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Incertitudes, probabilités et climato-scepticisme

Institut du développement durable et des relations internationales, mis à jour le 04.04.2012 à 20 h 32

Il est des sciences incertaines, mais néanmoins fiables. Les climato-sceptiques cherchent à décrédibiliser des résultats scientifiquement fiables – en dépit de la part d’incertitude qu’ils peuvent comporter – en les engluant dans des controverses sans substance scientifique.

Berlin, le 20 janvier 2010. Thomas Peter / Reuters

Berlin, le 20 janvier 2010. Thomas Peter / Reuters

À la tête de l’une des plus grandes entreprises chimiques d’Europe, l’inventeur, industriel et réformateur social belge Ernest Solvay était aussi un passionné de recherche fondamentale. En 1911, il a réuni à Bruxelles – c’est la première conférence Solvay – les principaux acteurs de la révolution de la physique, révolution qu’avaient initiée au cours des vingt précédentes années Max Planck, Marie et Pierre Curie, Albert Einstein, Paul Langevin, Ernest Rutherford, Niels Bohr et quelques autres. Après 1911, pendant qu’Albert Einstein reconstruisait la physique de l’infiniment grand (relativité générale), Niels Bohr et quelques physiciens de la génération suivante investiguaient la physique de l’infiniment petit (mécanique quantique). C’est l’un d’eux, Werner Heisenberg, qui, en 1926, a proposé la première formulation systématique de la mécanique quantique. Au cœur de cette formulation figure un principe – principe d’incertitude ou de Heisenberg –, selon lequel il est intrinsèquement impossible (il ne s’agit pas d’imperfections de mesures) d’identifier à la fois la position et la vitesse d’une particule. Des discussions techniques et philosophiques passionnées autour de ce principe ont animé la plus fameuse des conférences Solvay, celle de 1927.

Heisenberg: «La loi de la causalité nous dit que si nous connaissons le présent, nous pouvons prédire le futur. Mais prenons garde, dans cette formulation, ce n’est pas la conséquence qui est fausse, c’est la prémisse. Car par principe, nous ne pouvons pas connaître tous les éléments qui caractérisent le présent.»

Einstein: «La mécanique quantique nous apprend beaucoup de choses mais ne nous rapproche pas du secret du Vieux. Je suis quant à moi convaincu qu’Il ne joue pas aux dés.»

Quand il baptise son fameux principe, Heisenberg ignore l’existence du Treatise on Probability  publié en 1921 par John Maynard Keynes. Celui-ci fait dans ce livre une distinction très claire entre risque et incertitude, le risque étant de l'incertitude complètement structurée par des probabilités objectives. Il serait assurément un peu bizarre de parler de principe de risque à propos d'atomes, de neutrons ou d'électrons. Il n'en reste pas moins, et ceci est l'essentiel, que si la mécanique quantique n'est pas déterministe à l'échelle d'une particule individuelle – dont le comportement, selon le principe de Heisenberg, est aléatoire –, elle l'est à l'échelle statistique, lorsqu'un grand nombre de particules sont impliquées dans le même phénomène; et la théorie fournit les distributions de probabilités objectives gouvernant les statistiques observées. Le principe de Heisenberg ne crée donc aucun problème pour la fiabilité du  fonctionnement des transistors, ordinateurs, lasers ou appareils d'investigation médicale, qui sont tous enfants de la mécanique quantique. Il n'y a aucune incertitude visible, donc aucune controverse publique qui pourrait se nourrir de l'incertitude.

En revanche, dans des contextes encore plus complexes, médicaux, écologiques, climatiques, un niveau plus ou moins important d'incertitude est difficilement réductible, et il s'agit d'incertitude non probabilisable. Le géophysicien américain Henry Pollack l'explique en ces termes:

«Du fait de sa complexité, il est extrêmement difficile même pour le plus expérimenté des écologues d'étudier un écosystème forestier dans tous les détails; de ce fait on développe des approches simplifiées concernant le fonctionnement de l'écosystème, en concentrant l'attention sur quelques composantes et leurs interactions, dans la mesure où on pense qu'elles sont particulièrement significatives. Cette conceptualisation de l'écosystème est appelée modèle. Bien sûr différents écologues peuvent percevoir les interactions différemment, pondérer différemment les contributions des composantes et, de ce fait, construire des modèles différents. À cause de la complexité, l’écosystème est compris de manière imparfaite, avec un inévitable degré d'incertitude.»

