France

Pourquoi la politique industrielle française ne fonctionne pas

Jean-Pierre Rodier, mis à jour le 16.11.2011 à 9 h 24

En France, l'écosystème est peu favorable au développement industriel. Pour Jean-Pierre Rodier, ancien président de Péchiney, l’industrie mérite un langage de vérité et des mesures fortes.

Des ampoules halogène basse consommation, à Molsheim, en 2008. REUTERS/Vincent Kessler

Des ampoules halogène basse consommation, à Molsheim, en 2008. REUTERS/Vincent Kessler

La relance de la production industrielle est au programme de tous les candidats à la présidence de la République et c'est heureux, tant la situation de notre commerce extérieur est catastrophique. C’est une des causes profondes du chômage et de la dette publique. Mais il en est ainsi depuis au moins trente ans. Plans et programmes se sont succédé. Le problème persiste, et même s'aggrave.

Les politiques industrielles mises en œuvre par tous les gouvernements successifs se sont attaquées aux symptômes sans comprendre et soigner les causes profondes: nous avons en France un écosystème peu favorable au développement industriel. La seule exception a été la politique purement macroéconomique de «désinflation compétitive» mise en œuvre par Jacques Delors qui avait permis de redresser le commerce extérieur.

Pourquoi cette situation?

L’image de l’industrie n’est pas bonne. Médias et gouvernants insistent sur l’horreur industrielle dès qu’une entreprise prend une décision socialement difficile; l’école et l’université ont et donnent encore une piètre image du monde industriel; l’industrie a du mal à attirer les jeunes de talent; elle les paye mal par rapport aux services à forte valeur ajoutée pour un travail qui est différent mais, objectivement, au moins aussi difficile.

Il y a chez nous une forte crispation contre le changement, en refusant par avance d’en négocier avantages et inconvénients. Une fermeture d’usine est un drame national, mais nous sommes très contents que plus personne ne travaille dans les mines de charbon. On croit encore qu’un ministre peut, durablement, empêcher l’inéluctable et on le lui demande, pour être déçu quelques mois ou années plus tard.

Nous n’avons pas la pratique du compromis, mais celle de l’arbitrage permanent par l’autorité politique. C’est peut-être, de toutes nos faiblesses, la plus pénalisante. L’Etat, qui ne résiste pas à la tentation d’intervenir et auquel «la Société» demande sans cesse d’intervenir, joue un rôle structurant fondamental dans la vie sociale, appauvrissant par là le dialogue social dans l’entreprise et amenant trop souvent les acteurs à un jeu de rôles. C’est pourtant au niveau du terrain, en appliquant le principe de subsidiarité, qu’on peut trouver les solutions sociales innovantes et créer un consensus autour d’un projet industriel. Les Allemands l’ont démontré magistralement durant la dernière crise.

L’environnement des industriels est d’une rare complexité. Aujourd’hui, lois et règlements dépassent la capacité des fonctionnaires à les maîtriser et sont un cauchemar pour toutes les entreprises, même les grandes. Deux causes: le manque de confiance systématique, mais aussi, avec les meilleures intentions du monde, un maquis de systèmes d’aides pour pallier nos faiblesses industrielles dont la mise en œuvre génère des usines à gaz de plus en plus incompréhensibles. A cette complexité s’ajoute une instabilité qui décourage beaucoup de bonnes volontés.

Mal préparés aux défis de la mondialisation

L’innovation souffre de ce qui reste un faible niveau de compréhension entre le monde industriel et celui de l’université. C’est un domaine où des progrès réels ont été faits ces dernières années, plus au niveau de la recherche que de celui de l’enseignement. Mais on est loin du compte, en particulier pour les PME.

Le discours public décourage souvent l’entrepreneur. On oublie, dans une critique systématique, que la plupart des plans sociaux sont la conséquence de la faible rentabilité des entreprises françaises, de la nécessité de rester compétitifs non pas pour satisfaire la Bourse mais tout simplement pour avoir les moyens d’investir, de chercher, de prospecter de nouveaux clients.

Les délocalisations partielles sont critiquées alors qu’elles ont exactement le même effet qu’une automatisation d’un atelier pour préserver l’essentiel. Les pouvoirs publics, au sens large, ne sont pas avares de leçons données à tel ou tel chef d’entreprise, mais oublient d’être tout simplement efficaces dans la gestion des dépenses publiques alors que c’est leur premier travail. Personne ne peut le faire à leur place. Et leur activisme dans le champ qui devrait être celui des partenaires sociaux suscite un rejet de plus en plus fort.

Nous avons pu, jusqu’au milieu des années 1990, trouver les moyens de pallier nos faiblesses. Mais, faute d’une compréhension en profondeur des évolutions du monde, ces mesures nous ont laissés très mal préparés aux défis de la mondialisation.

Les Trente glorieuses correspondaient bien à notre culture, avec ses grands programmes, ses champions avec des clients captifs et une forte intervention de l’Etat. On en voit bien les limites aujourd’hui: trop souvent ce que nous proposons à l’exportation n’est pas ce qu’attend le client.

