Laissez DSK en paix

Le 29 septembre 2011, à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Le 29 septembre 2011, à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Pour le psychiatre et addictologue Philippe Batel, il faut impérativement laisser à l'ancien favori des sondages pour la présidentielle l’espace psychique suffisant pour pouvoir se soigner.

Dans le cadre de l'affaire de prostittution dite du Carlton, Dominique Strauss-Kahn devait être interrogé mardi 21 février à 9 heures par les enquêteurs de la Direction interrégionale de la police judiciaire (DIPJ) de Lille, dans une ancienne caserne de gendarmerie pour plus de discrétion, rapporte »La Voix du Nord». Le quotidien précise qu'il devrait être entendu sous le régime de la garde à vue. Nous republions à cette occasion une opinion du psychiatre et addictologue Philippe Batel sur le cas DSK.

L'opinion publique a des addictions une image ambiguë, souvent exécrable. Ces troubles auto-infligés sont presque toujours perçus comme des phénomènes incompréhensibles. Ils ne répondent pas au modèle habituel d’une «maladie».

Avec les addictions, rien n’est simple. On les considère (trop souvent) comme une marque de faiblesse, un manque de volonté, un travers plus ou moins pervers, une débauche manifestement immorale. De ce fait, on refuse de les percevoir pour ce qu’elles sont avant toute chose: un grave dérèglement pathologique du comportement.

Comment expliquer que cette folie de l’addiction puisse embarquer une personne  dans une course mortifère? Il lui faut entretenir, poursuivre et répéter une conduite pourvoyeuse de dommages croissants et désastreux sur son image, sa santé, son entourage, sa carrière, son destin, sa liberté; un parcours qui engage jusqu’à sa survie.

Comment trouver une once d’empathie pour un tel sujet? Il semble ne rien entendre, enferré dans sa quête illusoire, monomaniaque et égoïste d’un plaisir qui ne vient plus et dont les dégâts collatéraux s’accumulent inexorablement, toujours plus inacceptables et intolérables de promesses déçues.

Les anorexies mentales effraient quand elles ne suscitent pas la pitié. Les «troubles obsessionnels compulsifs» (TOCs) font rire et les obèses font sourire. Les hypertendus, eux, ne font rien. Les «addictés», eux aussi malades «auto-responsables», provoquent rarement autre chose que du mépris. Pourquoi?

L'addiction sexuelle ne peut susciter la compassion

Quant à l’addiction sexuelle, c’est à l’évidence la plus méprisable et la plus déniée des maladies addictives. Elle conjugue de manière sulfureuse le plaisir universel de la chair et la déviation comportementale. Elle ne peut pas susciter la compassion. Et ceci est encore plus vrai lorsqu’elle alimente, au fil des jours et durant des mois, un interminable feuilleton; un feuilleton avec son cortège de victimes, de constructions sordides et de réseaux douteux.

Dès lors que dire quand une addiction de cette nature se révèle au grand jour chez un puissant —un homme qui, un jour, séduit deux Français sur trois et qui, le lendemain, perd leur confiance à tout jamais—?

Poser la question, c’est s’interroger sur la manière dont la presse et les médias appréhendent la destitution, la mort politique du héros économique. Hier encore c’était le sauveur potentiel de la nation. C’est aujourd’hui un pervers en slip léopard, prédateur froid ou génie lubrique.

Depuis des mois, il s’est installé sur les écrans des Guignols de l’info. Il rappelle chaque jour à Dominique Strauss-Kahn qu’il ne peut désormais plus prétendre qu’à une présidence, celle du paysage audiovisuel français de la dérision.

La tenue léopard n’est pas tout, loin s’en faut. Il y a aussi la «débauche» dénoncée en Une par tel ou tel hebdomadaire ou «l’effarante» double vie révélée par un autre. Et puis toutes ces photographies parfaitement sélectionnées diffusant l’image d’un sexagénaire désormais voûté, mal rasé avec ses yeux mi-clos soulignés de poches blafardes.

Et  il faut aussi faire avec cette pulpeuse sexologue érigée experte de l’addiction sexuelle minaudant sur les plateaux télévisuels, narrant joyeusement des blagues potaches et grivoises. On se gausse bien sûr, on s’offusque, on vilipende.

Dans un tel concert, est-il illusoire d’imaginer se faire entendre? Peut-on, simplement, rappeler que dans cette ambulance carbonisée sur laquelle on défouraille à tout va se trouve un malade? Rappeler qu’il y a là un homme qui, comme tous ceux qui souffrent du même mal, a vraisemblablement juré mille et une fois, devant lui-même, qu’il allait changer; sans jusqu’ici y parvenir.

Ne tirez pas sur l'ambulance carbonisée

Contrairement à ce que l’on peut imaginer, ces malades sont souvent des époux piteux, des pères de famille rongés de honte pour l’ignominie qu’ils infligent aux leurs; des êtres flottants bien plus terrifiés que satisfaits par leurs pulsions incontrôlables.

Pourquoi dès lors s’acharner ainsi sur l’un d’entre eux? Pourquoi se délecter à le fantasmer en queutard triomphant, fier de son tableau de chasse, arrogant de toutes ses séductions?

Il faut rappeler ici une vérité médicale indiscutable, née de l’expérience. Sortir d’une addiction requiert trois conditions concomitantes: l’envisager parce que l’on constate enfin qu’elle est devenue nécessaire; avoir une estime de soit suffisante pour s’y aventurer; disposer d’une opportune quiétude pour pouvoir réaliser cette sortie.

Sauf à vouloir participer à sa mise à mort, les médias seraient bien inspirés de foutre la paix à DSK. Il faut impérativement lui laisser l’espace psychique suffisant et rédempteur pour amorcer son titanesque rétablissement.

Ajoutons pour finir, à l’attention de ceux qui en douteraient, que la médecine n’est pas aveugle. Il ne s’agit pas ici de vouloir taire ou disculper l’immoralité ainsi que les éventuelles infractions à la loi inhérentes à une histoire qui apparaît bien glauque.

Mais il est  plus qu’urgent de réaliser que les victimes les plus constantes de cette maladie de l’addiction sont les patients qui la portent. Faute de quoi, une fin tragique du feuilleton ne serait pas à exclure.

Philippe Batel

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