Le diable se niche dans le genre

REUTERS/Eduardo Munoz

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Examinons les arguments de ceux qui s’élèvent contre l’introduction du genre dans les programmes… et plus encore contre le traitement que lui réservent plusieurs manuels scolaires

 On signale depuis quelques jours un phénomène étrange dans le petit monde des catholiques conservateurs. Jusque-là, le rôle du Diable y était tenu par un mâle drapé de rouge, aux cornes pointues de petit bouc, les yeux coiffés de sourcils en accent circonflexe. Son nom variait selon l’emploi: Belzébuth, Asmodée, Méphistophélès, Lucifer, Satan…

Mais à ce comédien, dont les traits avaient pourtant traversé les siècles, d’aucuns préfèrent désormais une universitaire américaine à cheveux gris, au regard à la fois doux et ferme. J’ai nommé Judith Butler, figure de proue des études sur le genre. Bousculée lors de la cérémonie qui a fait d’elle une docteure honoris causa de l’Université de Bordeaux-III, début octobre, l’auteure de Trouble dans le genre payait ainsi le prix d’une polémique très franco-française sur l’introduction de la notion de genre dans les programmes de sciences de la vie et de la terre (SVT) des classes de 1re.

Remarquons au passage que, comme souvent, ce sont les programmes des filières «générales», perçues comme «nobles», qui sont discutés, ceux des filières technologiques ou professionnelles soulevant étrangement peu d’intérêt chez les Cassandre qui annoncent qu’au lycée, «tout fout le camp»…

Distinguer le sexe biologique du sexe social

D’abord, de quoi parle-t-on quand on utilise le terme de genre?

La notion est apparue aux Etats-Unis –ses adversaires le rappellent avec délice: c’est bien connu, toute corruption de nos bonnes vieilles sociétés européennes vient de l’Ouest, non?–; son usage s’est généralisé depuis les années 1970 dans le monde des sciences humaines, au point qu’on y parle désormais des Gender studies comme d’une spécialité à part, qui coiffe à la fois l’histoire, la sociologie, l’anthropologie…

Les chercheurs qui utilisent cette notion de genre distinguent en premier lieu le sexe biologique de ce qu’on pourrait appeler «le sexe social», à savoir l’ensemble des comportements, des attitudes, des usages, des représentations qu’une civilisation et qu’une époque données associent au sexe biologique.

En clair, le recours au genre les autorise à «dénaturaliser» l’idée du masculin et du féminin, à les historiciser, donc à en discuter la portée universelle et intemporelle. C’est cette étape une fois franchie qu’on rencontre la notion de genre à proprement parler.

Le genre contre l’assignation au biologique

Le genre d’un individu désigne en effet un ensemble de choix et de pratiques qui lui sont propres, qui peuvent certes être regardés par la société comme traditionnellement féminins ou traditionnellement masculins, mais qui ne se superposent pas nécessairement au sexe biologique.

En clair, un homme peut par exemple choisir d’adopter, dans sa sexualité comme dans sa vie sociale, un comportement «féminin» au regard des normes de la société dans laquelle il vit, sans que cela doive être considéré comme une anomalie ou, pour parler comme Freud, comme une «perversion».

Le genre se situe donc du côté de l’acquis (volontaire ou non), là où le sexe biologique relève évidemment de l’inné. On comprend par conséquent que la notion de «genre» contrarie l’idée d’une assignation au biologique…

Potentiellement libératrice et émancipatrice, la notion de genre a tout pour séduire les libéraux, sous réserve qu’elle ne soit pas mise au service d’un nouveau terrorisme intellectuel niant la différence sexuelle.

Examinons maintenant les arguments de ceux qui s’élèvent contre l’introduction du genre dans les programmes… et plus encore contre le traitement que lui réservent plusieurs manuels scolaires, notamment ceux de Bordas et de Hachette.

Enseigner le genre, est-ce violer les consciences?

A écouter ces indignés version conservatrice, la référence au «genre» dans les programmes et manuels scolaires constituerait une véritable violation des consciences, ainsi qu’un empiétement de l’Etat sur ce qui devrait normalement relever de l’éducation dispensée par les familles.

Ce reproche mérite d’être décrypté. Ce qui est ici discuté par certaines associations catholiques, c’est la légitimité des enseignants à dire, en classe, qu’il est possible d’être une femme biologiquement et d’adopter indifféremment, dans sa vie sociale ou sexuelle, des comportements que la société considèrent comme plutôt masculins ou plutôt féminins.

