France

Plaidoyer pour une jeunesse mal aimée

François Content, mis à jour le 29.11.2011 à 8 h 25

Par François Content, Directeur général d’Apprentis d’Auteuil.

Un jeune couple, au Louvre, en novembre 2011. Dylan Martinez / Reuters

Un jeune couple, au Louvre, en novembre 2011. Dylan Martinez / Reuters

Une jeunesse jugée dans sa majorité paresseuse, intolérante et égoïste: le sondage Ipos-Logica Business Consulting publié par Le Monde la semaine dernière et l’éditorial qui l’accompagnait ont ravivé le spectre de la guerre des générations. D’un fossé grandissant entre des baby boomers repus de privilèges et une jeunesse sacrifiée sur l’autel de la crise.

De cette enquête aux conclusions sans doute un peu hâtives – les principaux intéressés ne sont pas les derniers à porter un jugement sévère sur leur classe d’âge – on a moins retenu ce chiffre éloquent : 81% des personnes interrogées pensent qu’il est «difficile d’être un jeune aujourd’hui en France».

Qu’est-ce qui explique ce paradoxe apparent d’une France visiblement consciente des difficultés de sa jeunesse, mais bien peu compréhensive à son endroit, et surtout faiblement disposée à l’aider davantage en consentant à un effort fiscal supplémentaire? Sans doute faut-il y voir le signe d’une désillusion généralisée à l’égard du pouvoir redistributeur de l’Etat, à un moment où le niveau des déficits publics cristallise les peurs. Car dans le même temps, la solidarité intergénérationnelle, elle, est bien réelle. Elle se manifeste par des transferts familiaux non négligeables, qui aident ses bénéficiaires à passer le cap de plus en plus difficile de l’entrée dans la vie active.

Aussi est-il plus juste d’affirmer qu’il existe aujourd’hui deux catégories de jeunes: ceux qui ont la chance de bénéficier d’un soutien familial et les autres. Nés de parents pauvres ou aux revenus modestes, ceux-là n’ont personne sur qui compter lorsque se dressent les premiers obstacles. 

A Apprentis d’Auteuil, nous accueillons, éduquons et formons dans nos établissements près de 13.000 jeunes qui nous ont été confiés par leur famille (pour 75 % d’entre eux), par les services sociaux ou par le juge pour enfants. En près de 150 ans d’existence, nous n’avons jamais connu une dégradation aussi rapide.

Aujourd’hui, 18 % des enfants sont touchés par la pauvreté. Depuis 2010, parmi les sans-abri, on compte pour la première fois plus de familles avec de très jeunes enfants, de jeunes et d’adolescents que de personnes isolées. 300.000 enfants ont bénéficié en 2009 de l’Aide sociale à l’enfance.

Parmi eux, 150.000 d’entre eux ont été placés. De plus en plus, nous voyons venir à nous des parents frappés par une extrême précarité, des mères isolées que des horaires de travail impossibles empêchent de faire face à leurs responsabilités éducatives. La crise étend chaque jour ses effets dévastateurs, et ce sont les jeunes qui lui payent le plus lourd tribut. 

Il y a urgence pour les pouvoirs publics à agir en faveur des jeunes en difficulté, au risque de voir une part importante de la population s’installer durablement en marge de la société. Apprentis d’Auteuil invite les candidats aux prochaines échéances électorales à se pencher sur des dispositifs qui ont fait la preuve de leur efficacité.

Un seul exemple, sur une question-clé, celle du décrochage scolaire. 150.000 sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. Parmi eux, beaucoup ont commencé à décrocher dès l’école primaire, manifestant très tôt des difficultés de lecture et d’écriture qu’ils n’ont jamais réussi à surmonter, basculant progressivement dans le découragement, la résignation, voire la violence. Pour beaucoup de ces «décrocheurs», l’internat peut constituer un cadre structurant, permettant de reprendre prise sur leur scolarité.

Or, les internats sont aujourd’hui très peu financés sur fonds publics et de­meurent hors de tout dispositif, si l’on excepte quelques initiatives gouvernementales ponctuelles. Sans contribution significative et durable, les structures qui offrent aux jeunes les plus en difficulté un encadre­ment éducatif adapté devront renoncer à accueillir ceux qui, précisément, en auraient le plus besoin.

Si ces jeunes ne sont plus pris en charge nulle part, que deviendront-ils dans deux ans? Dans cinq ans? Il y a fort à craindre que, pour certains, le maintien dans leur famille ne sera plus tenable et qu’ils feront l’objet d’une mesure de placement en maison d’enfants. Ce sera alors à la collectivité de supporter la charge dans son intégralité, charge 3 à 4 fois supérieure à ce qu’elle aurait été si le même jeune avait été accueilli en internat éducatif et scolaire.

Cet exemple montre qu’une intervention ciblée, au moment où les premières difficultés se font jour, peut permettre d’éviter des dépenses considérables des années plus tard, une fois qu’il est trop tard. En dépit des contraintes qui pèsent sur les finances publiques, des solutions existent. A condition de sortir du court-termisme et de développer une approche globale et ambitieuse des problématiques de la jeunesse.

François Content

François Content
François Content (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte