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Sondages: tous accros, tous coupables?

Herbert Castéran, mis à jour le 20.04.2012 à 18 h 11

Omniprésents dans la campagne, les sondages d'intentions de vote sont très critiqués mais captivent pour des raisons diverses quatre acteurs: instituts, médias, politiques et citoyens.

Des chiffres procsilas via Flickr CC

Des chiffres procsilas via Flickr CC

Personne ne peut échapper, ces derniers temps, à la prolifération des sondages politiques. Leur rythme de parution est devenu quasi-quotidien. Cette intensification de la pratique sondagière n’est pas nouvelle: entre 1995 et 2007, années d’élection présidentielle, la Commission des sondages avait relevé un doublement de leur nombre. Gageons que 2012 marquera une nouvelle progression.

Les sondages sont l’objet de toutes les passions: soupçonnés d’influencer les choix de l’opinion, attaqués pour leur manque de précision avéré ou pas, ils sont devenus un objet récurrent de débat. Le législateur s’est d’ailleurs lui-même emparé du sujet par le biais notamment d’un rapport parlementaire et d'une proposition de loi. Certaines organisations telles que Sondons les sondages y voient carrément une menace sur la démocratie.

Les exemples pourraient être multipliés en la matière. Mais les sondages en eux-mêmes n’ont sans doute pas mérité cet excès d’indignité, à défaut d’honneur. C’est en fait l’ensemble de la société —instituts de sondage, médias, hommes politiques et citoyens— qui aujourd’hui se trouve concerné à un degré ou à un autre par eux.

Les instituts : une question d’image

La notoriété des huit principaux instituts que sont TNS Sofres, BVA, CSA, Ifop, Ipsos, LH2, Opinion Way et Viavoice [1] est forte, y compris auprès du grand public. Mais contrairement à une croyance assez largement répandue, la part des sondages politiques reste marginale dans leur activité: selon les déclarations faites par les instituts à la commission des lois du Sénat, elle allait, en 2009, de 1% pour BVA et Ipsos à 25% pour l’Ifop.

En réalité, deux choses se jouent à travers la publication récurrente de ces études d’opinion: la notoriété et l’image des sondeurs. Les périodes électorales offrent ainsi aux instituts un taux de citation inégalé: sur l’ensemble des supports, leur marque est mentionnée à plusieurs reprises chaque jour. Imaginons le coût d’une campagne publicitaire avec un tel taux de citation…

D’autre part, les sondeurs, posés en augures de la chose publique, interrogés par les journalistes sur leur ressenti, voient leur professionnalisme indirectement validé. Cette consécration publique est essentielle. Un institut capable de se prononcer sur la destinée de la nation sera perçu comme a fortiori capable de réaliser une étude à l’échelle de telle ou telle entreprise ou tel ou tel secteur d’activité.

Les médias : cherchez les erreurs!

Certains journalistes ont, sinon une vraie maîtrise des outils statistiques, du moins la conscience des limites de l’interprétation de certains résultats. Pour autant, la réflexion sur les sources d’erreurs des sondages ne trouve pas sa place dans le débat public. Alors que les marges d’erreur sont inévitables dans le cadre d’un sondage, elles ne sont quasiment jamais publiées.

Pourtant, évoquer une évolution de plus ou moins 1% n’a pas grand intérêt dans la mesure où cette variation reste comprise dans la marge d’erreur associée aux tailles d’échantillons pratiquées (plus ou moins 1,5 à 3 points, selon le niveau du score, pour 1.000 personnes interrogées). Ainsi, en 2002, les derniers chiffres de l’institut Ipsos avant le premier tour montraient que la différence des intentions de vote entre Le Pen (14%) et Jospin (18%) n’était plus significative en raisonnant avec ces marges d'erreur. Quatre jours avant le scrutin, la composition du second tour n’apparaissait plus certaine.

De manière plus générale, pour qu’une évolution des intentions de vote du second tour (aux alentours des 50%) soit jugée comme significative, il convient, peu ou prou, qu’elle excède 4%. La consultation des sondages montre que ce niveau d’évolution n’est observé que sur des périodes d’au moins un mois.

