Sports

Premières leçons du rachat du PSG par le Qatar

Olivier Ferrand, mis à jour le 10.01.2012 à 19 h 11

Il est temps que le politique se mêle du football professionnel. Le secteur a grand besoin de régulation économique.

Entraînement du PSG à Doha, le 3 janvier 2012, avant un match amical contre le Milan AC. REUTERS/Mohammed Dabbous

Entraînement du PSG à Doha, le 3 janvier 2012, avant un match amical contre le Milan AC. REUTERS/Mohammed Dabbous

Quel premier bilan peut-on tirer du rachat du PSG par Qatar Investment Authority (QIA), le fonds d'investissement souverain de l’émirat du Qatar, six mois après l’opération?

C’est évidemment une très bonne nouvelle pour le club parisien. QIA a décidé d’investir massivement dans le PSG. Les résultats sportifs ne devraient pas se faire attendre. Le recrutement très riche à l’intersaison (avec une star, Javier Pastore, mais aussi des internationaux français comme Gameiro et Menez) a déjà permis au PSG de pointer en tête du championnat de France à mi-parcours, alors qu’il se morfondait dans le ventre mou du classement depuis de nombreuses années. Une nouvelle moisson est annoncée pour le mercato d’hiver –sans David Beckham, finalement resté à Los Angeles, mais avec déjà un nouvel entraîneur de renom mondial Carlo Ancelotti et des rumeurs qui se portent sur des vedettes du jeu, Kaka, Tevez, Pato… Elle devrait permettre au PSG de franchir une nouvelle étape vers les sommets du football et de rivaliser bientôt avec les plus grands clubs européens.

C’est également une bonne nouvelle pour le football français déprimé. Pour avoir un grand championnat, il faut de grands clubs. Ce n’était plus le cas depuis la chute de l’OM de l’ère Tapie il y a près de vingt ans –l’Olympique lyonnais de Jean-Michel Aulas, dans la décennie 2000, n’ayant pas réussi à atteindre le sommet européen.

La stratégie de développement du sport par le Qatar est également louable. Organisation de grandes compétitions internationales au Qatar, avec en point d’orgue la Coupe du monde de football en 2022. Création à Doha d’une académie omnisports destinée à former de jeunes champions, avec des filières sportives qui atteignent déjà l’excellence internationale: athlétisme avec la naturalisation d’athlètes kényans, équitation avec le rachat de la jument française Kellemoi de pepita, football avec les premiers succès de ses équipes de jeunes… Stratégie d’internationalisation: rachats de clubs comme le PSG ou Malaga, flocage du maillot du FC Barcelone, positionnement de la chaîne télé Al-Jazeera Sports comme un leader mondial des retransmissions sportives, notamment dans le football.

L’objectif pour le Qatar, est de préparer l’après-pétrole. D’abord, en créant une image de marque positive et haut de gamme de ce petit émirat de 1,6 million d’habitants lové en plein désert: une telle image permet de positionner le pays comme «hub» de tourisme individuel et économique. Ensuite, en créant une véritable «industrie sportive» créatrice de valeur, et relais de croissance pour l’avenir. La France, qui a de réels atouts dans le domaine sportif, ferait bien d’analyser de près cette stratégie.

Une mauvaise nouvelle pour le foot européen

Tout cela est très positif. En revanche, pour le football européen, la présence du Qatar dans le PSG est une très mauvaise nouvelle. Elle continue de doper la bulle financière qui s’est emparée du football professionnel, rendant de plus en plus crédible le scénario d’un crash landing contre celui, piloté par Michel Platini à la tête de l’UEFA, d’un atterrissage en douceur.

Le football européen est, en effet, au bord du krach. On en connaît les causes: la libéralisation des transferts des joueurs, avec l'arrêt Bosman de 1995, a entraîné une inflation salariale vertigineuse. Le salaire moyen en Ligue 1 française dépasse les 50.000 euros mensuels. Les rémunérations des stars européennes sont devenues tellement obscènes qu’on les donne désormais sur une base… hebdomadaire. Cristiano Ronaldo gagne ainsi en dix jours le salaire de toute une vie d’un employé au smic…

Conséquence: depuis lors, en dépit de l'explosion des recettes, notamment télévisées (multipliées par 600 en France entre 1985 et 2010), les clubs ne parviennent plus à équilibrer leurs comptes. Ils sont structurellement déficitaires: chaque année, les dépenses excèdent les recettes courantes. C’est le cas du PSG: tous les exercices sont déficitaires depuis dix ans, avec presque 300 millions de déficits cumulés. Dès lors, pour éviter la faillite, les clubs recourent à des expédients.

