ont plutôt contribué à contenir le vote Le Pen qu’à le répandre dans la société. Rappelons qu’avant l’entrée en campagne du Président sortant, les sondages lui accordaient 22% contre 20% à Marine Le Pen.

Bien évidemment, personne ne peut se réjouir que le FN atteigne 18% des voix (de même que je trouve déplorable que Jean-Luc Mélenchon dépasse François Bayrou) mais il ne faut pas en tirer comme conséquence directe que l’intolérance a monté d’un cran dans notre pays, comme on le lit actuellement dans la presse française et étrangère.

En effet, le discours de Marine Le Pen n’est pas celui de son père et, qu’on le veuille ou pas, il y a bien eu une dédiabolisation du FN chez les électeurs français. Plus de dérapage antisémite, une défense farouche de la laïcité, des propositions très sociales (pour ne pas dire d’extrême-gauche): ne restent que le rejet de l’islam et le nom de «Le Pen» comme éléments de continuité avec l’ancien FN.

Je ne nie pas qu’il puisse s’agir là d’un simple repositionnement stratégique et qu’au fond le «logiciel» du FN n’aurait pas changé, il n’empêche que l’opinion publique française a bien ressenti un infléchissement du discours de l’extrême droite. Le terme même d’extrême droite est d’ailleurs sujet à caution quand on voit que le directeur de campagne de Marine Le Pen, Florian Philippot, est un énarque issu des rangs chevènementistes. Aussi, si je suis extrêmement inquiet des conséquences électorales de la poussée du FN, je le suis beaucoup moins pour le «climat» de la société française.

Les autres constats de ce premier tour ont été rappelés dans tous les journaux et sur toutes les radios: un Président sortant devancé au premier tour (ce qui constitue une première) et un faible score de François Bayrou. Toutefois, il faut toujours se rappeler que dans l’optique du second tour, les électeurs centristes comptent presque double puisqu’ils sont susceptibles de se reporter sur le candidat de droite ou de gauche, et ce serait faire une grave erreur d’analyse que de nier cet électorat dans les deux semaines à venir.

2. Quelle stratégie pour Nicolas Sarkozy?

Pour prolonger le point précédent, je pense que les résultats du premier tour donnent raison à Nicolas Sarkozy dans le choix de ses thèmes de campagne, en particulier le thème des frontières qui apparaissent comme les seuls repères et protections possibles face à une mondialisation qui fait peur.

C’est ce même thème qui avait permis à Arnaud Montebourg de créer la surprise dans la primaire socialiste avec son concept de «démondialisation». Le Président sortant peut donc espérer que s’il n’a pas réussi à faire le plein au premier tour, son discours a suffisamment imprimé l’esprit de ces électeurs pour obtenir leur suffrage au second tour. Cela passe certainement par un rappel de ce pan du programme de Nicolas Sarkozy entre les deux tours, afin d’en exposer la cohérence.

En revanche, une droitisation plus marquée de la campagne de Nicolas Sarkozy qui le conduirait à s’enfermer dans un dialogue avec les électeurs du FN au cours des prochains jours serait une grave erreur stratégique. En effet, dans ce cas, pour reprendre un proverbe que j’affectionne, on sait ce que l’on perd (les électeurs centristes) sans être sûr de ce que l’on gagne (les électeurs de Marine Le Pen).

Nicolas Sarkozy doit donc s’adresser aux électeurs du FN, qui ne sont pas moins fréquentables que ceux d’extrême gauche qui ont le droit à toutes les attentions de François Hollande, sans entrer dans une quelconque négociation avec le parti de Marine Le Pen: ce serait ajouter le déshonneur à la défaite assurée. Ce parti n’a de toute façon qu’un seul objectif: faciliter la défaite du Président sortant pour obtenir l’éclatement de l’UMP.

