France

Meurtre d'Agnès: la triste valse des responsabilités

Trop Libre, mis à jour le 05.12.2011 à 8 h 59

Nous vivons dans une société, sinon plus sûre, en tout cas infiniment moins meurtrière que toutes celles qui l’ont précédée; mais, selon un paradoxe tocquevillien bien connu, l’opinion n’en est que plus sensible à toute irruption de la violence.

Des portraits d'Agnès. REUTERS/Charles Platiau

Des portraits d'Agnès. REUTERS/Charles Platiau

L’énorme émotion qui a suivi le meurtre d’Agnès au Chambon-sur-Lignon, village jusqu’ici noblement connu comme haut lieu du protestantisme et de la Résistance, s’explique évidemment par l’atrocité du fait, redoublée par la stupeur devant l’extrême jeunesse d’un meurtrier au passé de violeur et l’incompréhension indignée devant sa présence au sein d’un internat mixte.

Un «fait social total»

Par sa nature même et par les réactions des principaux intéressés (justice, éducateurs, psychiatres et parents), ce «fait divers» tragique constitue ce que Marcel Mauss appelait un «fait social total», où se donnent à lire le fonctionnement et les fantasmes d’une société dans son ensemble.

Tout d’abord dans l’assertion, si souvent entendue, qu’«un tel crime ne devrait jamais se produire»: signe d’une aversion radicale au risque, qui se heurte à une constatation simple et têtue: puisque «nous n’avons aucune raison de supposer que l’homme est bon», selon la phrase si sage de Fichte reprise par Max Weber, le «risque zéro» n’existe pas et n’existera jamais. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller revoir le glaçant Minority Report, où le fantasme de l’éradication totale du crime est l’alibi du crime lui-même.

Une réponse libérale

Le libéralisme propose une double réponse (pragmatique) à cette irréductible imperfection de l’homme: la réduction du risque avant le fait et le recours après: d’où les multiples dispositifs qu’il préconise, de la prévention à la sanction du crime,  en passant par les contre-pouvoirs et la collégialité pour prévenir ou rectifier l’erreur d’appréciation. Autant de fondements de l’Etat de droit.

En effet, au risque du viol et du meurtre s’ajoute celui de l’erreur chez ceux qui doivent les combattre ou les juger. Qu’on le veuille ou non, nous vivons dans une société, sinon plus sûre, en tout cas infiniment moins meurtrière que toutes celles qui l’ont précédée; mais, selon un paradoxe tocquevillien bien connu, l’opinion n’en est que plus sensible à toute irruption de la violence. De la violence sexuelle, en particulier, et plus encore à l’égard des jeunes, comme en témoigne l’intolérance contemporaine à la pédophilie. Progrès incontestable de la «civilisation» comme on disait jadis, c’est-à-dire du souci des faibles contre les abus des plus forts. Mais à condition de ne pas tomber dans la naïveté pseudo-rousseauiste de la bonté naturelle de l’homme, donc des plus jeunes, car encore peu «corrompus» par la «société»; c’est précisément cette certitude naïve que vient à nouveau contredire la jeunesse criminelle du meurtrier lui-même dans l’affaire du Chambon.

Sus aux «responsables»!

Cette aversion au risque conduit à la recherche immédiate et acharnée des «responsables», lesquels n’ont qu’une préoccupation, motivée par leur propre… aversion au risque: fuir à tout prix leur responsabilité! D’où le paradoxe de l’individu post-moderne qui rejette à la fois tout risque venu d’autrui et toute responsabilité à son égard.

D’où le ballet, qui serait grotesque s’il n’était atterrant, auquel se sont livrés magistrats, psychiatres, éducateurs et parents sur le thème du «c’est pas moi, c’est l’autre!».  Déni infantile qui voudrait que les responsabilités se retranchent ou s’ajoutent comme autant de quantités: «si la tienne est engagée, la mienne diminuera d’autant»; laquelle, avec un peu d’écran de fumée et d’habileté rhétorique, finira bien, dans la cacophonie générale, par devenir invisible…

Ce raisonnement quantitatif nourrit également la sempiternelle antienne des «moyens» «toujours insuffisants», que juges, psychologues et éducateurs, n’ont pas manqué de reprendre comme à chaque fois en pareil cas.

Du bon usage de la responsabilité

Un minimum de rigueur intellectuelle permettrait pourtant de faire, dans une affaire complexe et incertaine comme toutes les affaires humaines, la part des choses et donc celle des responsabilités, qui sont à la fois de nature et de degré différents:

  • la responsabilité première, d’ordre pénal est celle du meurtrier, qui, sauf folie démontrée, reste bel bien responsable de ses actes, d’autant que ses deux crimes, commis après ses 16 ans, permettent d’écarter l’excuse de minorité.
  • la responsabilité professionnelle des magistrats, seuls à disposer de toute l’information et du pouvoir de décision. Il est tout de même surprenant de voir la justice invoquer le «secret de l’instruction» et le «respect de la présomption d’innocence», dont elle s’affranchit tous les jours dans tant d’autres affaires, y compris criminelles; et de chercher, encore et avant tout, dans un corporatisme sidérant qui semble lui tenir lieu de déontologie, à s’exonérer elle-même de ses propres décisions.
  • vient ensuite la responsabilité, là encore professionnelle, des psychologues, dont les expertises, fondée sur une science humaine, donc inexacte, devraient se garder de toute conclusion assertive et a fortiori prédictive, à charge (Outreau) ou à décharge (Le Chambon).
  • la responsabilité de la direction du Collège Cévenol est certes moindre, en l’état actuel du dossier. Mais les conditions de l’entrée du jeune homme, ainsi qu’un certain nombre d’alertes depuis cette date, auraient dû susciter une vigilance redoublée.
  • la responsabilité (morale) des parents du jeune homme, la plus faible de toutes, n’est pas nulle pour autant. Dans leur désir bien compréhensible de sauver un fils si mal parti dans l’existence, ils ont cherché à le réinsérer dans un établissement isolé et privilégié; mais leur connaissance du premier viol aurait dû les dissuader de postuler pour un établissement… mixte.

Un peu de discernement…

On le comprend: l’affaire du Chambon ne relève pas d’abord d’une dénonciation «du système», mais de l’analyse de la décision, individuelle ou collective; ce n’est pas une affaire de moyens mais de discernement. Or, à tous les niveaux, c’est le même manquement que l’on constate: non pas à l’inapplicable, parce qu’illusoire et paralysant, «principe de précaution», mais à cette bonne vieille prudence, faite d’expérience humaine et de bon sens qui semble désormais la chose du monde la moins partagée.

Et de prudence!

Prudence et bon sens qui auraient dû conduire, non pas à la prison, aussi contre-productive que chérie des maniaques du tout-répressif, mais au Centre éducatif fermé. Solution non pas idéale mais tout simplement la plus pertinente en la circonstance, car la plus conservatoire: des chances de réinsertion du jeune homme comme de la survie de ses victimes potentielles.

Mais l’on entend déjà ressurgir le chœur du «Manque de Moyens» déplorer le «Manque de Places»! A tort, en la circonstance, puisque cette solution du centre éducatif fermé semble n’avoir jamais été envisagée; mais surtout parce que les mêmes, magistrats, avocats et autres chercheurs, qui aujourd’hui entonnent ce refrain, ont été les mêmes à s’opposer, en 2002, à la création desdits centres…

Rien de plus efficace, il est vrai, si l’on tient à dénoncer le «manque de moyens» que de refuser ceux que l’on vous offre.

Christophe de Voogd

Responsable du blog «Trop libre»

Trop Libre
Trop Libre (28 articles)
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