Cette approche nous a amenés à négliger de travailler sur tout ce qui fait la compétitivité d’un pays: éducation, recherche, consensus dans les entreprises, développement de PME performantes dont le rôle ne se limite pas à la sous-traitance pour amortir les chocs économiques.

Pendant longtemps, des dévaluations  périodiques nous permettaient de survivre lorsque notre compétitivité avait pris du retard, évitant au chômage d’exploser. Pendant ce temps, les industriels allemands savaient qu’il n’y aurait jamais de dévaluation et s’adaptaient en conséquence vers le haut de gamme.

Des systèmes d’aides massifs, financés par endettement, permettaient de compenser les erreurs économiques, comme le coût trop élevé du travail peu qualifié ajouté aux 35 heures. Dans cette catégorie figurent aussi les systèmes de préretraite ruineux qui ont créé une attente de départ de plus en plus tôt et légitimé dans les entreprises un arrêt de la formation permanente à un âge beaucoup trop jeune.

Tout ceci nous a enfermés dans le piège du travail trop peu «haut de gamme», avec des femmes et des hommes pas assez formés, des produits trop soumis à la concurrence par les prix et une rentabilité insuffisante des entreprises qui les empêche de sortir par le haut.

L’arrivée des pays émergents a servi de révélateur à nos faiblesses, mais celles-ci sont aussi manifestes au sein de l’Europe. Notre compétitivité s’est gravement érodée depuis dix ans et aucun ajustement monétaire ne viendra remettre les compteurs à zéro

Les vrais leviers d’action

La situation très préoccupante de l’industrie française mérite un langage de vérité et des mesures fortes.

Aujourd’hui, une politique industrielle moderne, c’est de créer un écosystème favorable à une industrie forte, évoluant sans cesse vers le haut, et accompagnant les femmes et les hommes qui y travaillent pour qu’ils puissent participer à cette aventure.

Des aides financières sectorielles ou géographiques peuvent avoir un certain effet. C’est ce qu’on a coutume d’appeler une politique industrielle. Mais elles sont très coûteuses pour les finances publiques, génèrent une bureaucratie dévastatrice et contribuent à entretenir une mentalité d’assistanat qui est une des sources de nos problèmes. Sans parler des nombreux effets d’aubaine! Et de la difficulté pour l’Etat d’être un bon stratège, coincé entre le désir de préparer l’avenir et la demande forte des électeurs de protéger le statu quo!

Un allègement des charges sociales qui pèsent sur le travail est de toute évidence nécessaire, mais ne servira qu’à repousser le problème si on n’en attaque pas les causes profondes.

Un coût devenu insupportable

Le coût complet du travail en France ne dépasse pas encore celui de l'Allemagne; il l’a simplement rattrapé sur les 10 dernières années. Mais ce coût est aujourd'hui devenu insupportable pour l'industrie française, qui n’a pas en moyenne le niveau de gamme de la production allemande, son contenu en innovation et en services ajoutés. Sa rentabilité, je parle ici des PME, beaucoup plus faible que dans de nombreux pays européens, est un frein majeur à l’innovation et à la conquête des marchés étrangers les plus prometteurs.

L’évolution de la durée du travail et le poids des charges sociales expliquent largement cette évolution défavorable. L'analyse montre que les charges sociales liées au salaire sont très supérieures en France par rapport à l’Allemagne, en particulier au niveau des allocations familiales et du financement du chômage. Il est impératif de les réduire. Cette réduction doit être financée en partie par des économies, en partie par des recettes budgétaires, probablement une hausse de la TVA. 

Il est également nécessaire de repenser la durée du travail. Même si le CAC 40 n’en fait pas une priorité, 75% des autres chefs d’entreprises le demandent, selon un sondage récent. Il est impossible de faire cela au niveau national de façon uniforme, comme l'avait été la réduction. C’est au cas par cas qu’il faut agir. Il faut permettre aux branches, et aux entreprises, de discuter librement de la durée du travail effectif et du salaire correspondant.

Plus généralement, de bons compromis ne seront trouvés que si le champ de la négociation est aussi large que possible. La mère de toutes les réformes est de créer les conditions d’un vrai dialogue entre des partenaires sociaux responsables pour augmenter la richesse créée par l’entreprise puis négocier son partage, sans intervention de l’Etat.

Une réforme difficile

Aujourd'hui, beaucoup de discussions sont faussées par l'attente d'une intervention publique par l'un ou l'autre des partenaires sociaux. Il faut mettre fin à cette situation, pour redonner du crédit aux représentants des employeurs et des employés. Il s'agit d'une réforme très difficile, dans un pays où l'on a tendance à tout attendre de l'État, où les représentants de l'État auront beaucoup de mal à prendre durablement de la distance et à laisser faire les partenaires sociaux. Dans un pays, aussi, où les syndicats sont faibles. C'est pourtant indispensable si l'on veut moderniser la France.

