France

On ne gagne pas une élection en ne faisant «que» la politique de ses électeurs

Trop Libre, mis à jour le 07.10.2013 à 12 h 57

Nicolas Sarkozy devrait se rappeler que l'ouverture, en particulier en matière sociétale, lui a permis de gagner en 2007.

Des oisillons picorent au Caire. REUTERS

Des oisillons picorent au Caire. REUTERS

Nul ne gagne, dit-on, les élections en faisant la politique de ses adversaires. Mais il est une façon plus certaine encore de s’acheminer vers la défaite pour un responsable politique ou une majorité: c’est de ne plus surprendre.

2007: Sarkozy en maître de la triangulation

Nicolas Sarkozy avait surpris en 2007, et sur plus d’un dossier. Contrairement à ce que veulent faire croire aujourd’hui ses soutiens les plus conservateurs, sa victoire devait sans doute moins à la mise en avant du thème de l’insécurité –déjà dénoncée par Jacques Chirac en 2002– qu’à la triangulation opérée vis-à-vis de la gauche.

Le candidat investi par l’UMP l’avait d’abord dépouillée de la «valeur travail», oubliée à tort par le PS au rayon des vieilleries ouvriéristes.

Nicolas Sarkozy avait ensuite incarné la proposition d’un Etat volontaire, sinon volontariste, en matière économique, faisant le pari du patriotisme industriel en Moselle et ailleurs.

Il avait enfin cherché à desserrer l’étau de la reductio ad fascistum que lui appliquaient d’aucuns, en avançant des propositions inattendues, comme la suppression de la double peine ou…  une «union civique» ayant les mêmes implications fiscales et successorales que le mariage, et ouverte aux couples de même sexe.

Un candidat gay-friendly

On l’a un peu oublié, mais le candidat Sarkozy avait en effet su envoyer de nombreux signaux d’ouverture aux gays et lesbiennes: engagement pour une amélioration du pacs lors d’une émission télévisée à grande écoute en février 2007, suivi d’une interview au magazine Têtu et d’une participation à une soirée organisée par le groupe «Gay Lib» dans une boîte parisienne à la mode (à l’époque).

Ces «gestes» et cette proposition accréditaient l’idée que la droite républicaine avait tiré les leçons des débats sur le pacs, en 1998 –la couardise des responsables du RPR et de l’UDF sur ce sujet n’avait-elle pas alors permis aux représentants du lobby catholique conservateur de s’ériger en porte-parole abusifs d’une prétendue majorité silencieuse?.

L’ouverture a-t-elle été remisée au rayon des souvenirs depuis 2007? Qu'en reste-t-il quatre ans plus tard?

Pas grand-chose à première vue. Le contrat d’union civique dont Nicolas Sarkozy promettait l’examen par le Parlement dès l’automne 2007 est resté dans les cartons. Pis! Les dirigeants de la majorité respectent à nouveau une forme de loi du silence sur les questions dites LGBT (lesbiennes, gays, bi- et transexuels). Leur discrétion a pour effet pervers de réduire médiatiquement la majorité aux déclarations outrancières des uns ou aux pénibles maladresses des autres.

Bref! En évitant précautionneusement d’évoquer les droits des gays et des lesbiennes, l’UMP donne d’elle-même une fausse image, celle d’un mouvement aussi proche des milieux catholiques conservateurs que la Parti populaire espagnol, par exemple. Alors que la réalité est toute différente…

Droits des gays et lesbiennes: oui, la droite a un bilan!

Depuis 2002, des gouvernements de droite ont en effet permis d’améliorer significativement le pacs et de faire progresser les droits des gays et des lesbiens. Mais ils n’ont pas vraiment souhaité «communiquer» sur cette politique. A tort!

Depuis la loi de finances pour 2005, votée alors que Jacques Chirac était président de la République et Jean-Pierre Raffarin Premier ministre, le pacs ouvre par exemple les mêmes droits en matière fiscale que le mariage. Qui sait que cette revendication des associations LGBT a été satisfaite par la droite?

De même, la loi en faveur du travail, de l’emploi, et du pouvoir d’achat (Tepa) du 21 août 2007 prévoit-elle que la suppression des droits de succession pour la plupart des héritages recouvre les successions entre personnes liées par un pacs, même si le régime successoral de ce contrat reste très différent de celui du mariage.

La pénalisation des propos homophobes au même titre que le racisme, l’antisémitisme, le sexisme ou l’handiphobie, a en outre été établie par la loi instaurant la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), en 2004, puis rappelée par les lois définissant le périmètre d’action du Défenseur des droits, début 2011. Au reste, la première proposition de loi «relative à la lutte contre la provocation, la discrimination, la haine ou la violence à l’égard de personnes en raison de leurs pratiques sexuelles» n’avait-elle pas été déposée par un élu de droite, en l’occurrence François Léotard, sur le bureau de l’Assemblée nationale en novembre 1999?

