Monde

Syrie: Incantations pour un massacre

Oussama Mohammed, mis à jour le 03.10.2011 à 14 h 49

Durant le Festival de Venise s'est tenu un colloque «Cinéma et droits de l'homme». Dans ce cadre, le réalisateur syrien Oussama Mohammed, auteur notamment du long métrage «Les Sacrifiés» (2001), a prononcé le texte suivant.

«Mort  à Venise!» Pour lire les noms des martyrs syriens... il aurait fallu commencer à l'ouverture du Festival.

Cette ouverture de Festival qui assiste à l'assassinat permanent de manifestants pacifiques.

Le massacre évacue les victimes et avale leurs sentiments. Des sentiments magiques que ne peuvent raconter ni les unes des journaux ni les infos en continu. Les sentiments de l'ultime adieu de la vie à ses enfants. Une dernière tasse de café... un dernier baiser... Du Coca Cola plein d'adrénaline. Et le dernier coup de fil de la liberté. Puis une seconde. Et des balles de plomb s'abattent sur nos coeurs... C'est cet  instant magique et merveilleux qu'adressent ces martyrs à l'imaginaire de l'humanité. Un gage dans le repli secret de son âme!

Je crains, lors des festivals,  de voler la parole des tués syriens, j'ai peur que vous croyiez que je suis courageux parce que suis là, debout devant vous. J'ai aussi peur de mon sourire que de ma tête des mauvais jours. Et de notre complicité qui nous fait croire que c'est le cinéma que je fabrique qui m'a fait venir à vous. Vers ce micro. C'est en fait le sang des citoyens syriens qui fait que je suis là devant vous. Et je suis là, un film «live» produit par les bourreaux et leurs victimes.

Tout se répète. Les assassinats, les tortures. Seuls les martyrs sont «uniques».  C'est ainsi que vient au monde la personne et puis le quitte. Une personne unique et nouvelle.

Après trois mille victimes, le martyr syrien réveille le principe des «droits de l'homme». Il le rend urgent. Il réveille le politicien endormi dans son rêve trompeur.

Assiégées sont les villes. Les hôpitaux sont encerclés... Les rues sont des salles de soins d'urgence, les trottoirs sont des salles de soins intensifs. Abou Korat est mort sous la torture dans sa blouse blanche de médecin car il avait honoré son serment d'Hippocrate. Il avait soigné des blessés sur les trottoirs. Il a été arrêté et torturé. Et Abu Korat a pleuré. Le blessé manifestait. L'agent des services l'a enlevé au médecin, nu et sans défense. Il a tiré deux balles dans son aine et puis s'en est allé sans prêter attention à une souffrance qu'il n'a pas créée avec ses propres mains. Tirer sur un manifestant, ce n'est pas de la torture. Il voit ces balles comme des ombres du passé, comme si elles avaient créé le manifestant avant de le vider de son sang. Une nature morte! L'agent de la sûreté frappe la nature morte et puis rit. Il tue et puis rit comme dans de mauvais films de série B.

Et puis, c'est du cinéma documentaire, désespéré et absurde...

1• Plan d'ensemble... L'aube. Cent bouteilles d'eau froide sur l'asphalte d'un trottoir à l'autre. Dans chaque bouteille, une rose. Au fond, derrière les bouteilles, cent hommes de la sûreté. Et des bouteilles d'eau, à l'objectif, du vide... et une voix qui vole des bouteilles aux hommes de la sûreté et qui leur dit: «Nous sommes frères, nous voulons la liberté, ne nous tuez pas.»

2• Champ - Plan moyen écran de télé. Un responsable officiel décrit les manifestants comme des bandes armées.

3• Contre-champ - Un plan d'ensemble. Cent mille manifestants qui scandent: «Menteur, menteur, menteur!»

4• Plan moyen: la caméra est derrière l'épaule du sniper. Il vise. Silence. Pan. /Deux secondes/ Pan. Il regarde l'objectif. Il dit: «Hum, hum!» Il montre du doigt en direction du tir...

5• Plan d'ensemble plongée Jour. Lumière forte. Une place asphaltée. Noir et blanc. Un homme seul marche; il traverse le champ. Son ombre le devance. Noir & blanc. Un tir. L'homme tombe sur son ombre. Noir & blanc.

