Life

La télé-réalité a contaminé le monde du travail

Nesrine Briki, mis à jour le 14.04.2012 à 19 h 59

Qu'il s'agisse de la manière dont l'individu est appréhendé, des représentations qui sont véhiculées ou de modes de fonctionnements sous-jacents, la télé-réalité et le monde du travail, tel qu'il est aujourd'hui, partagent bien des points communs.

REUTERS/Tim Wimborne

REUTERS/Tim Wimborne

En 2001, Loft Story entrait dans l'espace télévisuel francophone; depuis le concept n'a cessé de se démultiplier; de se décliner et de se répandre, jusqu’à déborder sur les chaines du service public, avec des programmes comme L’étoffe des héros ou Qui vient camper.

Certes l’audience de ces émissions fut catastrophique, mais en dehors des chaines du service public et de manière générale, les émissions de télé-réalité demeurent très lucratives en terme d’audience: le premier Loft Story battait des records d’audimat avec 70% de part de marché pour les moins de 50 ans, la finale de la saison 2011 de Koh-Lanta réunissait l'an dernier 8 millions de téléspectateurs...

Le succès de ce type d’émission fait que le concept finit par occuper un espace important dans la grille des programmations, une année télévisuelle est ponctuée par les saisons de Koh-lanta, Secret Story ou autres Top Chef.

De l’infiltration…

Sachant que les Français consomment quatre heures de télévision par jour en moyenne, et que la part annuelle réservée à ce type d’émission reste relativement importante, il serait naïf de croire que cela est indolore. Qu’on l’admette ou pas, la télé-réalité produit de réels impacts dans la société française et modifie les mentalités, un article de Télérama souligne avec humour l'infiltration du 'parler TV' dans nos conversations quotidiennes les plus anodines.

Il existe cependant une sphère sociale où l'influence de la télé-réalité se traduit bien plus violemment, il s'agit en l’occurrence du monde professionnel.

Mes premiers pas dans la vie active coïncidaient avec l’apparition et l’essor fulgurant de ce genre de programme, si au début les conversations autour de la machine à café avaient pour thème le Prime de la veille, force est de constater que le phénomène s’est aujourd’hui nettement essoufflé, sauf que les réunions d’équipes, les briefings et débriefings, individuels ou de groupe, ressemblent de plus en à ces séances de coaching retrouvés communément dans toutes les émissions de télé-réalités.

Ici également l'application des concordances lexicales et sémantiques reste aisée: un contrat CDD ou une période d'essai devient une «aventure» pendant laquelle, il ne «faudra rien lâcher et tout donner», les objectifs de vente sont un «challenge» qui permet d'aller «au bout de soi», puis les atteindre: «c'est que du bonheur»!

De la réduction archétypale

De la banque aux sociétés de télécommunications, en passant par le tourisme et le dépannage automobile, une nouvelle méthode de recrutement: l'entretien collectif d’embauche, fait fureur ces dernières années dans le secteur tertiaire.

Les sociétés en quête de l'employé idéal n'hésitent plus à organiser des jeux de rôle pour débusquer LA perle rare; le prétendant se livre à un jeu de mise en situation tel que «perdu dans une jungle, vous devez choisir les objets qui vous semblent indispensables à la survie du groupe et convaincre les autres de la pertinence de vos choix».

Les juges/recruteurs ne donnent aucune autre instruction et n’interviennent pas, ce genre d’exercice est censé leur permettre de mesurer la capacité de persuasion des candidats, de jauger de leur résistance au stress, de les observer interagir ensemble afin de les classer par catégorie: leader, coordinateur, suiveur, agitateur... L'individu réduit ainsi à une simple «fonction», il devient plus facile aux recruteurs de sélectionner selon les besoins de l'entreprise, comme le ferait une boite de production pour les profils stéréotypés présents dans chaque émission de télé-réalité.

Pour en avoir fait quelques un,(le premier en 2005, puis en 2007, et deux en 2010) j'ai pu remarquer que lors de ces entretiens collectifs d'embauche, nous finissions par nous comporter comme des candidats de télé-réalité; le registre devenait celui de la représentation, il n'était plus question de mettre en valeur les compétences acquises, mais de pratiquer un exercice de style s'apparentant à la prestation théâtrale.

Personnellement, ce genre de pratique me mettait mal à l’aise, souvent il m’est arrivée de me demander ce que je faisais là, j’avais le sentiment de participer à une mascarade contre-productive, je savais que ce n’était ni mon CV, ni mes diplômes, ni mon expérience, ou mes connaissances accumulées qui feraient la différence, mais bien mon aptitude à la simulation.

Par ailleurs, on remplace de plus en plus l'expression savoir-faire par savoir –être, une mode assez symptomatique de la modification des mentalités dans la sphère professionnelle.

De l'expression de la violence

Pour des besoins évidents d'audimat, le candidat de télé-réalité doit se trouver dans des situations «sous tension», le stress, l'adrénaline, la pression sont les ingrédients indispensables (et le prix à payer) pour que le téléspectateur maintenu en haleine ne zappe pas.

Marquée par les crises Internet et celle des sub-primes, la dernière décennie voit les méthodes de managements se durcir, les réorganisations et les restructurations qui fleurissent dans de nombreuses entreprises impactent fatalement le salarié, parfois la nature même du travail.

D'après une étude réalisée par la caisse d'assurance maladie française, plus de 40% de la population active déclare souffrir au travail, entre la crainte des licenciements, celle des plans sociaux et la course aux objectifs, en crise perpétuelle, nombreux sont les travailleurs maintenu sous pression, un peu comme un candidat de Koh-Lanta, il sont en situation de survie.

Pour atteindre la fin du jeu, le candidat de télé-réalité lutte contre les épreuves imposées et contre les autres participants, dans ces émission, l'esprit de compétition poussé à son paroxysme frise souvent la violence.

Entre les primes sur objectifs et les challenges opposant les équipes d'une même entreprise, le monde professionnel glorifie de plus en plus l'esprit de compétition au détriment de la coopération.

En outre, on entend souvent le terme «compétitivité»; l'entreprise doit être compétitive pour sa survie et l'employé offrir un rendement maximal et être «parfait» pour garder son travail.

Si cette décennie a vu s'épanouir le modèle de télé-réalité jusqu'aux méthodes de management, peut-être que dans la prochaine, on verra des Emploi-Academy remplacer le Pôle-emploi: une dizaine de candidat, un seul poste à pourvoir et aux téléspectateurs de voter pour leur candidat préféré.

Nesrine Briki

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