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La diversité contre les crispations identitaires

Trop Libre, mis à jour le 12.01.2012 à 14 h 26

Du «droit à la différence», on glisse insensiblement à la «différence des droits». Pour éviter ce néfaste retour en arrière, il faut s’opposer au multiculturalisme tel qu’il est devenu aujourd’hui et y substituer la promotion d’une diversité reconnue, protégée et limitée.

30 squares slide-together / fdecomite via FlickrCC License by

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La question du multiculturalisme, traditionnellement subordonnée aux enjeux «lourds» que sont l’emploi, le pouvoir d’achat et la sauvegarde du modèle social, joue pourtant un rôle structurant à chaque élection majeure en France.

C’est ce qu’affirme notamment Vincent Tiberj dans La crispation hexagonale, mettant en avant la crise du consensus multiculturel français, qui relie des enjeux tels que l’immigration et la laïcité et qui fait émerger deux camps diamétralement opposés, la France «ouverte» et la France «fermée». Cette France «fermée», c’est celle qui a permis les bons scores de Jean-Marie Le Pen en 1988, 1995 et 2002 et qui (en partie) a voté «non» au référendum de 2005. Sans doute l’élection de 2007 a fait un peu exception, la question de l’immigration y ayant joué un rôle moindre; mais devant le risque d’une dérive xénophobe et populiste, qui pourrait, à la présidentielle de 2012, se traduire par la qualification de Marine Le Pen pour le second tour, il devient urgent voire salvateur de réaffirmer la position libérale à l’égard du multiculturalisme.

Le dévoiement de l’idée multiculturaliste

Le délitement du consensus des Français autour de la défense d’une société multiculturelle s’explique principalement par la progressive transformation des revendications particularistes en défense de traditions et d’intérêts communautaires, ce qui relève d’une logique à la fois conservatrice et séparatiste.

Du «droit à la différence» on glisse ainsi insensiblement à la «différence des droits». Évolution qui est d’abord néfaste pour tous ceux qui appartiennent à des «communautés visibles» sans en revendiquer l’appartenance, puisqu’on leur prête des revendications et des intentions qu’ils n’ont pas. Pire encore, elle peut détourner une partie de la population française de l’adhésion à l’idée même de diversité culturelle, au profit d’un retour de la volonté d’une hégémonie culturelle, voire ethnoculturelle.

C’est pour éviter ce néfaste retour en arrière qu’il est nécessaire de s’opposer au multiculturalisme tel qu’il est devenu aujourd’hui, et d’y substituer la promotion d’une diversité reconnue, protégée et limitée.

Pour une politique de la diversité

Affirmer l’idée libérale de diversité, c’est en réalité revenir aux sources du multiculturalisme. S’il est indéniable que séparatisme culturel et homogénéité culturelle constituent deux impasses, il revient donc aux libéraux de redéfinir la substance d’un nouveau consensus multiculturel français. La troisième voie qui doit être trouvée doit, avec autant d’acharnement, lutter contre toutes les formes d’ethnocentrisme et d’obscurantisme.

D’un point de vue libéral, le multiculturalisme est légitime s’il s’inscrit dans un processus de revendication des droits individuels, comme la liberté d’opinion et de conscience. Il existe d’ailleurs une connexion forte entre le libéralisme et le multiculturalisme, puisque le premier est la condition de possibilité du second: ce sont dans les sociétés libérales, au sein d’États de droit, que sont nés les mouvements multiculturalistes, car ces sociétés sont fondées sur le principe d’émancipation individuelle et en garantissent l’expression.

Puisque la reconnaissance du multiculturalisme dépend de l’existence d’une société libérale, l’intensité des particularismes revendiqués au nom d’une identité singulière est logiquement limitée par ce lien de dépendance avec les principes qui fondent et ordonnent les sociétés libérales. La revendication multiculturaliste ne peut donc conduire à récuser ou à violer les principes libéraux et démocratiques, puisque ce sont ces principes mêmes qui conditionnent la possibilité d’une reconnaissance de la pluralité culturelle et de son expression.

C’est à partir de cette idée fondamentale que peut être fondé l’objectif de la diversité culturelle: la reconnaissance et l’expression des singularités sont contenues par les principes qui fondent la société démocratique et libérale. À nos yeux, cette piste est l’unique moyen de restaurer durablement le consensus multiculturel français, ainsi que de permettre à la France de rester une terre d’immigration, ce qui constitue toujours un vecteur formidable d’innovation et d’enrichissement culturel.

L’immigration reste une chance, si elle est organisée

Malgré le discours ambiant ainsi que l’échec relatif du multiculturalisme, il est nécessaire de rappeler les bénéfices qu’apportent les flux migratoires, tant dans les pays d’accueil que dans les pays d’origine. Dans Exceptional people. How migration shaped our world and will define our future, les économistes Ian Goldin, Geoffrey Cameron and Meera Balarajan expliquent que l’immigration affecte positivement la croissance ainsi que les recettes fiscales des pays d’accueil et encourage l’innovation et la créativité.

Quant aux pays d’origine, ils bénéficient grandement de l’argent envoyé par les émigrés, formidable levier de développement et de réduction de la pauvreté. Les auteurs soulignent également que la «fuite des cerveaux» est largement un faux problème: si les diplômés ne travaillent pas dans leur pays d’origine, c’est qu’ils estiment qu’ils y sont moins productifs que dans l’État où ils vivent. Ce gain de productivité peut avoir un impact positif à moyen terme sur l’économie du pays d’origine, via des transferts d’argent plus importants, voire des plans d’investissement de grande ampleur. Sans s’ouvrir aux quatre vents, la France doit assumer une politique d’immigration organisée, menée dans une logique pragmatique et non idéologique.

Une identité politique commune

Une telle politique de la diversité appelle une définition strictement politique de l’identité. Une conception politique de l’identité est fondée sur des valeurs transmises, enseignées et défendues, parmi lesquelles on trouve la liberté de conscience et d’opinion, l’égalité hommes/femmes, la liberté sexuelle et la séparation du politique et du religieux.

Ainsi, le vieillissement des sociétés occidentales rend nécessaire la poursuite d’une politique favorable à l’immigration, dont les flux doivent être régulés. Mais c’est seulement par une politique de la diversité, qui insiste sur l’attachement des primo-arrivants aux valeurs libérales et républicaines que l’ensemble des populations européennes consentiront à leur installation durable sur le sol européen ainsi qu’à la préservation de leurs spécificités culturelles, qu’ils sont en droit de vouloir conserver.

Rémi Hugues

Trop Libre
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