Surendettement et spéculation

Le premier expédient a été l’endettement. L'endettement des clubs dépasse les 15 milliards d'euros –pour quelques dizaines de PME à travers l’Europe. Ceci a été rendu possible par le laxisme du contrôle financier sur les clubs; seule la France possède une direction nationale du contrôle de gestion (DNCG). Et par un subterfuge du système comptable, qui autorise –exception sans équivalent dans aucun secteur économique– à considérer les joueurs comme des actifs financiers, gonflant ainsi artificiellement le bilan des clubs présenté aux banques. Mais le surendettement atteint aujourd’hui ses limites ultimes.

Le deuxième expédient a été la spéculation sur les prix de transfert des joueurs. Le club acheteur verse une indemnité de transfert lors de l’achat d’un joueur; il reçoit une indemnité lorsqu’il le revend. La hausse continue du marché des joueurs a permis aux clubs d’engranger des plus-values financières systématiques et de boucler ainsi leurs budgets.

Mais cette hausse est artificielle, alimentée par les clubs et les agents (rémunérés sur ces prix de transferts). Elle atteint ses limites, avec des niveaux déconnectés de toute réalité économique: 100 millions d’euros pour le transfert de Cristiano Ronaldo au Real Madrid [1]… Le marché des joueurs est désormais un marché spéculatif proche de celui des subprimes immobilières américaines: dès qu’il se retourne, c’est le krach généralisé.

Pour éviter le krach, l'UEFA et son président Michel Platini ont instauré des règles de fairplay financier qui imposent, notamment, une limitation des déficits. Objectif: dégonfler la bulle en douceur.

Mécènes providentiels

Problème: un nouvel expédient a pris le relais pour proroger le dopage financier du football européen –l’arrivée de mécènes. Ces donateurs providentiels (milliardaires, fonds souverains) n’investissent pas dans le football avec une logique de rentabilité : ils agissent pour le prestige, le réseau social, l’influence diplomatique, voire pour des raisons plus équivoques. Dès lors, ils alimentent la bulle spéculative du football.

C’est typiquement le cas avec l’arrivée de QIA dans le PSG. Des transferts inflationnistes: 100 millions investis à l’intersaison, avec un prix déraisonnable pour Javier Pastore (43 millions d’euros, alors que sa cote ne dépassait pas les 20 millions). Un budget salarial pour le club en hausse de près de 40%. En d’autres termes, QIA contribue à ce que l’économie du football continuer de vivre au-dessus de ses moyens.

Pour éviter une faillite généralisée du foot européen et rétablir une certaine équité sportive, Terra Nova a fait des propositions dans un récent rapport. L’instauration d’un plafonnement salarial (salary cap), sur le modèle des ligues sportives américaines (type NBA), pour mettre un terme à l’inflation salariale. L’interdiction des plus-values financières sur les joueurs: les dépenses des clubs doivent être financées par les recettes commerciales pérennes, pas par de la cavalerie sur les contrats des joueurs. La création d’une DNCG européenne pour contrôler les comptes des clubs.

Il est nécessaire également de limiter l’apport de capitaux des mécènes extérieurs. L’UEFA s’est engagée dans cette voie: les règles du «fair play» interdiront, sous peine d’exclusion des compétitions européennes, le financement récurrent des déficits par l’actionnaire. Un club doit être rentable et ne peut être maintenu artificiellement en vie par son mécène.

On peut aller plus loin: que la DNCG européenne ait un pouvoir de contrôle sur l’achat d’un club par un nouvel actionnaire. Elle vérifierait l’origine des fonds et validerait le business plan de l’acheteur. Si ce plan n’a pas pour objectif la rentabilité, ou si les fonds ne sont pas fiables, l’achat pourrait être repoussé.

Le football professionnel a besoin de régulation économique. Il est grand temps que le politique se mêle de ce secteur et vienne à l’appui de ceux, au sein du mouvement sportif, et Michel Platini en tête, qui tentent de dompter son hybris autodestructrice. Il y a urgence.

Olivier Ferrand

[1] NDLE: Et pas au Barça, bien sûr, comme il était indiqué dans une première version. Toutes nos excuses. Retourner à l'article

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