Attention: il ne s’agit pas d’une astuce pour faire passer une augmentation de la durée du travail, mais d’une vraie révolution qui doit être soigneusement préparée pour réussir et qui doit être équilibrée. Il faut, comme d’ailleurs en Allemagne, donner aux représentants syndicaux toute leur place dans le dialogue autour de la stratégie d'une entreprise.

Cela passe probablement par leur participation plus systématique dans les conseils d'administration, comme membres à part entière et pas seulement comme observateurs. Il faut avoir confiance dans la capacité des partenaires sociaux à négocier de façon autonome et responsable des accords qui soient bons pour leur entreprise et pour les salariés. L'État, qui subit trop de pression, est très mal placé pour cela. Pour y parvenir, les pouvoirs publics doivent s’engager à ne pas intervenir dans un champ qui aura été défini avec précision.  Il faut donner à cet engagement une valeur juridique contraignante, par exemple en l’inscrivant dans la Constitution.

L'innovation, autre clé du rebond, ne se décrète pas, mais l'État peut créer un contexte plus favorable. Rapprocher encore plus fortement l’éducation, les centres de recherche publics et l’entreprise est une condition de la survie de notre industrie. Des progrès reconnus par tous ont été réalisés ces dernières années, mais on doit aller plus loin.

La France est en retard dans les dépenses privées de recherche, en particulier dans les budgets privés confiés aux laboratoires publics. Autre symptôme alarmant: le taux de chômage des docteurs est supérieur à celui des Bac+5. Tout cela traduit, malgré des progrès récents, un manque de confiance entre le monde universitaire et celui de l’entreprise.

Développer la concurrence entre laboratoires

Il faut encourager, inciter, voire «forcer» ces deux mondes à travailler davantage ensemble. Cela permettra d'avoir des programmes plus proches des besoins des industriels et de leurs clients, et aussi, comme dans de nombreux pays étrangers qui réussissent, de mieux mutualiser les idées et les connaissances entre les entreprises qui feront appel aux mêmes laboratoires universitaires.

Ce dernier point est particulièrement essentiel pour les PME. L’octroi de fonds publics à un organisme de recherche devrait être conditionné à un partenariat avec le secteur industriel, pour une proportion plus significative des budgets. En parallèle, les aides financières à la recherche privée seraient liées en partie à la qualité des partenariats noués avec le monde universitaire.

Une des conséquences –à accepter– sera une concurrence accrue entre laboratoires pour accéder aux financements. Et si on réussit à rendre les entreprises françaises plus rentables, en particulier les PME, elles auront plus de moyens à consacrer à la recherche, amorçant ainsi un cercle vertueux.

Une sortie «par le haut» entraînera des reconversions importantes pour beaucoup, sur les dix ans à venir. Ces efforts ne seront acceptables que s’ils sont bien accompagnés. La plupart des suppressions d’emploi résultent, in fine, d’une inadéquation entre les qualifications disponibles et les besoins de l’industrie nationale.

Il est indispensable d’admettre que retrouver un emploi durable passe souvent par l’acceptation d’un changement de métier. Il convient de réussir enfin la mise en place d’une vraie flexsécurité. Le système danois est cité en exemple de ce qu’un pays à forte tradition sociale peut faire. Il est généreux dans les montants versés, la durée d’indemnisation et l’appui moral et intellectuel au salarié. Il est exigeant dans ce qui est demandé pour rechercher un emploi, se former utilement et finalement accepter un emploi disponible même éloigné des compétences historiques de la personne.

Un plan crédible de gestion rigoureuse des dépenses publiques –je parle bien ici des dépenses et pas du déficit– n’est pas seulement indispensable pour protéger notre fameux triple A. C’est un élément essentiel d’une ambition industrielle pour la France.

Toute entreprise sait que des frais généraux excessifs, ou peu efficaces, peuvent la tuer à petit feu. Les «frais généraux» de la France sont très élevés, et ne sont trop souvent pas gérés avec le même souci d’efficacité que ceux des entreprises soumises à la pression des concurrents internationaux. Ils sont un frein majeur au dynamisme de l’économie et à l’emploi.

Il est essentiel d'engager plus vigoureusement que maintenant une politique à long terme visant à être exemplaire sur ce point. Des pays comme le Canada ont donné l'exemple et montré que c'était possible, à condition d'en avoir la volonté. La Suède, l’un des pays les plus égalitaristes au monde, a des dépenses publiques inférieures de 100 milliards aux nôtres. C'est sans aucun doute quelque chose que les chefs d'entreprise regardent avec attention quand ils se demandent si l'État, au-delà du discours, a vraiment une volonté industrielle.

Ces quelques idées sont certainement très difficiles à mettre en œuvre et peuvent être considérées par certains comme une utopie. Je suis convaincu que la poursuite de la «politique industrielle à la française» ne peut que nous enfermer dans l’impasse dans laquelle nous sommes engagés. Nous devons changer de logiciel!

Jean-Pierre Rodier

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