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Ce que la France devrait rappeler à Google

Eric Schmidt et Nicolas Sarkozy le jour de l'inauguration du nouveau quartier général de Google à Paris le mardi 6 décembre. REUTERS/POOL New

Eric Schmidt et Nicolas Sarkozy le jour de l'inauguration du nouveau quartier général de Google à Paris le mardi 6 décembre. REUTERS/POOL New

Bon signe pour l'attractivité du territoire français, l'installation d'un siège de Google à Paris devrait être l'occasion d'appeler à un changement des pratiques du géant-américain-qui-est-un-modèle-de-réussite-capitalistico-numérique.

Le 6 décembre, le président de la République a procédé à l’inauguration des locaux de Google France. Je donne ici mon opinion vraiment perso sur le sujet, j’ai pu défendre les points qui suivent à droite et à gauche dans les diverses sociétés, associations, organismes où je sévis avec des succès divers voire mesurés. Donc, c’est bien mon avis «et je le partage».

En tous cas, personne ne niera que l’ouverture de nouveaux locaux à Paris du géant-américain-qui-est-un-modèle-de-réussite-capitalistico-numérique constitue une étape importante dans la démonstration que la France a une place à prendre en matière de numérique. On l’a rabâché ici et  donc jusque là rien à dire.

On peut (doit?) donc se féliciter que Google ait choisi la France pour installer son «Institut Culturel Européen» et son «Centre de Recherche», signe de l’attractivité de notre pays à l’échelle européenne voire mondiale.

Mais dans le même temps, ayons un peu de courage (mes chroniques sur Slate.fr vont peut être déréférencés par Google mais tant pis, je prends ce risque énorme et vous vous en foutez) et ne passons pas sous silence les nombreux griefs ressentis par tout – enfin, une grosse majorité souvent silencieuse - l’écosystème numérique français vis-à-vis de Google: une absence d’imposition en France, un système opaque et arbitraire de référencement qui le rend peu «neutre», et également de nombreux changements unilatéraux de politique commerciale sans aucun préavis ni dialogue avec les acteurs numériques français.

Il semble donc légitime de souhaiter très vivement que l’installation à Paris de ces centres de recherche soit le signe d’un changement dans ses pratiques et du démarrage d’une réelle insertion de Google France dans l’écosystème Internet français et européen.

Ainsi en gros, tout observateur du monde numérique (dont bibi) peut/doit se réjouir du choix fait par Google de la France pour installer son institut culturel européen et son centre de recherche et développement avec 50 chercheurs, plutôt que dans un autre pays européen. Bon, en même temps 50 sur les 15.000 ingénieurs que  compte Google, c’est pas non plus le deal du siècle pour ceux qui les ont fait venir mais ne soyons pas taquins. Ce choix est quand même une preuve de l'attractivité du territoire français pour les acteurs internationaux du secteur de l’économie numérique.

Pourquoi la France y gagne

Plusieurs facteurs contribuent sans aucun doute à donner cette image de la France: le dynamisme de l’écosystème (start-ups, pôles de compétitivité, système de financement, etc.), la qualité des infrastructures (déploiement des réseaux de très haut débit), l’accès à des ingénieurs et chercheurs de haut-niveau à des coûts compétitifs et des mécanismes fiscaux et sociaux incitatifs (JEI, CIR). L’ouverture de ces locaux rappelle également l'atout énorme pour la France qu'est l'exceptionnelle richesse de notre patrimoine culturel qu’il convient évidemment  de préserver et de promouvoir (là, on entend presque les violons de Frédo Mitterrand).

En parallèle, il faut quand même rappeler qu’un enjeu crucial subsiste dans le domaine de l’économie numérique, en particulier, dans ses aspects internationaux: s’assurer que la France puisse préserver sa compétitivité sur le plan international en s‘assurant que les acteurs internationaux permettent à nos champions nationaux de se développer.

Trop souvent, le débat se focalise en France entre une opposition entre le monde de l’économie numérique et celui de la Culture. Deux mondes qui s’évitent voire qui se détestent en schématisant à peine. N’épiloguons pas.

Mais il est également évident qu’avec le développement de situations de position dominante dans le secteur même de l’économie numérique, le débat va également se développer entre acteurs français et les multinationales, notamment américaines.

Ainsi le géant-américain-qui-est-un-modèle-de-réussite-capitalistico-numérique-et-qui-arrive-à-convaincre-un-président-de-la-république-à-venir-inaugurer-ses-locaux n’est pas forcément celui qui a le nez le plus propre en la matière. Non, non.

