- Des manifestantes protestent contre l'exploitation des gaz de schiste. REUTERS/Jacky Naegelen -
A l'ordre du jour cette semaine au Parlement Européen, en commission Environnement et en commission Industrie: l'exploitation des gaz de schiste en Europe.
Et le débat a été agité, l'ambiance électrique hier en Commission Environnement. L'objet de l'ire des partisans du développement de l'exploitation des gaz de schiste et plus particulièrement des élus polonais est une étude sur les "Incidences de l'extraction de gaz de schiste et de pétrole de schiste bitumineux sur l'environnement et la santé humaine". Premier document officiel émanant de l'Union européenne (réalisé sur demande de la Commission Environnement, sur notre initiative fin 2010) qui, sur plus de 90 pages, détaille l'ensemble et la gravité des impacts connus et évalués de l'exploitation des gaz de schiste.
«C'est un manuel pratique pour empêcher le développement des gaz de schiste en Europe» s'insurgera le vice-président polonais de la commission Environnement, en propos introductif de la présentation de l'étude. «La catastrophe de Fukushima nous a révélé les risques et dangers du nucléaire, ce n'est pas pour autant que la France a décidé de renoncé à l'exploitation de ses centrales» rétorquera une autre élue polonaise suite à mon intervention pour légitimer le choix du gouvernement polonais qui s'est lancé activement dans le développement de la fracture hydraulique (Fracking) sur son territoire.
Ce mardi 4 octobre, la présentation de cette étude rendue publique le 8 juillet dernier dans une totale indifférence s'inscrit, il est vrai, dans un contexte particulier: sous la présidence polonaise de l'Union européenne d'une part, au lendemain de l'annonce, attendue et saluée, du gouvernement français de l'abrogation de trois permis d'exploration dans le sud de la France (en attendant les 60 autres?), d'autre part et enfin la veille d'une journée au parlement européen pendant laquelle se sont succédés plusieurs évènements sur le sujet.
Des impacts connus. L'étude énonce que l'expérience des Etats-Unis montre que de nombreux accidents se produisent et peuvent être particulièrement néfastes. Je me suis rendue aux Etats-Unis, notamment en Pennsylvanie en avril dernier, et peut confirmer que les impacts vont au delà de ce qu'on imagine - ce qui a conduit les Démocrates à déposer un projet de loi pour interdire le «fracking»et renforcer la législation de protection de l'eau. C'est une véritable bataille qui s'est engagé entre ceux qui défendent des intérêts purement financiers et ceux qui aspirent à mettre fin au massacre de leur territoire et aux dangers pour la population.
Le film «Gasland» de Josh Fox n'est pas une fiction, c'est un documentaire, c'est une réalité qui fait froid dans le dos et que l'on souhaiterait s'éviter. La ville de Pittsburg a été la première à adopter un arrêté «anti gaz de schiste» sur son territoire et plusieurs villes jusqu'à Dallas sont prêtes à lui emboîter le pas. Des arrêtés illégaux, car les villes n'en ont pas la compétence, mais les compagnies pétrolières hésitent encore à les attaquer. Parce que les élections approchent et que, comme me le dira un responsable municipal, si «des millions de dollars parlent très fort, maintenant les citoyens (qui votent et ne veulent plus de gaz de schiste) parlent plus fort!»
Revenons-en à notre étude européenne qui, il est vrai présente une analyse accablante.
Au titre des inconvénients : impacts sur l'air et les sols, tremblements de terre ... L'étude présente la nature «inévitable» des impacts de l’extraction de gaz de schiste, notamment sur l’air, les sols (émissions de divers polluants), les eaux souterraines et superficielles (consommation et contamination). Elle fait également état des nombreux accidents répertoriés aux Etats-Unis, en sus de risques sismiques, et des incidences sur la santé liées aux substances chimiques, à la radioactivité dégagée par l'utilisation de la fracturation hydraulique.
Au titre des avantages, ils sont minimes, voire inexistants d'un point de vue stratégie énergétique. Selon les évaluations présentées, l'exploitation des gaz de schiste en Europe ne contribuerait qu'à moins de 10% de l'approvisionnement de gaz, avec un fort taux de déclin (pouvant aller jusqu'à 85% dès la 1ère année d'exploitation). En d'autres termes, elle ne renverserait pas la tendance au déclin de la production domestique de gaz en Europe, elle ne permettra pas de diminuer les importations de gaz et ne contribue nullement à la réduction de nos émissions de CO2.
Enfin, l'étude met en exergue un vide juridique européen dans le domaine minier et l'inadéquation des réglementations existantes dans le domaine de l'eau et réglementation liée à l'usage des produits chimiques. Sur ce dernier point, la difficulté n'est que plus grande en l'absence de transparence sur les éléments chimiques utilisés pour la technique de la fracturation.
