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Une loi pour le 11 Novembre, au nom de quelle urgence?

Vincent Auzas, mis à jour le 19.01.2012 à 12 h 32

L’enjeu est certainement plus de laisser une empreinte politique que d’apporter une réponse à la demande des familles endeuillées; il altère le sens des éléments traditionnellement mobilisés afin de construire un temps politique et médiatique incontestable.

En 2009 à Paris, le chef de l'Etat et la chancelière allemande aux commémorations de l'armistice du 11-Novembre. REUTERS/Philippe Wojazer

En 2009 à Paris, le chef de l'Etat et la chancelière allemande aux commémorations de l'armistice du 11-Novembre. REUTERS/Philippe Wojazer

La commémoration du 11 novembre 1918 en France, depuis l’origine, a été fille du pouvoir législatif. En réponse à des sollicitations pressantes, le Parlement élabore entre 1919 et 1922 un corpus législatif qui donne un cadre à la mémoire du conflit qui vient de s’achever: de la loi du 25 octobre 1919, «relative à la commémoration et à la glorification des Morts pour la France au cours de la grande guerre», à la loi du 24 octobre 1922 «fixant au 11 novembre la commémoration de la victoire et de la paix».

Il s’agit ici de s’interroger sur la forme et l’ambition du pouvoir exécutif, en l’occurrence les actions prises en décembre 2011 avec le dépôt d’un projet de loi «fixant au 11 novembre la commémoration de tous les morts pour la France». Il a semblé urgent pour le gouvernement de réactualiser la commémoration: le projet de loi a été présenté en procédure accélérée par le Premier ministre et le ministre de la Défense au bureau de l’Assemblée nationale (semble-t-il pour qu’il soit voté avant les échéances électorales du printemps).

Pourtant l’incompréhension augmente à la lecture de l’étude d’impact présentée à la Chambre (1er décembre 2011) qui précise fort à propos que:

«Aucun impact direct n’existe, puisque le contenu, l’organisation, et le déroulé de la cérémonie du 11 novembre ne sont prévus par aucun texte législatif ou réglementaire. La teneur de la cérémonie est définie chaque année par le cabinet du Président de la République».

Dès lors, et considérant la platitude du débat parlementaire qui laisse paraître le 11 Novembre comme condamné, il semble nécessaire de prendre le temps de rappeler que la commémoration du 11 novembre 1918 a par définition toujours été, comme toute commémoration, ancrée dans le présent.

Le 11-Novembre, une commémoration au présent

Le gouvernement, convaincu de la fragilité de la commémoration du 11 novembre 1918 dans sa relation au passé, s’empresse d’agir pensant revaloriser la manifestation en l’inscrivant dans l’actualité. La souplesse des cadres de la cérémonie, la personnalité de ses acteurs ont de tout temps permis que celle-ci réponde aux enjeux du temps présent.

En 1939, après l’entrée dans une nouvelle guerre, l’impératif est de concrétiser la transmission entre générations: «dans l’émouvante minute de silence qui a suivi la sonnerie Aux Morts, notre pensée n’est plus allée seulement vers ce passé déjà lointain où s’estompent les souffrances, les horreurs, et les gloires d’une autre guerre, elle s’est inclinée devant les autres victimes du nouveau conflit, elle a interrogé l’avenir », déclare Albert Lebrun, président de la République, depuis son bureau, en conclusion de la séquence des actualités cinématographiques qui évoque une cérémonie dont le rituel s’est déroulé comme le voulait l’usage, devant la tombe du Soldat inconnu, mais rejoint cette fois par des unités françaises, anglaises et polonaises qui reçoivent, elles aussi, les honneurs.

Entre 1940 et 1943, le 11 Novembre se plie à une situation contrastée: acte symbolique de résistance en 1940, célébration du ralliement des Français libres engagés aux côtés des alliés en 1942 au Albert Hall de Londres, ou au contraire communion autour du maréchal Pétain (à Clermont-Ferrand en 1940 par exemple). Le 11 novembre 1944, ce sont Churchill et de Gaulle qui se rendent devant la «tombe sacrée».