Parlons net! En enseignant la notion de «genre» aux élèves, on s’engagerait sur une voie dangereuse, celle de la «dénaturalisation» de l’hétérosexualité par le biais des enseignements dispensés à l’Ecole. De là à agiter le fantasme d’une «propagande homosexuelle», il n’est qu’un pas, franchi par certains élus…

Pour l’essentiel, les catholiques conservateurs mobilisés par cette polémique ne s’engagent pas cependant dans une polémique risquée et scabreuse sur le modèle de comportement sexuel à enseigner dans les écoles. Avec habileté, ils préfèrent disputer tout simplement à l’Etat sa capacité à enseigner la sexualité. Vieux débat qui remonte aux années 1970!

Sans prendre trop définitivement position, on peut s’interroger sur l’opportunité de revenir sur 30 ans de «libéralisation» des programmes en général et de cours d’éducation à la sexualité en particulier: au nom de quoi, au nom de qui? Est-on certain que cette ouverture ait violenté les consciences? N’a-t-elle pas contribué au contraire, et même marginalement, à ce que le machisme ou l’homophobie reculent dans les collèges et les lycées?

Le genre, une mode?

Il est aussi reproché au «genre» d’être une théorie parmi d’autres, et qui bénéficierait d’un effet de mode. Or, il y aurait quelqu’imprudence, nous dit-on, à faire entrer les «modes» dans les programmes scolaires. Et plus encore à présenter des théories comme des vérités.

Cette critique mêle naïveté, ignorance et mauvaise foi.

Naïveté, puisqu’elle postule qu’il serait possible de construire des programmes scolaires en dehors de tout contact avec la réflexion contemporaine. Bref des programmes «hors sol», figés dans une intemporalité parfaite.

Il faut le dire tout net: de tels programmes n’ont jamais existé, et le scientisme comtien imprégnait par exemple les programmes de sciences des lycéens de la jeune IIIe République. Il est même plutôt rassurant de voir que les concepteurs des programmes, et les auteurs des manuels scolaires, tiennent compte des avancées de la recherche, y compris en sciences humaines. Comment former des citoyens bien dans leur temps si on ne leur inculque que les cadres d’analyse d’autres époques?

Le genre comme outil d’analyse plutôt que le genre comme théorie

Ignorance et mauvaise foi, car elle confond le genre comme catégorie d’analyse et la théorie du genre.

Or, de même qu’on peut considérer le Dasein comme un concept à portée universelle sans partager toutes les analyses d’Heidegger, il n’est pas interdit d’isoler le genre de l’usage qu’en font les théoriciens. Il s’agit bien, avant tout, d’un outil de compréhension de l’homme… qui a une valeur scientifique en soi. Peut-être cet outil vieillira-t-il, comme d’autres, mais il permet aujourd’hui de décrire des situations, des attitudes et des comportements qui seraient inintelligibles sans lui, faute de catégorie d’analyse alternative.

En revanche, nul n’oblige à suivre les théoriciens du genre dans leur démarche normative; elle les conduit à imaginer une société où toute assignation à la sexualité biologique serait proscrite. On peut ainsi fort bien, par exemple, reconnaître au «genre» comme concept une utilité scientifique et un potentiel émancipateur, tout en ne contestant pas à la société le droit de s’organiser pour assurer sa propre pérennité, dans un égal respect des conduites privées et de leur «dicibilité» publique.

A ce stade, en France, les programmes et manuels scolaires abordent le genre comme outil d’analyse: il permet de ne pas réduire les choix de vie des individus à leur biologie. Aucune référence n’est évidemment faite dans les manuels incriminés aux conséquences politiques que tirent certains penseurs de leur usage du concept de genre.

Le procès fait, par médias interposés, à l’Education nationale et à des éditeurs est donc un mauvais procès.

Un très mauvais procès

Pis! Ce procès fait au genre, qu’un colloque récent organisé par le Diocèse de Toulon-Fréjus (ça ne s’invente pas!) qualifiait d’«idéologie», s’adresse plus largement à tous ceux qui discutent la naturalisation du «masculin» et du «féminin». Il est instruit par des catholiques conservateurs qui peinent à concilier la liberté individuelle et leur conception d’un Homme créé par Dieu, un Homme qui devrait respecter strictement la loi du sexe biologique que Dieu lui a donné.

Et c’est ce lobby-là, très marginal dans l’opinion, qui a réussi à mobiliser 80 députés et 113 sénateurs appartenant l’UMP ou au Nouveau Centre pour appuyer sa croisade contre le «genre»! Beaucoup de ces élus s’étaient déjà opposés au Pacte civil de solidarité, en 1998. Le rappel a de quoi faire réfléchir plus d’un parlementaire, à l’heure où une écrasante majorité de Français approuve désormais le Pacs…

Sans promettre au concept de «genre» un destin aussi glorieux que celui du contrat en question, invitons simplement certains élus à faire preuve d’un peu de retenue dans leur antilibéralisme «sociétal»: il n’est sûr qu’ils aient toujours, en ces combats, le «bon sens populaire» et l’opinion publique derrière eux…

Trop Libre, de la fondation Fondapol

Victor Haumonté

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