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Quand Google nous prend pour de gros bêtas

Chez Google, à San Francisco. REUTERS/Beck Diefenbach

Chez Google, à San Francisco. REUTERS/Beck Diefenbach

Google a de très bons côtés. Sauf quand l'entreprise américaine essaie de prendre les autres acteurs du web pour des idiots.

J’aime bien Google. Le côté sans chichis du principal service fourni (la recherche d’information) me va parfaitement.

J’aime bien aussi en général les gens qui bossent chez Google. J’ai d’ailleurs pas mal d’ex-collègues au niveau européen et j’adore leurs lobbyistes français. On travaille bien ensemble sur les sujets qui nous rapprochent (statut des intermédiaires techniques, cookies). On a même monté une assos ensemble pour gueuler et pleurer sur les machines à tirer dans les coins numériques. Leur chef lobbyiste est un mec sympa, plutôt drôle et qui arrive encore à nous faire croire qu’il découvre en même temps que nous les décisions souvent ubuesques de sa maison mère.

Je déteste Google et son penchant à nous prendre pour des débiles profonds, nous qui n’avons pas touché le jackpot et qui sommes englués sur les rives de l’Ancien Monde.

Ça avait été particulièrement agaçant quand après avoir ardemment défendu en Europe le concept de net neutralité (un gimmick de ces chroniques sur Slate.fr), on avait découvert que dans notre dos, Google s’arrangeait aux Etats-Unis avec le géant des télécoms Verizon pour mettre le concept à sa seule sauce: «Internet, ça doit être neutre mais ça doit surtout arranger Google.»

C’est tout aussi crispant quand on voit que Google a tiré merveilleusement parti de l’imbroglio fiscal européen pour payer le moins de taxes possibles. L’Europe, on l’a voulu et il n’y a quelques sénateurs à la recherche d’un coup de pubs qui peuvent reprocher à Google d’avoir su tirer parti des règles fiscales que nous avons mises en place. Le problème après c’est que les sénateurs-en-veine-de-lumière imaginent ensuite des mesures inappropriées pour contrer les conséquences de ces règles, ça donne la taxe Google qui explosait à la tête des start ups françaises… Heureusement on s’est bien bougé et la taxe est enterrée jusqu’à la prochaine loi de finances.

Mais là encore une fois, on ne peut rien reprocher à Google sauf peut-être le discours, la main sur le cœur et l’autre sur la bible pour mettre en avant qu’on se trompe de cible, qu’ils ne sont pas méchants (don’t be evil) et qu’ils vont faire beaucoup pour la France.

Mouais.

A nous Européens de changer les règles fiscales pour coincer Google, mais c’est très ambitieux (doux euphémisme).

Mais là où l’irritation est à son comble, c’est quand Google nous prend pour des cons. Un des exemples le plus marquant est l’utilisation de la notion de bêta, ces logiciels qui sont en phase de tests.

Ah bêta, que d’abus on commet en ton nom! Et Google manipule l’argument avec une dextérité admirable.

En effet, quel que soit le nouveau service que lance Google –comme d’autres peut-être mais rarement avec autant de raffinement (Gmail, son service de messagerie, Google News, son service d’actualités, ou Google+, son service communautaire qui est supposé contrer Facebook)–, le lancement est fait en utilisant la notion de bêta.

Pourquoi pas. Mais là où ça coince, c’est que le service, selon Google, continue à être «bêta» des mois voire des années après sa sortie. C’est pratique. En résumé Mister Google dit: «Je me fous techniquement de la gueule de mes concurrents, mais mon bon monsieur, je ne suis pas coupable, c’est un bêta.»

Bêta ou le bouclier juridique numérique donc.

Ben voyons.

Prenons un exemple: Google+ (j’aurais pu prendre Google News où les vidéos d’information ne sont répertoriées que si ce sont des vidéos originaires de Youtube… la marque vidéo de Google ou également Gmail où les seules vidéos embeddables –encapsulables en mauvais français– dans le corps d’un mail de Gmail sont aussi des vidéos de YouTube).

Donc Google+.

Lorsque on demande à Google pourquoi dans ce nouveau service, ne sont disponibles –à savoir accessibles directement et non sous forme de liens– que les vidéos de YouTube, on nous répond très benoitement:

«Le service Google+ est actuellement en version bêta et les inscriptions sur celui-ci restent limitées aux personnes ayant reçu une invitation. Durant cette phase de développement, Google Inc. essaye donc chaque jour d'apporter de nouvelles améliorations à ce produit et d'y intégrer de nouvelles fonctionnalités.
Pour des raisons purement techniques, toutes les vidéos provenant des diverses plateformes d'hébergement ne peuvent pour le moment être exportées dans Google+. Cependant les équipes techniques de Google Inc. travaillent dans le but d'intégrer à terme le maximum de sources vidéos dans Google+.»

Ben voyons bis. L’empire attaque pour une hégémonie toujours plus grande et cette notion de bêta permet tous les excès.

L’empire a donc de beaux jours devant lui et la contre-attaque n’est même pas programmée.

Que faire? Déjà faire connaître cet état de fait, l’évoquer avec les autorités de la concurrence aussi. Les abus de position dominante sont en effet sanctionnables par elles. Ce sont des pratiques unilatérales émanant d'un acteur économique qui use de sa position de force sur un marché pour le verrouiller, pour évincer ses concurrents ou pour empêcher l'arrivée de nouveaux entrants.

C’est pas le cas ici?

Certes qui dit position dominante ne dit pas forcément abus, mais implique obligatoirement un «marché pertinent» sur lequel s’exerce l’éventuel abus.

La définition du ou des marchés pertinents est essentielle pour déterminer l’existence d’un abus de position dominante. En effet, la détention du pouvoir de marché conférant une position dominante s’apprécie nécessairement sur un marché délimité avec précision. La définition du marché pertinent est la suivante: «Le marché, au sens où l’entend le droit de la concurrence, est défini comme le lieu sur lequel se rencontrent l’offre et la demande pour un produit ou un service spécifique.»

Alors? Les services mail, les services communautaires,  les services d’informations sont-ils des marchés pertinents? Pas de trace en tous cas de prise de position des autorités de la concurrence qui se concentrent sans doute sur le service de moteur de recherches de Google. Bon, on a d’autres arguments (chut), on ne va pas laisser tomber.

Gros bêta, ce n’est pas une fin en soi.

Giuseppe de Martino

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