L’année suivante, le Général marque de son empreinte la cérémonie officielle. Le Soldat inconnu devient le centre d’un cercle constitué de quinze cénotaphes qui accueillent les morts choisis pour représenter, place de l’Etoile, la France combattante. S’inscrivant dans ce cercle, le Général, dos à la flamme, s’adresse à la France:

«Voici donc les morts rassemblés. Il faut que nous, les fils et les filles vivants de la France, nous entendions les leçons qu’ils viennent nous donner. Il faut que nous comprenions combien éternellement précaire est le destin de notre pays. Il faut que nous admettions la nécessité de nous unir fraternellement afin de guérir la France blessée ».

Le rituel, les symboles sont, à cette occasion, pleinement maîtrisés pour devenir les instruments conscients d’une politique de réconciliation.

Le retour à des temps plus paisibles n’entame pas la relation que la cérémonie du 11 Novembre entretient avec le présent bien qu’il en change les modalités et les enjeux. Ainsi, en 1968, un défilé militaire important se déroule, non pas place de l’Etoile, mais place de la Nation.

Sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, l’idée d’innover en matière commémorative prend une place importante, bien que cela ne concerne pour l’essentiel que des questions formelles, comme le programme musical, le dispositif militaire mobilisé ou la cérémonie de décoration d’anciens combattants. Le présent – l’Europe et la Détente –s’introduit dans la commémoration par l’invitation des représentants militaires des deux Allemagnes.

François Mitterrand souhaite, lui, que la cérémonie se déroule dans une pompe plus solennelle marquant une relation plus étroite entre le président de la République et le Soldat inconnu. Fort d’un rapport original à l’histoire, il a le souci, d’une part, de construire des passerelles entre les époques, comme en 1983, avec la célébration du défilé des résistants à Oyonnax, le 11 novembre 1943 et, d’autre part, d’écrire lui-même une part de cette histoire, comme lors de cette cérémonie à Verdun, le 22 septembre 1984 où, devant un cercueil pavoisé aux couleurs des deux nations, il prend la main du chancelier Helmut Kohl pour marquer d’une symbolique très forte la réconciliation franco-allemande.

Les mandats de Jacques Chirac sont marqués d’abord par la continuité: lors des cérémonies, on égrène dans un décompte macabre les noms des derniers poilus qui disparaissent. Avec la cohabitation, la mémoire du conflit devient un enjeu politique à l’exemple de la polémique des «fusillés pour l'exemple» qui émerge à la suite du discours de Lionel Jospin proposant de les «réintégrer dans la mémoire collective».

Les enjeux politiques les plus immédiats s’immiscent à nouveau dans l’aire cérémonielle lorsque le 11 novembre 2005, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy se livre à un bain de foule parmi les élèves de collèges conviés à la cérémonie pour créer un contre-feu médiatique à «la crise des banlieues» qui a éclaté quinze jours plus tôt.

Jusque-là, le rapport au présent entretenu par la commémoration ne se construit pas en opposition avec le sens du 11 Novembre. Les rituels, s’ils sont les supports d’une orientation politique propre à chaque président, sont maîtrisés et compris par les officiants.

Rompre avec l'héritage?

Nicolas Sarkozy hérite ainsi en 2007 d'une commémoration qui a traversé quatre régimes constitutionnels, une guerre mondiale, la Guerre froide, la décolonisation, etc. Il était évident que la disparition du dernier poilu devait entraîner une évolution. La mise en place de commissions ou d’une mission d’information parlementaire ont laissé penser, un temps, à la possibilité d’une concertation constructive, mais leurs conclusions ont rapidement été écartées par les commanditaires.

