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Laird Hunt: La France, ce pays qui lit

Laird Hunt, mis à jour le 08.05.2012 à 19 h 48

Des artistes et intellectuels étrangers sont venus vous parler de la France.

Une mannequin dans les coulisses d'un défilé à Paris, le 24 janvier 2011,Gonzalo Fuentes / Reuters

Une mannequin dans les coulisses d'un défilé à Paris, le 24 janvier 2011,Gonzalo Fuentes / Reuters

«Je suis venu vous parler de la France»: c'est la façon dont François Hollande a entamé son discours du Bourget, le 22 janvier dernier. Le 19 février suivant, Nicolas Sarkozy employait exactement la même formule. Slate a demandé à des artistes et intellectuels étrangers de venir, eux aussi, nous parler de la France, en répondant à une question: «Qu'est-ce que la France pour vous aujourd'hui?» Voici la réponse de l'écrivain américain Laird Hunt.

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Lorsque je suis en France et qu'il m'arrive de dire à des amis français combien je suis frappé de voir l'actualité dont jouit encore le livre dans l'Hexagone, leur réaction, une fois sur deux, consiste à se lancer dans une diatribe sur l'état réellement catastrophique des choses. Plus personne ne lit en France, disent-il. Il faut un Stieg Larsson pour pousser les gens à sortir des sous de leurs poches et acheter un livre. Ou un Houellebecq.  Ou un Nothomb.  En dehors d'eux et de quelques rares autres, personne ne lit et rien n'est lu.

Peut-être, ai-je l'habitude de répondre. En matière de littérature, les choses sont peut-être en train de devenir catastrophiques en France, mais si elles sont en train de devenir catastrophiques, si les gens se soucient davantage de leurs smartphones et du dernier scandale people que de leurs Jean Giono, Georges Perec ou Marie NDiaye, cette catastrophe s'est produite depuis belle lurette aux États-Unis et, de mon point de vue, les circonstances sont encore bien clémentes en France.

Laissez-moi vous donner quelques exemples, tous anecdotiques, mais néanmoins révélateurs de ce qui me semble si positif  – moi, l'écrivain américain actuellement assis dans un café bondé de Boulder, dans le Colorado, où ¾ des gens ont un ordinateur devant les yeux ou un iPad dans les mains (le reste parle dans son téléphone portable).

Tout d'abord, les librairies. La France est encore bourrée de librairies. A Paris, pas besoin de marcher trop longtemps avant d'en trouver une bonne (avec ma famille, j'ai passé l'avant-dernier automne à quelques encablures de la Librairie Tschann). Si vous entrez dans ces librairies et posez une question (portant, par exemple, sur les publications récentes de Claude Royet-Journoud et la manière dont elles ont été reçues), le libraire est toujours prêt à y répondre ou à trouver rapidement les informations qu'il vous faut.

Ici, c'est loin d'être toujours le cas. Même pas à New York, où j'étais encore il y a deux  semaines. Dans Manhattan (mon domicile pendant un bon nombre d'années), je peux compter le nombre de librairies réellement excellentes – avec un personnel informé et dévoué, et un fonds méticuleusement  pensé – sur les doigts d'une main. Ici, à Boulder, je fréquente une librairie indépendante depuis une dizaine d'années, j'ai déjà donné des lectures dans leur boutique et mes ouvrages se sont même quelquefois retrouvés sur leurs étagères, mais ils me demandent toujours d'épeler mon nom quand, au moment d'acheter un livre, ils vérifient que j'appartiens effectivement à leur club de lecture.  

Mes amis français l'admettront peut-être. Peut-être avons-nous encore quelques bonnes librairies et quelques bons libraires (et il y aura toujours quelqu'un dans le groupe pour raconter sur quelle merveilleuse petite librairie il est tombé la dernière fois qu'il était à L.A. ou Brooklyn...), mais quand je leur dis que les lecteurs français sont loin de se faire ausi rares qu'ils le prétendent, ils me rient au nez. Surtout quand les preuves dont je dispose semblent aussi minuscules que l'importante densité d'individus croisés ce jour-là dans les Jardins du Luxembourg et plongés dans des éditions Folio de Proust ou de Duras.

Lors de ma dernière visite, je m'en suis par contre mieux tiré en arrivant à me remémorer l'image d'une femme en fauteuil roulant électrique filant à toute allure près de la Gare Montparnasse, un exemplaire de La Sorcière de NDiaye rebondissant dans un filet à provisions accroché à son dossier. Ou quand j'ai pu leur faire remarquer que quasiment tous nos journaux d'importance avaient tout bonnement abandonné l'idée de parler sérieusement des livres, et que les rares qui le faisaient encore accordaient si peu d'attention à la littérature traduite qu'ils pourraient tout aussi bien s'abstenir (exception faite d'une belle critique de Zone, de Mathias Énard, parue dans le New York Times). La littérature contemporaine française aux États-Unis, si on en croit le fleuron de la presse nationale, se limite en gros à Houellebecq, tout comme la littérature turque se limite à Orhan Pamuk et l'allemande à W.G. Sebald (si vous avez de la chance) et Günter Grass. Ce n'est pas le cas pour Le Monde et Libération, et si j'en crois les conversations auxquelles j'ai accès. (Bon, bon, d'accord, finissent par admettre obligeamment mes amis, sans être totalement convaincus).

A Paris et dans d'autres régions françaises où j'ai passé de longs mois ces dernières années, on a l'impression que l'ouverture au monde, et spécifiquement le monde vu par le prisme de la littérature, vaut toujours la peine qu'on s'y attarde. Des projets comme la récente «École de littérature», où ma femme [la poétesse Eleni Sikelianos] et moi sommes associés, conçoivent la littérature et l'art, ainsi que le vaste monde qui les façonnent, comme des notions imposantes et susceptibles de croître encore davantage. Cet été, sous son égide, ma femme et moi travaillerons avec des étudiants à Lagrasse (près de Carcassonne) à la traduction du feu et grand écrivain marocain francophone Mohamed Leftah. Et de telles initiatives collaboratives sont aujourd'hui légion.

Une dernière chose: aux États-Unis, quand je dis à quelqu'un que je suis romancier, on me répond en substance «C'est super, mais comment gagnez-vous votre vie?». J'ai beau venir depuis de nombreuses années, personne ne m'a jamais posé cette question.

La situation est peut-être mauvaise en France mais, je m'excuse auprès de mes amis français, c'est le genre de malheur qui m'emplit d'espoir.

Laird Hunt

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