Enfin, et à titre plus anecdotique, le gouvernement de François Fillon restera comme celui qui a introduit le concept de genre dans les programmes de sciences de la vie et de la terre (SVT). On est loin d’une logique réactionnaire d’assignation au sexe biologique!

Des réformes honteuses pour la droite?

Ce bilan, non négligeable, ne fait l’objet d’aucune valorisation politique. Comme si la droite avait mené ces réformes malgré elle. Quant aux avancées qui pourraient être proposées dans le programme du candidat Sarkozy en 2012, on en reste pour le moment au stade des suppositions…

Une démarche d’ouverture pour 2012

Sans craindre de bousculer une partie de son électorat, le président de la République pourrait pourtant proposer que les pacs soient célébrés en mairies et non plus dans le cadre lugubre des tribunaux d’instance, et qu’ils ouvrent les mêmes droits successoraux que les mariages.

Quelques initiatives pourraient également être prises en matières de lutte contre la transphobie, d’ouverture plus généreuse du droit d’asile aux personnes victimes, dans leur pays, de discriminations en raison de leur orientation sexuelle, voire de création d’un statut du parent non biologique et non adoptif, comme l’avait proposé autrefois Nadine Morano.

La gauche n’a pas le monopole des libertés individuelles

Cette démarche d’ouverture présenterait maints avantages. Elle rappellerait d’abord que la gauche n’a pas le monopole des libertés individuelles et des réformes de société ambitieuses. Souvenons-nous que la contraception médicamenteuse (1967), l’interruption volontaire de grossesse (1974 puis 1979), l’abaissement de la majorité légale à 18 ans (1974) ou la création du divorce par consentement mutuel (1975) ont été votés avec le soutien, ou sous l’impulsion de Charles de Gaulle, puis de Valéry Giscard d’Estaing, malgré les réticences d’une partie de leur majorité.

L’ouverture est-elle rentable électoralement? L’exemple de VGE

On objecte que «l’opinion ne serait pas prête», qu’il faut attendre, y compris pour les améliorations pratiques du pacs évoquées plus haut –qui restent loin du mariage ou de l’adoption. Mais en est-on si sûr?

Et, plus sérieusement, pense-t-on que les risques encourus à formuler des propositions d’ouverture pour les gays et lesbiennes (hostilité de l’électorat catholique conservateur, renforcement de l’inusable Christine Boutin, candidate pour 2012) seraient supérieurs aux gains attendus en termes d’image? A cette question, nous répondons par la négative, sans hésitation. Exemple historique à l’appui.

Contrairement à ce qu’on avance trop souvent, Valéry Giscard d’Estaing n’a pas été victime, en 1981, du rejet par son électorat des réformes sociétales, au premier rang desquelles  la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. La première phase de son septennat, celle des réformes de société, s’était en effet soldée par une victoire électorale aux législatives de 1978. A cette politique-là, audacieuse et combinée à une politique économique avisée, les Français avaient répondu par un «oui» certes mesuré, mais majoritaire. N’est-ce pas ce qui compte en démocratie?

L’échec de 1981 ne doit donc rien, ou très peu, à cette politique inattendue de la part d’un Président caricaturé en homme de droite étroit… mais logique venant d’un homme qui se réclamait du «libéralisme avancé». Au contraire!

On peut avancer sans risque que l’échec de Valéry Giscard d’Estaing, qui s’explique surtout par le second choc pétrolier de 1979, tient aussi à ce que l’horizon des réformes d’ouverture a été oublié après 1978. Giscard aurait-il été battu de la même manière s’il avait choisi d’abolir la peine de mort en 1980 par exemple ? La question reste ouverte. Mais  il est certain que le Giscard de 1981 était plus à classique, plus à droite que celui de 1974. Et que c’est pour cela qu’il a été défait.

Sortir de la nasse du conservatisme étriqué et cocardier

La référence giscardienne a de quoi faire réfléchir… On peut en déduire que la droite française et son candidat doivent absolument, en 2012, sortir de la nasse du conservatisme étriqué et cocardier où les animateurs de la Droite populaire essaient de l’enfermer. Comme Hannibal à Cannes, ils doivent surprendre!

On a souvent dit de l’UMP qu’elle était à la fois conservatrice et libérale. En retrouvant le chemin de la réponse aux attentes sociétales –qu’il s’agisse des droits des gays et lesbiennes ou de la représentation des minorités visibles en politique–, la droite française a l’opportunité de montrer, en 2012, qu’elle ne se réduit pas à la première épithète.

Victor Haumonte
Responsable du blog Trop Libre

Trop Libre
Trop Libre (28 articles)
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