Mais incertitude n’est pas confusion généralisée car:

1. L’incertitude est partielle. Ainsi, sur les interactions fondamentales dans le fonctionnement de l’écosystème forestier, les modèles sont en accord avec les observations de terrain, et donc pour l'essentiel entre eux. De manière analogue, les modèles climatiques sont en accord sur l’origine essentiellement anthropique du changement climatique; sur une tendance forte à la hausse de la température moyenne du globe, ainsi qu’à l’amplification d’événements météorologiques extrêmes tel qu’épisodes sévères de sécheresse et inondations catastrophiques; sur la réduction des masses glaciaires (allant jusqu’à la disparition de la glace arctique pendant une partie de l’année, et la disparition pure et simple des glaciers de montagne, donc de la fonction cruciale de régulation des débits de grands fleuves, asiatiques en particulier), et de la variété des espèces vivantes; etc. En revanche, il y a entre modèles des disparités significatives sur les échéances prévues et le haut de la fourchette des amplitudes, et on ne peut rien dire de précis à propos de perspectives aussi lourdes de conséquences que l’affaiblissement de la mousson indienne ou du Gulf Stream.

2. L’incertitude, qui n’est donc que partielle, peut en outre sous certaines conditions être elle-même traitée par des méthodes scientifiques. Ainsi le concept de «science incertaine et néanmoins fiable» est défini à partir de la qualité des résultats expérimentaux obtenus, même s'ils ne sont pas complets, et des méthodes utilisées pour les obtenir; à partir aussi de la formulation d'un cadre théorique suffisamment développé ouvrant de façon convaincante le chemin à l'interprétation des faits expérimentaux; les résultats, expérimentaux et théoriques, de Stanley Prusiner sur les liens entre mutations des prions et maladies neurodégénératives, avaient précisément ces caractéristiques de science incertaine et néanmoins fiable au moment où le gouvernement britannique et la Commission européenne les ont acceptés comme base scientifique d'explication de la maladie dite de la vache folle, et donc aussi des mesures d'interdiction de consommation qu'ils ont prises. Autre modalité de traitement scientifique de l'incertitude: la généralisation à l’incertitude des méthodes de décision en situation de risque (se rappeler la distinction de Keynes) a beaucoup avancé au cours des quinze dernières années, et les résultats obtenus sont utilisés par les grandes compagnies mondiales de réassurance pour fixer les conditions dans lesquelles elles acceptent de reprendre à leur charge tout ou partie d'événements dont les conséquences sont à la fois lourdes et difficilement probabilisables. Il faut aussi mentionner la capacité à interpréter des signaux avant-coureurs de basculements incertains («tipping points», ou «bifurcations», dans les modèles dynamiques en mathématiques); elle a déjà donné des résultats probants en écologie, par exemple en ce qui concerne la qualité d'eaux menacée par des évolutions explosives de populations végétales ou animales; elle est testée en climatologie.

Cependant, l'approche, tant individuelle que collective, de l'incertitude n’est certainement pas toujours rationnelle au sens qu'on vient d'indiquer. Un petit détour par l’analyse économique ouvre des perspectives sur d’autres formes de rationalité, moins positives, voire franchement perverses.

George Akerlof, Michael Spence et Joseph Stiglitz ont reçu conjointement le prix Nobel d’économie en 2005 pour avoir élucidé les effets sur les échanges économiques de l’asymétrie d’information. Akerlof (1970) fait bien comprendre le problème avec un modèle stylisé du marché californien des voitures d’occasion: deux variétés sont offertes, les bonnes (dites «pêches») et les mauvaises (dites «citrons»). Un vendeur sait ce qu’il offre, mais un acheteur ne sait pas ce qui lui est offert s’il ne reçoit pas un signal crédible. Les propriétaires de pêches développeront-ils des stratégies exclusives, et coûteuses, de révélation de l’information qu’ils détiennent, ou laisseront-ils les citrons passer pour des pêches? Dans ce second cas, les acheteurs paieront un produit aléatoire à un prix moyen, pour le plus grand profit des propriétaires de citrons; ou ils renonceront à acheter quoi que ce soit et le marché s’effondrera. Il en va de la connaissance scientifique sur le climat ou les écosystèmes comme de l’information sur la qualité de ces voitures d’occasion. Elle a de la valeur, elle est incertaine, et il est possible de bâtir une stratégie du doute sur cette incertitude, sans devoir investir dans la recherche scientifique. Il s’agit de décrédibiliser des résultats scientifiquement fiables – fiables en dépit de la part d’incertitude qu’ils peuvent comporter – en les engluant dans des controverses sans véritable substance scientifique mais habilement orchestrées; il s’agit d’entretenir la confusion autour de ces résultats scientifiques grâce à une incertitude fabriquée à cet effet.

