- Des portraits d'Agnès. REUTERS/Charles Platiau -
L’énorme émotion qui a suivi le meurtre d’Agnès au Chambon-sur-Lignon, village jusqu’ici noblement connu comme haut lieu du protestantisme et de la Résistance, s’explique évidemment par l’atrocité du fait, redoublée par la stupeur devant l’extrême jeunesse d’un meurtrier au passé de violeur et l’incompréhension indignée devant sa présence au sein d’un internat mixte.
Par sa nature même et par les réactions des principaux intéressés (justice, éducateurs, psychiatres et parents), ce «fait divers» tragique constitue ce que Marcel Mauss appelait un «fait social total», où se donnent à lire le fonctionnement et les fantasmes d’une société dans son ensemble.
Tout d’abord dans l’assertion, si souvent entendue, qu’«un tel crime ne devrait jamais se produire»: signe d’une aversion radicale au risque, qui se heurte à une constatation simple et têtue: puisque «nous n’avons aucune raison de supposer que l’homme est bon», selon la phrase si sage de Fichte reprise par Max Weber, le «risque zéro» n’existe pas et n’existera jamais. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller revoir le glaçant Minority Report, où le fantasme de l’éradication totale du crime est l’alibi du crime lui-même.
Le libéralisme propose une double réponse (pragmatique) à cette irréductible imperfection de l’homme: la réduction du risque avant le fait et le recours
après: d’où les multiples dispositifs qu’il préconise, de la
prévention à la sanction du crime, en passant par les contre-pouvoirs
et la collégialité pour prévenir ou rectifier l’erreur d’appréciation. Autant de fondements de l’Etat de droit.
En effet, au risque du viol et du meurtre s’ajoute celui de l’erreur chez ceux qui doivent les combattre ou les juger. Qu’on le veuille ou non, nous vivons dans une société, sinon plus sûre, en tout cas infiniment moins meurtrière que toutes celles qui l’ont précédée; mais, selon un paradoxe tocquevillien bien connu, l’opinion n’en est que plus sensible à toute irruption de la violence. De la violence sexuelle, en particulier, et plus encore à l’égard des jeunes, comme en témoigne l’intolérance contemporaine à la pédophilie. Progrès incontestable de la «civilisation» comme on disait jadis, c’est-à-dire du souci des faibles contre les abus des plus forts. Mais à condition de ne pas tomber dans la naïveté pseudo-rousseauiste de la bonté naturelle de l’homme, donc des plus jeunes, car encore peu «corrompus» par la «société»; c’est précisément cette certitude naïve que vient à nouveau contredire la jeunesse criminelle du meurtrier lui-même dans l’affaire du Chambon.
Cette aversion au risque conduit à la recherche immédiate et acharnée
des «responsables», lesquels n’ont qu’une préoccupation, motivée par
leur propre… aversion au risque: fuir à tout prix leur responsabilité!
D’où le paradoxe de l’individu post-moderne
qui rejette à la fois tout risque venu d’autrui et toute responsabilité
à son égard.
D’où le ballet, qui serait grotesque s’il n’était atterrant, auquel se sont livrés magistrats, psychiatres, éducateurs et parents sur le thème du «c’est pas moi, c’est l’autre!». Déni infantile qui voudrait que les responsabilités se retranchent ou s’ajoutent comme autant de quantités: «si la tienne est engagée, la mienne diminuera d’autant»; laquelle, avec un peu d’écran de fumée et d’habileté rhétorique, finira bien, dans la cacophonie générale, par devenir invisible…
Ce raisonnement quantitatif nourrit également la sempiternelle antienne des «moyens» «toujours insuffisants», que juges, psychologues et éducateurs, n’ont pas manqué de reprendre comme à chaque fois en pareil cas.
Un minimum de rigueur intellectuelle permettrait pourtant de faire, dans une affaire complexe et incertaine comme toutes les affaires humaines, la part des choses et donc celle des responsabilités, qui sont à la fois de nature et de degré différents:
On le comprend: l’affaire du Chambon ne relève pas d’abord d’une dénonciation «du système», mais de l’analyse de la décision, individuelle ou collective; ce n’est pas une affaire de moyens mais de discernement. Or, à tous les niveaux, c’est le même manquement que l’on constate: non pas à l’inapplicable, parce qu’illusoire et paralysant, «principe de précaution», mais à cette bonne vieille prudence, faite d’expérience humaine et de bon sens qui semble désormais la chose du monde la moins partagée.
Prudence et bon sens qui auraient dû conduire, non pas à la prison, aussi contre-productive que chérie des maniaques du tout-répressif, mais au Centre éducatif fermé. Solution non pas idéale mais tout simplement la plus pertinente en la circonstance, car la plus conservatoire: des chances de réinsertion du jeune homme comme de la survie de ses victimes potentielles.
Mais l’on entend déjà ressurgir le chœur du «Manque de Moyens» déplorer le «Manque de Places»! A tort, en la circonstance, puisque cette solution du centre éducatif fermé semble n’avoir jamais été envisagée; mais surtout parce que les mêmes, magistrats, avocats et autres chercheurs, qui aujourd’hui entonnent ce refrain, ont été les mêmes à s’opposer, en 2002, à la création desdits centres…
Rien de plus efficace, il est vrai, si l’on tient à dénoncer le «manque de moyens» que de refuser ceux que l’on vous offre.
Christophe de Voogd
Responsable du blog «Trop libre»
Par ailleurs, on sait aussi, par les statistiques, que les auteurs d'agressions sexuelles sont de loin les criminels qui récidivent le moins, en particulier quand ils sont mineurs au moment des faits. La probabilité d'une nouvelle agression sexuelle était donc extrêmement faible.
Je crains donc bien qu'en l'espèce, et sans minorer l'atrocité de ce crime et la souffrance des proches d'Agnès, tout le monde ait fait à peu près ce qu'il avait à faire. Sans zèle excessif, certainement, mais sans pour autant devoir encourir de blâme. Il s'agit là d'un vrai fait divers : un cas particulier, rare, à la limite de l'aberration statistique, qui ne prouve rien et ne remet rien en question.
D'autre part très bon article...