6• Un portable. Plan moyen. Une ombre nage au-dessus de l'asphalte. L'ombre s'approche de l'homme tué et le recouvre. Du rouge se répand de la blessure. Noir & blanc. Le martyr.

7• Plan d'ensemble. Nuit. Des milliers de manifestants défilent devant la caméra dans un quartier pauvre vers la «Place de la liberté». Ils «chantent».  Un panneau passe devant l'écran réclamant la protection de la Communauté internationale. Cette pancarte me rappelle les titres dans les films muets. La pancarte ne décrit pas l'épisode. Elle raconte ce qui le précède et ce qui le suit. Elle suggère l'épisode suivant. Le panneau est écrit à la main.

Oui, il faut protéger les manifestants. Mais comment? Il ne sait pas, celui qui porte la pancarte. Moi non plus, je ne sais pas.

Depuis des mois, les cinéastes syriens ont lancé un appel pour l'arrêt des assassinats des civils. Depuis six mois, on tire sur les manifestants. La séance d'ouverture se poursuit. Le massacre se poursuit. Les obsèques également. On tire sur les cortèges funèbres. On assassine les rituels. Les funérailles grossissent, grandissent... Funérailles syriennes, manifestations et sacrifices... Le temps barbare qui ravage le temps humain.

Des milliers de syriens troués de balles... Ils sont maintenant 4 pieds sous terre. Sur cette même terre, l'alphabet a été découvert il y a quatre mille ans. Chaque lettre décline les noms de ces martyrs. Et pour réciter tous leurs noms, il nous faut des milliers d'années. Ces années qui deviennent leurs mémoires et leurs sentiments.

La communauté internationale ne pourra jamais leur rendre la vie. Et cet alphabet épelle les noms des milliers de prisonniers.

Me voilà vous disant «des milliers»... Un chiffre. Telle est la «sagesse» du tueur qui assassine les droits de l'homme.

Les prisonniers syriens sont kidnappés dans les rues quand ils manifestent, ils sont arrachés à leurs maisons. Ils ne reviennent plus... Ou bien, ils réapparaissent morts, torturés rapidement...  Fast-food-Barbarie.

L'unité de temps est saturée des noms des tués de la veille.

Yahia Charbaji a été arrêté à Dera pour avoir inventé une arme en rose et eau... Il a disparu. Le retouvera-t-on vivant?

Et Amer Matar et Jouan Ahwa et Hanadi Zalhouta et Omar Assad et Tarek Abd el Hay... Reveindront-ils un jour?

Et la juriste Najati Tayara. Et Chadi Abou Fakhr, le Paradiso syrien... Son père avait travaillé dans le laboratoire des studios de cinéma et il est décédé d'un cancer... Les plans du cinéma ont fauché son fils et la liberté. Chadi a disparu depuis deux mois. Est-il toujours en vie? Je ne sais pas. La Croix-Rouge ne l'a pas retouvé dans les hallucinantes prisons «science-fiction»...

Hier, j'ai demandé à mon ami qui est à Damas:

«Que penses-tu de la situation?»

Il m'a répondu:

«La liberté.»

Il a rajouté:

«Les images des tués sont vraies. Le criminel est fier de ces images comme un tueur en série au coeur de pierre.»

Sanglots

Sanglots

Sanglots.

«Des milliers dis-tu?»

«Où est mon fils?»

«Les Syriens ne demandent pas d'aide pour eux-mêmes, ils demandent l'aide pour les autres peuples. Comment pourront-ils récupérer leur humanité?»

Comme je ne disais rien, il m'a demandé:

«Où tu es?»

«Je suis à Venise.»

Les Syriens ne demandent pas qu'on les protège de la mort puisqu'ils y font face chaque fois qu'ils manifestent. Ils demandent qu'on protège l'humanité. Ils demandent de la communauté internationale la protection de l'homme.

Des comités d'observateurs. Et la presse qui contemple la mort de leur liberté; car l'imaginaire de la jeunesse syrienne, ce nouvel alphabet, intelligent, ironique et magique mérite toute notre protection.

Ossama Mohammed

Oussama Mohammed
Oussama Mohammed (2 articles)
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