Stratégies, tactiques et manipulations

Stratégies, tactiques et techniques de manipulation des médias et des milieux politiques ont été conçues et expérimentées aux États-Unis dans la résistance aux évaluations scientifiques de la nocivité du tabac. La manière dont cette bataille du tabac a été menée structure encore aujourd’hui la bataille de la représentation scientifique du changement climatique. Dans les deux cas, et dans d’autres (trou d’ozone, pluies acides, etc.), d’énormes intérêts économiques (ceux des grands fabricants de cigarettes, des producteurs de pétrole, de charbon, d’automobiles, etc.) ou politiques (essentiellement mais pas exclusivement républicains) se dissimulent derrière des organismes-écrans, d’apparence scientifique et aux dénominations qui se veulent rassurantes (Alexis de Tocqueville Institution, George C. Marshall Institute, National Resources Stewardship Project, The Advancement of Sound Science Coalition, etc), créés pour recruter, cornaquer et exhiber des personnalités, en particulier scientifiques encore que dépourvues de compétence propre aux sujets en cause, que l’accès aux médias ou des avantages matériels convainquent de jouer les porte-parole des intérêts en jeu.

Les débats organisés dans les médias mettent alors en scène une fausse symétrie entre science – incertaine jusqu’à un certain point certes, mais où au moins le traitement de l’incertitude est lui-même l’objet d’une démarche scientifique – et des discours qui n’empruntent à la science que pour la manipuler. Difficile d’imaginer opposition plus radicale avec la science dont les conférences Solvay ont balisé le cheminement; difficile de trouver plus fort contraste qu’entre les scientifiques sur les photos des conférences et les personnages qui sur les écrans de télévision américains exhibent d’anciens états de service scientifiques pour légitimer des discours manipulateurs.

Et en France? Le «climato-scepticisme» s’y manifeste par une floraison de livres et d’interventions publiques, et sous forme d’une nébuleuses d’influences dans des médias, dans certaines grandes entreprises et associations professionnelles, et même à l’Institut de France (sur ce point au moins nous damons le pion aux États-Unis, où les grandes académies nationales ne se permettent guère des fréquentations douteuses, à la différence de certaines académies régionales, comme en Alabama et en Caroline du Sud). Il ne s’agit pas comme aux États-Unis d’une force de frappe fortement structurée et hiérarchisée. En revanche, les climato-sceptiques français ont un point important en commun avec leurs homologues américains: certains d'entre eux ont une réputation bien établie dans leur domaine de compétence, mais cette compétence ne s'étend pas aux sciences du climat.

Beaucoup des livres produits sont des bouffonneries scientifiques. L’injure n’en est pas complètement absente. Certains des auteurs pratiquent la bouffonnerie en dehors même de leurs livres, notamment dans des émissions «people» sur des chaînes comme TF1 ou Paris Première. Les «climato-sceptiques» français les plus notoires appartiennent à cette génération maintenant vieillissante qui, contrairement à la précédente, n’a pas eu l’occasion de faire ses preuves dans la guerre et la résistance, qui a profité d’une exceptionnelle période de croissance économique, et qui laisse aux suivantes une dette écologique et climatique non moins exceptionnelle. Cette dette, les «climato-sceptiques» refusent de la reconnaître. Il est tellement plus confortable de continuer à vivre dans l'illusion du «progrès technique qui finira par résoudre tous les problèmes».

Le principe d'incertitude a été au cœur des controverses qui ont animé la conférence Solvay de 1927. Pour beaucoup de participants, il a été un choc; il était même inacceptable pour quelques-uns d'entre eux. Certains échanges entre Niels Bohr et Werner Heisenberg, d'une part, Albert Einstein et Louis de Broglie, d'autre part, ont été tendus; mais ils ont toujours été de la plus haute tenue scientifique, entre personnes qui pouvaient ne pas s'aimer mais qui ne pouvaient manquer de respecter leurs contributions respectives, souvent majeures, aux sujets traités. Les climato-sceptiques, à l'extrême opposé, fuient les controverses scientifiques, qu'ils sont incapables de soutenir. Ils dégradent l'incertitude scientifique, qui est une composante normale de la connaissance, en incertitude fabriquée, fabriquée pour alimenter les médias en controverses factices où leur aplomb et leurs pitreries s'emploient à étouffer l'argumentation scientifique.

Claude Henry (Sciences Po, Columbia University, Iddri), Pierre Barthélemy, Raphaël Billé, François Gemenne, Benoît Martimort-Asso, Laurence Tubiana (Iddri).

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