C'est sans appel: la balance entre les coûts et avantages est claire - les risques et inconvénients sont simplement inacceptables, les avantages énergétiques nuls. Ce bilan devrait naturellement conduire à l'abandon pur et simple du développement de cette source énergétique. Et ce n'est pas une position dogmatique. Le pragmatisme, face à cette situation, face aux risques environnementaux et sanitaires majeurs, est, de manière responsable, en application du principe de précaution, de décider un moratoire européen sur les gaz de schiste et, à minima, d'adopter en urgence un cadre réglementaire européen interdisant la technique de la fracturation hydraulique.
Faute de réaction immédiate de la Commission européenne, je m'engage à porter au sein de la commission Environnement et proposer au Parlement d'adopter une résolution en ce sens.
Sandrine Bélier
Il est tout à fait extraordinaire que l'Europe, pas vraiment en grande santé économique, choisisse de se tirer des balles énergétiques dans le pied en freinant aussi bien le nucléaire que le fossile non-conventionnel de son sol. Dans le cas de la France, c'est encore plus pittoresque avec nos décennies de chômage de masse et de déficit de la balance commerciale. Mais bien sûr, dans la future société décroissante de la convivialité partagée, nous créerons des emplois-jeunes pour pédaler deux heures par jour histoire de ventiler les vieux les jours de canicule.
Un exemple de biais. On cite les tremblements de terre comme une conséquence possible de la fracturation hydraulique. C’est évidemment effrayant. Mais on n’éclaire pas beaucoup le citoyen si l’on ne précise pas que leur intensité est de 1-3, ce qui passe tout à fait inaperçu (1-2, c’est enregistré par des appareils seulement, 3 quelques objets bougent à l’épicentre). Comme on peut l’observer sur le réseau de surveillance des séismes, il y a chaque décennie quelques dizaines de tremblements de terre de magnitude 4-5 en France, sans trouble particulier pour la population. http://www.sisfrance.net/donnees_dates.asp
Autre exemples : les impacts sur la santé. C’est un point-clé du « documentaire » Gasville, mais le rapport de l’Union européenne peine à trouver de quoi alimenter le dossier. Les principaux effets secondaires dans les zones à forte concentration de puits (Fort Worth et Dish, Texas) viennent des relâchements directs de benzène et xylène, qui sont règlementés en Europe contrairement aux Etats-Unis. En tout état de cause, l’énergie zéro-mort est une légende, donc ce sont des tableaux de morbidité et mortalité comparées que l’on attend. L’énergie la plus dangereuse au monde est la plus traditionnelle : la biomasse, qui tue 1 million de personnes chaque année dans le monde (OMS 2011), l’équivalent de quatre Hiroshima (ou de quelques centaines de millions de puits de gaz de schiste). Personne n’en parle dans les sociétés riches parce que nous sommes victimes d’un biais de perception selon lequel les principaux risques sont industriels, et non naturels. Hélas, la nature est toujours plus cruelle que ce qu’en disent ses défenseurs professionnels…
Quant à l’intérêt économique, affirmer qu’il est négligeable demanderait des arguments plus convaincants. D’abord, si des entreprises ont déposé des demandes de forages, c’est qu’elles y voyaient un profit possible (on peut leur reprocher d’être indifférentes à l’environnement, mais difficilement à leurs chiffres d’affaires). Elles sont probablement les meilleures juges de leurs retours sur investissements. J’ai vainement cherché dans le document de l’UE ce que représenterait en emplois directs et indirects le développement de la filière – des emplois privés et non subventionnés, comme le sont un certain nombre d’emplois dans le renouvelable. Ensuite, le gaz de schiste ne représenterait « que » 10% de la consommation européenne. Outre que ce chiffre est différent si l’on prend en compte les budgets nationaux (ci-dessus sur la Pologne), combien représente-t-il d’économie sur les importations russes, lybiennes ou autres ? Enfin, rappelons que les capacités totales installées en solaire PV (29 MW) et éolien (84 MW) représentent environ 6% de la consommation électrique de l’Union en 2010 (et encore moins bien sûr de la consommation d’énergie primaire), de sorte que l’argument du « gain négligeable » s’applique aussi bien à ces sources d’énergie pour le moment très marginales. Avec la forte pression observée depuis le milieu de la décennie 2000 sur les prix de l’énergie et des matières premières, il est douteux que des nations industrialisées puissent se permettre de cracher sur des sources d’énergie – qu’elles soient fossiles, nucléaires ou renouvelables.
Bref, il m'est difficile de penser que l'attitude de Sandrine Bélier relève du "pragmatisme" et non d'une "position dogmatique". L'interdit de la fracturation hydraulique est un nouveau dada, comme le sont déjà le nucléaire et l'OGM – cela alors que cette fracturation a déjà été utilisée en France depuis les années 1980, dans la plus grande indifférence, et partout dans le monde depuis les années 1940 ; elle n'a rien de révolutionnaire mais le buzz l'a transformée en cheval de bataille militant et électoral.