A ce titre, on peut formuler le vœu que cette installation, encore modeste, de Google sur le territoire français marque le début d’une réelle discussion et d’un dialogue entre l’écosystème et le géant américain qui-est-un-modèle-de-réussite-capitalistico-numérique-et-qui-arrive-à-convaincre-un-président-de-la-république-à-venir-inaugurer-ses-locaux-et-qui-nous-permet-de-retrouver-tout-ce-qu’-on-cherche-et-surtout-ce-qu’-il-veut-qu’-on-retrouve.

Que doit faire Google pour mieux s'intégrer dans l'écosystème français et européen?

Google devrait donc – en plus d’ouvrir de somptueux locaux parisiens -  rappeler son attachement aux principes qui sont ceux de la France, et plus généralement de l’Union européenne. Ainsi Google devrait s’engager sur les points suivants:

  • Respecter la protection de la vie privée des utilisateurs
  •  S’imposer un principe de responsabilité sociale avec une juste contribution à l’environnement économique et social
  •  Et respecter le droit de la concurrence

En particulier, les griefs évoqués en général par les acteurs de l’écosystème à l’encontre de Google devraient être résolus :

  • Fiscalité: Il semble anormal à beaucoup voire immoral  (parler de moralité dans les affaires c’est risqué mais une société qui a choisi comme devise «don’t be evil» - ne fais pas le mal - peut entendre ces critiques) que Google génère près de 1 (ou 2?) milliard d’euros de chiffre d'affaires à partir du territoire français, utilise une large capacité des réseaux déployés sur notre territoire et ne soit redevable que de quelques millions d’euros au titre de l’impôt sur les sociétés, et soit en outre bénéficiaire du crédit impôt recherche. Et il n’y a pas de deal comme le prétendent certains entre ces centaines de millions d’euros non versés à l’Etat Français et les 50 postes d’ingénieurs transférés – il n’y a pas d’embauches pures – à Paris. Ou alors s’il y a vraiment eu deal, les plateaux de la balance sont désespérément déséquilibrés. 
  • Et pas au détriment du géant américain-qui-est-un-modèle-de-réussite-capitalistico-numérique-et-qui-arrive-à-convaincre-un-président-de-la-république-à-venir-inaugurer-ses-locaux-et-qui-nous-permet-de-retrouver-tout-ce-qu’-on-cherche-et-surtout-ce-qu’-il-veut-qu’-on-retrouve-et-qui-j’insiste-en-a-mis-plein-la-vue-à-certains-décisionnaires-français. Vous allez me dire que Google ne fait que profiter d’un système fiscal européen mal foutu? Vous avez raison. Mais c’est «dégoulasse», comme pourraient le dire – ils ne le disent pas -  les ingénieurs anglais, américains, roumains ou espagnols de Google transférés à Paris - et non embauchés pour l’occasion, rappelons-le? Non?

  •  Opacité et arbitraire du référencement: Google ne respecte pas le principe de neutralité de la recherche. Vous vous rappelez le débat sur la net neutrality. C’est récent mais ça parait vieux, hein? Et bien faites le test: alors que Google a été le héraut de ce juste combat, remplacez un mot – net- par un autre –search- et réclamez la search neutrality, la neutralité de la recherche, à Google et vous aurez alors commis le crime de lèse majesté, vous aurez prononcé un horrible gros mot: les mains de vos interlocuteurs  googleurs deviennent moites, leurs yeux se révulsent, un main vient se poser sur leur cœur : «non, notre recherche pas neutre mais elle est bonne». Ben, non elle est pas neutre, elle est faite en toute opacité, grâce à l’algorithme maison au profit des services maison et bien sûr au profit des clients et moins des internautes.

Google a donc des pratiques, souvent qualifiées d’abusives par certains juristes (attendons ce que dira Bruxelles) et en tous cas problématiques sur un marché où il a une position dominante. On peut citer:

  • Suppression du jour au lendemain des résultats de recherche de certains sites ;
  • Difficulté pour des concurrents directs de Google à obtenir un référencement de leurs contenus dans des services comme Google Actualités, Google +, Gmail  qui ne référencent que les services appartenant au groupe Google;
  • Changement d’algorithme qui a impacté de nombreux acteurs du commerce électronique (qui ont vu leurs concurrents américains être mieux référencés) et qui a eu un impact direct sur l’activité des comparateurs de prix (le comparateur de prix français Twenga a annoncé un licenciement de 50% de ses effectifs).

Au-delà du conflit qu’il peut exister entre Google et l’industrie culturelle française, l’écosystème numérique français a donc définitivement de nombreuses critiques à l’encontre de Google.

En conclusion si la France se doit d’être attractive pour les acteurs étrangers, elle se doit aussi de préserver un environnement juste et équitable afin que ses industries nationales puissent se développer à l’international.

Il aurait été donc bon que le président de la République rappelle instamment à Google l'absolue nécessité de cesser définitivement d'agir au détriment de l’économie numérique française.

C’est raté.

Il y aura d’autres occasions.

Giuseppe de Martino

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