Quoi qu’il en soit, Nicolas Sarkozy ne peut pas faire l’impasse sur l’électorat centriste s’il veut conserver la moindre chance d’être élu. Pour cela, il doit mettre en avant son programme économique, très largement compatible avec celui de François Bayrou, notamment en matière de réduction de la dépense publique. Je ne développe pas ce point que j’ai abordé abondamment lors de ma première tribune. J’y ajouterai le thème de la compétitivité qui est bien présent dans le programme de Nicolas Sarkozy alors qu’il n’est que dans la bouche du candidat socialiste. En effet, la TVA sociale, les accords compétitivité emploi viennent s’ajouter à la suppression (il faudrait mieux parler de diminution) de la taxe professionnelle et au développement du crédit impôt recherche qui ont été voté lors de son mandat. Ce programme, qui n’est certainement pas suffisant pour répondre au déséquilibre important de notre commerce extérieur, tranche avec celui de François Hollande qui prévoit un véritable matraquage fiscal des entreprises ainsi qu’une remise en cause insidieuse de l’énergie nucléaire dont le faible coût est pourtant l’un des rares facteurs de compétitivité pour l’industrie française.

3. Quelle est la nature profonde du clivage entre pro et anti-Sarkozy?

Mais ces arguments programmatiques peuvent sembler dérisoires par rapport à la manière dont Nicolas Sarkozy fait campagne, qui est susceptible de désarçonner plus d’un électeur centriste. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas séduit par tout ce discours contre les corps intermédiaires, versant souvent dans la facilité et la caricature (exemple des horaires de piscine réservés aux femmes à Lille qui est largement dévoyé) et se focalisant sur des micro-sujets censés être électoralement payants (refus du vote des étrangers aux élections locales, retraites payées le 1er au lieu du 8, réforme du permis de conduire…). Toutefois, je n’arrive pas à être gêné par cette manière de faire au point de ne pas voter pour Nicolas Sarkozy. Là réside le clivage profond entre pro et anti-Sarkozy, j’aimerais m’en expliquer.

La question de fond est: qu’est-ce qui est le théâtre et qu’est-ce qui est la réalité dans le débat politique?

Pour moi, la réponse est claire: jusque dans une certaine mesure, la manière d’accéder au pouvoir ou d’exercer le pouvoir font partie du théâtre politique, dont les responsables politiques, avec chacun son comportement et sa personnalité, sont les acteurs. Certes, tout n’est pas permis à l’occasion d’une campagne électorale, mais il me semble que la démagogie soit inévitable en démocratie. Cela me déplaît, mais je m’y résigne.

En revanche, je pense sincèrement que les élections nationales sont l’occasion de prendre de grandes orientations pour le pays, d’où l’importance que j’accorde au projet des différents candidats. C’est là que se situe selon moi la réalité du débat politique. En 2007, Nicolas Sarkozy a gagné parce qu’il était un candidat malin, mais surtout parce qu’il a su convaincre le peuple français avec son slogan «travailler plus pour gagner plus». Aujourd’hui il présente un projet qui reprend ce thème, en ajoutant la nécessaire diminution des dépenses publiques et la compétitivité des entreprises, le tout étant résumé dans son nouveau slogan «La France Forte».

Pour de nombreux électeurs anti-Sarkozy (en tous cas beaucoup de ceux avec qui j’ai pu discuter à la suite de ma première tribune), c’est tout l’inverse: le débat programmatique s’inscrit dans le théâtre politique dès lors que les marges de manœuvre du futur élu sont quasiment inexistantes ou que les mérites des différents programmes économiques sont jugés indiscernables tandis que le comportement et la personnalité des responsables politiques représenterait la réalité politique. C’est donc là-dessus qu’il conviendrait de fonder son vote.

Je pense que cette vision, qu’il serait exagéré de totalement disqualifier, est symptomatique de la dépolitisation du débat démocratique. Elle est empreinte d’un profond scepticisme face à ce que peut réellement changer la politique dans la vie des gens (c’est-à-dire sur le plan économique et social) et place donc le débat politique sur le plan de la morale, fût-elle publique. Je ne pourrai jamais me résigner à cette vision qui porte en elle une certaine absurdité de la démocratie: si nous ne pouvons pas réellement choisir notre destin commun mais simplement sélectionner les acteurs de la vie politique qui nous sont les plus agréables, alors à quoi bon? Autant s’adonner aux sciences, aux arts et à la philosophie qui sont autrement plus intéressants.