S’il n’est pas justifié par le souci d’informer davantage les lecteurs, l’intérêt des médias pour les sondages s’explique peut-être par l’impact financier de leur publication à répétition. La fréquentation des sites d’actualité et la vente des versions imprimées des journaux ne peuvent que bénéficier d’une actualité nourrie. Si nous considérons les chiffres de l'OJD concernant deux sites emblématiques (ceux du Figaro et du Monde), le nombre de pages vues entre janvier et mars 2012 s’est accru de 9 à 30 % depuis janvier 2012 et au moins de 17% par rapport à mars 2011.

Les politiques : le sondage comme guide ?

Les hommes politiques sont des consommateurs de sondages un peu particuliers. Généralement, leur accès aux mesures de l’opinion n’est pas conditionné par les médias. L’essentiel des sondages n’est de fait pas porté à la connaissance du grand public: d’aucuns ont même avancé le taux de 80 % de sondages non publiés [2].

Si ce chiffre ne peut, par définition, être validé, l’auteur peut attester, à travers sa pratique professionnelle, de la pratique très répandue des sondages même pour des élections à portée régionale ou locale. Ces sondages ne font généralement l’objet d’aucun type de publicité hormis d’éventuelles indiscrétions. Ils n’en existent pas moins et confirment l’appétence des responsables politiques pour les sondages quel que soit le type d’élection.

Cette appétence se comprend d’abord par la nécessité de la connaissance de l’opinion. Des analyses approfondies de groupe d’électeurs peuvent permettre de mieux cerner leurs attentes et leur sensibilité à certains éléments des programmes. Les sondages permettent également une mesure instantanée du ressenti de l’opinion face aux propositions des candidats.

La conversion de l’ensemble des candidats durant cette campagne 2012, par exemple, à une logique plutôt étatique et colbertiste semble relever assez largement de la volonté de rester en phase avec une opinion majoritairement inquiète des évolutions économiques.

Le sondage, de par ses variations continuelles par essence, donne aussi le sentiment (l'illusion?) d’avoir prise sur les événements. Il peut diminuer l’angoisse associée à des périodes denses et éprouvantes nerveusement. Certains hommes politiques sont connus pour avoir eu recours à des sources de prédiction peu avouables (astrologues, devins…). Le sondage ne représenterait, dans cette perspective, qu’un élément de prévision alternatif présentant l’avantage d’une touche de scientificité.

Les citoyens : pas influencés mais très intéressés

Dernier élément du quatuor, l'électorat, avec une question récurrente: les sondages font-ils l’opinion? Leur impact sur les intentions de vote n’a jamais pu être démontré, malgré des polémiques récurrentes —en 2002, Lionel Jospin étant donné au second tour, les sondages auraient favorisé la dispersion des voix; en 2005, en prévoyant la victoire du «non» au référendum sur la constitution européenne, ils auraient joué le rôle d’une prophétie auto-réalisatrice… En fait, l’influence des sondages restera sans doute indéterminée, dans la mesure où d’éventuelles relations de causalité seraient difficiles à démontrer en raison de leur caractère non univoque.

Reste que l’intérêt du public pour ce type d’information ne fait guère de doute. Les citoyens, se projetant dans le seul instant, ne peuvent accepter d’attendre des intentions de vote réactualisées par exemple mensuellement. La variation, pour être vécue intensément, doit être réactualisée dans l’instant même sinon elle ne fait pas sens.

Cette multiplication des sondages revêt ainsi une autre fonction, celle du divertissement cher à Pascal dans ses Pensées. Nous sommes rentrés dans l’ère de l’actualité distrayante, à l’instar des émissions de télé-réalité diffusées quotidiennement afin de maintenir l’intérêt du public. S’il est aisé de critiquer cette évolution, force est de constater qu’elle correspond à une demande.

La formule «responsable mais pas coupable» est restée fameuse. En matière de sondages, s’il est difficile d'évaluer la responsabilité de chacun, la culpabilité de tous est manifeste.

Herbert Castéran

[1] Le dernier nommé ne réalise pas de sondages d'intentions de vote pour la présidentielle, contrairement à un autre institut, Harris Interactive. Revenir à l'article

[2] Cité dans Sondages d’opinion et communication politique de Lionel Marquis (Les Cahiers du Cevipof). Revenir à l'article

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