Monde

Principes et fonctionnement des extrêmes

Trop Libre, mis à jour le 01.04.2012 à 8 h 40

Là où il triomphe, le débat politique n’existe plus. Il est l’antithèse du politique, qui n’a pas droit de cité –et lorsqu’il parle, c’est que l’Etat de droit se fissure déjà. L’extrême hante le champ politique qu’habitent les modérés.

Adolf Hitler et Joseph Goebbels, en 1935 / Archives fédérales allemandes via

Adolf Hitler et Joseph Goebbels, en 1935 / Archives fédérales allemandes via

Pour traiter son sujet, Uwe Backes aurait pu retracer l’évolution des extrémismes au fil des siècles, recherchant dans les confins du monde antique, en généalogiste appliqué, les prémices fossilisées du communisme ou du fascisme… Sauf que dire des Gracques qu’ils préfigurent les Soviets, César un dictateur africain, ou Jésus Che Guevara (pilosité fait loi) relève de l’exercice de style.

En optant au contraire pour une démarche chronologique, Backes évite le piège de l’anachronisme bêta, au prix néanmoins d’une aridité certaine. Sur 450 pages, inlassablement, il recense les occurrences du mot «extrême» à travers les âges; charge au lecteur d’en tirer ses conclusions. Les Extrêmes politiques n’est pas un essai de philosophie politique, ni même une étude historique: c’est le livre de comptes impeccablement tenu d’un concept vieux de 2500 ans. Il n’est pas «l’ouvrage de référence» sur les extrêmes, il propose «des» références pour qui s’y intéresse.

Classer de façon systématique les extrêmes au sein de l’échiquier politique est un jeu dangereux, tant ils paraissent échapper même aux étiquettes les plus basiques. Pour autant, nous dit Backes citant Aristote, les extrêmes procèdent d’un même principe: tous également haïssables, ils sont un dans leurs différences. L’extrême, c’est l’ubris, la démesure dont doivent se préserver la Cité comme le citoyen, suivant le principe cher aux Hellènes d’équivalence du microcosme et du macrocosme.

L’extrême est antipolitique

Backes ne se pose pas en théoricien des extrêmes, il nous fournit les outils qui doivent nous permettre de développer une réflexion sur le sujet –c’est donc ce que nous allons tenter de faire, pleinement conscient que nos modestes conclusions n’engagent que nous.

Aujourd’hui, l’extrême est une notion politique étonnante. Révélateur le plus évident des frictions qui constituent le débat politique, il s’y inscrit comme en négatif: là où il triomphe, le débat politique n’existe plus. Il est l’antithèse du politique, qui n’a pas droit de cité –et lorsqu’il parle, c’est que l’Etat de droit se fissure déjà. L’extrême, en un sens, hante le champ politique qu’habitent les modérés.

Mais que l’extrême n’ait pas droit de cité participe de sa nature même. Que lui est le jugement d’un système dont précisément il conteste la légitimité? Que le système établi se refuse à le reconnaître, c’est, par un renversement dialectique assez pervers, la preuve même de la validité de l’extrême: si le système ne le reconnaît pas, c’est parce qu’il est corrompu – et voilà l’extrême de facto légitimé…

Aussi l’extrémisme, lorsqu’il entre de plain-pied dans le champ politique, n’avance-t-il pas à visage caché. Il revendique au contraire fièrement son extrémisme, qui n’est plus marque d’infamie, mais signe d’élection au sens biblique du terme. «L’adjectif “extrémiste” désigne le socialisme demeuré inébranlablement fidèle à ses propres principes», s’exclame Kalinine en 1917. «Si l’on nous objecte: Vous êtes radicaux!, nous ne pouvons répondre autre chose que: Avons-nous jamais prétendu ne pas être radicaux?», reprend Goebbels en chœur en 1933, déclenchant l’hilarité de la salle.

Extrémisme et morale

Backes réserve un chapitre de son livre à la rédaction de la Loi fondamentale de la RFA, et plus particulièrement à sa «clause d’éternité» (art. 79 alinéa 3), au-dessus de toutes les autres, qui garantit la stabilité du système en invalidant constitutionnellement l’extrémisme. Que cette interdiction soit nécessaire, nous ne nous permettrons pas d’en juger. Elle constitue néanmoins une sérieuse remise en question de la liberté d’expression, socle supposé inébranlable de la démocratie. L’Etat de droit fait ici une entorse à sa nature même –sa sécurité est à ce prix…

Ce que montre cet épisode du combat entre le système établi et les extrêmes, ce n’est rien moins que l’incapacité, pour l’Etat de droit agissant dans un cadre strictement politique, d’abattre les extrêmes. Car ne nous y trompons pas, cette clause d’éternité n’est pas une loi politique: c’est un axiome moral. La politique est affaire de partis, or les extrêmes ont pour principe de réfuter le pluralisme des partis. La morale, en revanche, est par essence hégémonique. Aristote ne dit pas autre chose. Il n’en appelle pas à un programme pour combattre les extrêmes, mais à la mesure en tant que vertu paroxystique de l’humanité pleinement réalisée. Extrême, donc, et le seul qui vaille. En énonçant cela, Aristote n’est pas politique, il est moraliste. Ce n’est pas le droit de cité –barrage politique– qu’il oppose aux extrêmes, mais un barrage moral –leur compatibilité même avec le citoyen, figure de l’homme accompli.

Les extrêmes procèdent moins de la politique que d’une morale déréglée. Ils sont, dit Thomas Mann, des «succédanés d’une vision du monde véritablement religieuse». Le combat de l’Etat de droit et des extrêmes n’est politique qu’en surface, il se joue en réalité bien au-delà. C’est ce que dit Backes en commentant la citation de Mann:

«Il est frappant de constater que l’hostilité à la religion découle […] d’une idéologie d’Etat qui, semblable à la religion d’Etat de la théocratie, émet une prétention à l’absolu – à une rationalité supérieure.»

Cette rationalité supérieure, c’est ce que défend si maladroitement la «clause d’éternité». C’est la morale, l’éthique, la vertu –les mots pour le dire ne manquent pas. S’opposer aux extrêmes à un niveau politique, c’est jouer avec une longueur de retard et mener un combat d’arrière-garde. Pour les extrêmes, le politique n’est qu’un moyen de faire advenir le paradis sur terre, comme il n’est chez Aristote qu’un moyen d’élever l’homme à la vertu. Alors voilà sans doute la grande question que les extrêmes posent au système qu’ils dénoncent: quel est ton but? Où est ta vertu?

Alexis Sainte Marie
Blog Trop Libre, de Fondapol

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