4. Que se passera-t-il si François Hollande est élu?

Je rassure les lecteurs, je ne crois pas à l’apocalypse en cas de victoire de François Hollande le 6 mai prochain. Qu’il me soit toutefois donné l’occasion de décrire les conséquences fâcheuses d’un tel résultat lors de l’élection présidentielle.

Tout d’abord, François Hollande a principalement axé sa campagne sur un mouvement, l’anti-sarkozysme, qui disparaîtra sitôt le président sortant battu lors du second tour. En effet, la France se réveillera le 7 mai au matin en réalisant qu’aucun des grands problèmes auxquels elle doit faire face n’aura disparu avec la mise à l’écart de cet épouvantail commode de la vie politique française. Le nouvel exécutif réalisera alors qu’il n’est pas possible d’augmenter autant les dépenses publiques car elles sont déjà très élevées, de supprimer des milliards cadeaux fiscaux faits aux riches car la droite n’en a pas fait autant qu’a pu le dénoncer le Parti socialiste ou encore de relancer la compétitivité hors prix des entreprises françaises car cela ne se décrète pas.

Il faut également souligner le véritable paradoxe «Hollande»: alors qu’il pourrait être, si l’on en croit les sondages, l’un des présidents les mieux élus de la Ve République, il bénéficierait en réalité d’une base électorale extrêmement étroite.

En effet, à la défiance de la droite et à l’hostilité du Front national, il faudrait ajouter la critique des centristes sur son programme économique, l’absence de soutien du Front de Gauche et du reste de l’extrême gauche et les multiples désaccords qui ne manqueront pas de se développer avec les écologistes (dont nous avons déjà vu un aperçu lors de l’accord PS/EELV). A part le PS, on ne voit pas vraiment quelle force politique soutiendra loyalement François Hollande dans les cinq années à venir.

Ceci conduira à mon avis à un état de grâce éphémère voire inexistant couplé à un cruel manque de légitimité programmatique. En effet, quand on gagne sur l’anti-sarkozysme, on ne gagne pas sur son projet: le refus de participer à plusieurs débats durant l’entre-deux-tours ne fait que confirmer l’ambigüité dont François Hollande ne veut pas sortir avant le 6 mai. Quand on voit les difficultés que Nicolas Sarkozy a eu à gouverner malgré un réel mouvement initial et un mandat clair, on est forcément inquiet sur les marges de manœuvre dont disposerait le candidat PS devenu Président.

Enfin, très vite, les sujets internationaux, dont on sait qu’ils sont par nature niés pendant les échéances électorales françaises, reviendront sur le devant de la scène avec des discussions extrêmement difficiles en vue, que ce soit avec les autres pays de l’UE pour renégocier le traité de stabilité budgétaire ou nos alliés de l’Otan pour désengager les troupes française d’Afghanistan d’ici la fin de l’année 2012.

Conclusion

Par cette tribune, je cherche à convaincre les indécis, mais je souhaite surtout exprimer mon refus de communier dans l’anti-sarkozysme ambiant, qui masque mal les problèmes réels que doit affronter notre pays et qui me choque par sa grandiloquence. A ceux qui appellent à la restauration d’une vraie république après la parenthèse Sarkozy, à ceux qui pensent que la moralisation de la vie politique française est plus que jamais nécessaire, je ne saurais opposer mon idolâtrie sarkozyste. En effet, comme je l’ai dit précédemment, je ne considère ce candidat que comme un instrument au profit d’un programme que je juge meilleur pour la France que celui de François Hollande. C’est certainement moins flamboyant et moins romantique, mais cela me permet de m’adresser à l’esprit critique de chacun et de prendre date sur le plan des idées.

Vincent Le Biez

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