Le gouvernement semble aujourd’hui, avec ce projet de loi, revenir sur le peu de considération qu’il avait des propositions du rapport Kaspi. Pendant les premiers débats, ce rapport est systématiquement évoqué par les parlementaires pour répondre à toute assimilation de ce projet avec la politique giscardienne qui avait, à la fin des années soixante-dix, favorisé le 11 Novembre au détriment du 8 mai.

Il ne s’agit peut-être pas de cela aujourd’hui, mais la sensation d’un retour au positionnement contre la repentance de 2007 est plus forte que jamais. De fait, l’absence de concertation et l’urgence dans laquelle ce texte est discuté débouchent sur la présentation d’un document au Sénat qui amalgame plusieurs problématiques distinctes troublant ainsi la compréhension du projet. 

Par ailleurs, s’il n’est pas question ici de remettre en cause la légitimité de cette réflexion, il est tout de même difficile de penser que cette initiative ne se positionne pas dans une pratique qui jusque-là a fait peu de cas de l’héritage. S’il est une urgence à nos yeux, c’est celle de devoir attirer l’attention sur le fait que si la commémoration doit s’adapter à son temps, dans son présent, elle se définie par la mise en œuvre de «patrimoines sensibles» dont la maîtrise et l'utilisation garantissent une stabilité et une lisibilité du message.

L’Inconnu n'est pas un soldat mort comme les autres. L’erreur est plus grande encore de penser qu’il est un corps inconnu comme les autres: résultat de la volonté nationale exprimée par la loi  de 1920, il est un soldat «Mort pour la France», choisi dans le cadre d'une procédure garantissant son anonymat et sa représentativité. 

La cérémonie quotidienne autour de la Flamme, animée par toutes les générations du feu, en a fait le symbole de tous les hommes tombés au champ d’honneur depuis lors. Le 11 Novembre, en écho à la lecture des noms inscrits sur les monuments communaux – comme la tradition l’avait établie–, le président de la République s’incline devant l’Inconnu pour présenter à chaque homme tombé pour la France l'hommage de la nation tout entière. 

Or la cérémonie nationale organisée à Verdun en 2008 n’en a pas tenu compte. Non seulement l’Inconnu a été écarté de tout hommage officiel, mais l’usage du secret au cours de l’organisation de la manifestation (y compris pour les administrations traditionnellement en charge de la question), les choix de mise en scène, et l’hommage particulier devant une photographie géante de Lazare Ponticelli laissent naitre l’impression que l'Elysée a détourné le moment pour son seul usage politique en altérant le sens des éléments traditionnellement mobilisés afin de construire un temps politique et médiatique incontestable. Ces nouveaux usages invitent à penser que «le modèle classique de la commémoration» (Pierre Nora) est fragilisé dans ses fondements.

Ce qui précède le recours à une procédure accélérée et l’absentéisme de la représentation nationale dans l’hémicycle au moment de la discussion autorise à penser que ce texte se positionne dans le prolongement d’un type de relation du politique à la commémoration inauguré en 2007.

L’enjeu est certainement plus de laisser une empreinte politique que d’apporter une réponse à la demande des familles endeuillées. Celle-ci devrait émaner d’un débat pour lequel il serait sage de savoir consacrer un temps à la hauteur des sacrifices engagés. La précipitation du moment, le peu de cas qui semble être fait de la sensibilité de la matière commémorative, la confusion de problématiques distinctes (survie de la commémoration du 11 novembre 1918 et expression de la reconnaissance de la Nation envers les «Morts pour la France») contournent des questions de fond comme la gestion du patrimoine funéraire existant ou celles qui devraient prendre en compte de nouvelles données telles que la professionnalisation des armées et l’abandon de la conscription, pour n’évoquer qu’elles.

Le Sénat doit discuter d’un projet qui, loin de garantir l’avenir de la commémoration du 11 novembre 1918,  la contraint dans un carcan, alors que sa vocation première de célébration de la victoire et de la paix lui a permis de relier toutes les générations du feu.

Vincent Auzas

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