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La société civile, entre devoir d’alerte et droit au chantage

Emilien Matter et Xavier Schmitt, mis à jour le 03.04.2012 à 15 h 19

Avec la campagne électorale, éclosent tout un nombre de revendications particulières portées par la fameuse «société civile» que les politiques se font un devoir d'entendre.

REUTERS

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«Nous demandons aux candidats de prendre position sur ces questions et de nous dire ce qu’ils s’engagent à faire si mandat leur est confié…» Les QG de campagne reçoivent quotidiennement des demandes de garantie de ce type dans des domaines extrêmement circonscrits et variés à la fois (protection des animaux, logement, sécurité routière, espaces verts…).

L’exemple le plus illustre reste le «pacte écologique» de Nicolas Hulot, par lequel l’animateur, fort de son autorité médiatique, a fait courber l’échine aux principaux candidats en 2007. S’en est certes suivi le Grenelle de l’Environnement, mais avait-on besoin de cette mise «face à leurs responsabilités» des postulants à l’Elysée?

Il est aujourd’hui de bon ton de se réclamer de la «société civile» dans le débat public, nouvelle marque de virginité idéologique permettant de se détacher de la représentativité au sens traditionnel du terme et de se positionner par-delà les clivages partisans, en dehors de la politique «politicienne». Il faudrait d’ailleurs savoir d’où tire sa légitimité une personne prétendant représenter la «société civile» pour enfin en donner une définition positive. Quoi qu'il en soit, l’accumulation des revendications ciblées conduit les candidats à s’engager tous azimuts, leurs équipes à jouer la surenchère pour contenter des lobbies (aux causes parfois louables, convenons-en) qui n’accepteraient pas ce titre, tous «représentants de la société civile» qu’ils sont, si éloignés de la défense d’intérêts particuliers.

Importance leur est donnée. On leur répond. On leur fait des promesses. On va même jusqu’à les associer aux services compétents lors d’une hypothétique arrivée au pouvoir. De leurs côtés, ils assurent la «société civile» qu’en cas de manquement aux dites promesses, ils rappelleront le candidat-élu à ses obligations, engagement faisant loi.  

Des lobbies fréquentables?

Deux problèmes. Si de façon caricaturale nous employions plus haut le terme de lobby, c’est bien parce que ces associations, ONG, groupes divers, conduisent les candidats non seulement à se prononcer sur des sujets qu’eux et leurs équipes ne maîtrisent pas toujours, mais aussi et surtout à prendre position, à formuler des propositions, quand une campagne présidentielle doit se jouer projet contre projet et non pas sur des nuances dans des réponses. Cette proximité entre lobbies et organisations de la société civile s'observe d'ailleurs jusque dans les modes d'actions retenus par ces différents groupes (dîners, interpellations, courriers, rapports, conférences, rencontres avec les élus...).            

Les défenseurs du pinson et ceux des motocyclistes n’attendent pas les candidats sur des projets de société mais bien plutôt sur les réponses qu’ils apporteront aux menaces dont fait l’objet une espèce et aux dangers auxquels une autre est confrontée. Et un clientélisme à l’envers vient polluer la campagne, à coup de petites propositions, de «mesurettes» adéquates et autres engagements ne visant qu’à satisfaire un groupe d’intérêt et, pour le candidat, à faire la preuve de son ouverture, de son absence de sectarisme.

L'alibi de la «bonne gouvernance»

La «gouvernance», nous y voilà, concept fumeux dont on imagine vaguement qu’il a à voir avec la décision mais qui, bien loin de servir l’intérêt général en associant le plus grand nombre possible d’acteurs à l’élaboration et à la mise en œuvre des politiques publiques, segmente le débat en «petits problèmes».

La «gouvernance» est une machine à créer des groupes d’experts, des réunions et des débats aussi creux qu’inutiles, des responsables, des pôles, bref, de la gesticulation. Ainsi, si la «société civile» devient groupe d'intérêts, c'est également parce que la puissance publique lui abandonne des missions qui étaient traditionnellement de son ressort, (notamment en matière de politique sociale et de lutte contre la pauvreté), lui fournissant de la sorte des intérêts à défendre.

L’argument de la somme des intérêts particuliers ou, de façon plus simpliste, du devoir de ne négliger aucune revendication, fut-elle mineure, est nul et non avenu. Il n’est pas ici question de la façon dont le politique doit «résoudre» des problèmes, mais bien plutôt de la façon dont il doit s’en emparer. Sous la pression de lobbies ou dans une concertation démocratique apaisée, indépendante de l’actualité brûlante des échéances électorales? Dans les cadres légitimes de la représentation politique ou dans ceux, aléatoires et mouvants, de la négociation commerciale?

Du droit au chantage à la dislocation du politique?

Un candidat doit bien entendu s’engager sur de grands axes, défendre et porter un projet. Son rôle n’est cependant pas de contenter les uns et les autres. Les «petits problèmes» peuvent certes parfois, la force médiatique de leurs promoteurs aidant, avoir leur semaine d’attention pour les plus chanceux. En aucun cas ils ne permettent de dessiner les contours d’un projet de société, d’un vrai débat sur les choix politiques. Or, la structuration même du champ politique semble s'être calquée sur ce fonctionnement: les différences entre candidats ne paraissent plus tant tenir à des différences idéologiques qu'à des «thèmes» privilégiés (sécurité, immigration, pouvoir d'achat, justice...), abordés dans des «séquences» dont l'enchaînement ne laisse que difficilement apparaître une cohérence.

Par ailleurs, le caractère extrêmement consensuel des «questions de société» soulevées par la «société civile» doit nous interroger sur la frontière entre l'alerte et le chantage. Personne n'est pour le mal logement, pour la destruction de l'environnement, pour la pauvreté ou pour les violences conjugales. En se présentant comme garantes de valeurs «humanistes» dont on peine à distinguer le périmètre et le contenu, ces organisations tendent à disqualifier toute force politique qui refuserait de faire droit à leurs demandes ou de répondre à leur interpellation. Le tout sur le mode victimaire de la défense des «invisibles» et des «oubliés».

En reprenant ce fonctionnement, les candidats et partis politiques rendent de plus en plus floue la ligne de démarcation entre société civile et société politique, dont les logiques de fonctionnement sont pourtant radicalement différentes. Au risque d’une confusion des causes avec les conséquences, demandons-nous si les programmes tels qu’ils sont formulés ne sont pas des anticipations des revendications de la «société civile», s'il ne s'agit pas de s'adresser à un ensemble de clientèles électorales –certes changeantes selon que l'on se situe à droite ou à gauche– avant de livrer un projet politique cohérent.

La «société civile» doit alerter les politiques. Ce devoir d’alerte prend désormais la forme d’un droit au chantage, établissant une frontière de plus en plus ténue entre le champ politique et la «société civile». Lorsque tel est le cas, le refrain du «tous pourris» et des promesses non tenues alimente la détestation de la vie démocratique.

Emilien Matter et Xavier Schmitt

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