Pour en finir avec le plagiat en littérature

Le plagiat, ou plutôt l'intertextualité, est un genre littéraire à part entière, qu'il ne faut pas confondre avec le plagiat universitaire.

Books / shuttershack via Flickr CC License By

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Encore une polémique de plagiat. Joseph Macé-Scaron a recopié dans son dernier livre, Ticket d'entrée, plusieurs paragraphes d’un livre d’un auteur américain Bill Bryson. C’est une ritournelle habituelle ces derniers temps, pas un mois sans qu’un auteur soit brocardé. Sauf que crier au loup à chaque fois montre une méconnaissance grave de la littérature et pourrait aboutir, à terme, à un recul de la création si elle s’expose constamment à de tels autodafés.

A mettre tout le monde dans le même sac, on en oublie toute mesure. Entre un auteur de fiction, Michel Houellebecq ou Joseph Macé-Scaron, qui recopie un paragraphe et un chercheur ou un politique qui fait la même chose, il y a un monde. Malheureusement, les journalistes ne font pas la différence et tout le monde est touché au même point par l’opprobre.

Le plagiat, genre littéraire à part entière

Or, le plagiat –qui n’est sans doute pas le bon mot tellement il est marqué négativement– est un genre littéraire à part entière. Joseph Macé-Scaron s’en est d’ailleurs défendu:

«Avant, en littérature, quand il y avait un clin d'oeil, on applaudissait, aujourd'hui on tombe à bras raccourcis sur l'auteur [...]. Et les emprunts, cela devient un crime, un blasphème [...] La littérature ne s'écrit pas ex-nihilo, les auteurs se nourrissent les uns des autres et l'ont toujours fait. L'intertextualité, c'est un classique de la littérature, même si je n'ai pas la prétention de me mettre à la hauteur des grands auteurs. Il y a par exemple chez Montaigne 400 passages empruntés à Plutarque...»

La littérature est une réinterprétation du monde par l’auteur. Qu’il utilise ses mots ou les mots déjà écrits par un autre, cela n’a pas vraiment d’importance. Là où on devrait applaudir, on critique finalement ce qui n’est qu’un jeu habile. Lautréamont, dans ses Poésies, le disait mieux que quiconque:

«Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste.»

Le poète s’est d’ailleurs largement inspiré, voire a plagié l’univers de Dante pour sa propre création.

Quand Houellebecq récupère des descriptions de dépliants, il se les approprie en tant qu'artiste, dans la même veine qu’un Duchamp qui expose des chiottes et déclare que c’est de l’art ou le Ceci n’est pas une pipe de Magritte.

L’écrivain a deux références: le monde «réel» qui l’entoure mais aussi, souvent autant, parfois plus, le monde littéraire et tous les bouquins qu’il a pu lire (ou écrire). Tout l’enjeu pour les commentateurs étant ensuite de trouver ces références pour mieux comprendre l’oeuvre, et cela donne souvent des nuits blanches aux étudiants en lettres.

A ce titre, il faut remercier la personne qui a signalé à Arrêt sur Images et Acrimed les paragraphes recopiés puisqu’elle nous fait gagner beaucoup de temps de recherche. Mais il faut en vouloir aux journalistes de l’avoir immédiatement présenté comme une faute grave et d’appeler ensuite, comme j’ai pu l’entendre, à installer des logiciels dans les maisons d’édition pour reconnaître le plagiat.

Le jeu de l'intertextualité

En 2010, j’ai publié un premier roman numérique, La jeune fille aux verres d’eau. Je suis beaucoup moins connu que Houellebecq ou Joseph Macé-Scaron (même pas connu du tout) et, évidemment, cela n’intéresse personne de savoir si j’ai pu plagier ou pas. Or, si les gens cherchaient, ils trouveraient des phrases recopiées d’ailleurs. Et, vu l’ambiance actuelle, ils le verraient sans doute comme un infâme plagiat, comme une volonté de –je ne sais pas– gagner du temps, par flemme, sans que cela se voit. Au contraire, ma volonté fut consciente de reprendre ces passages et ma plus grande joie serait que des lecteurs le remarquent.

Dans ce roman, le narrateur, empêtré en permanence dans des distorsions de la réalité se retrouve souvent à reprendre des phrases de discours, de poème ou d’autres. Page 89, il part dans une longue diatribe, tirée tout droit de l’Enéide de Virgile.

Certes, lorsque le narrateur a terminé de parler, son interlocuteur se moque et lui demande: «Comment vas-tu Énée?». Pour certains la référence peut être claire, comme sans doute les reprises de Joseph Macé-Scaron pour les lecteurs avertis, mais il n'est précisé clairement nulle part que ce paragraphe, assez long, est une reprise de l’Enéide. Donc, si je comprends bien l’ambiance actuelle, c’est du plagiat. C’est mal.

A un autre moment, page 31, le narrateur tente de convaincre une foule qui se désintéresse de lui en débitant interminablement des discours révolutionnaires. Aucune phrase n’est inventée, ce n’est qu’un mélange de citations obscures du Che Guevara et de différents dirigeants communistes. Mais ce n’est précisé nulle part. Plagiat donc? Alors que, justement, au moment de l’écriture, j’ai fait ce choix conscient de reprendre ces textes plutôt que d’en inventer car pour des questions de référence et d’interprétation, d’intertextualité, cela me paraissait bien plus pertinent.

A l’inverse, peut-être pas dans ce roman mais dans d’autres textes, il m’est arrivé d’inventer des citations et de les attribuer à des auteurs juste pour le plaisir de jouer avec eux et leurs univers.

La fiction n'est pas la recherche

N’oublions pas que ces romans sont des oeuvres de fiction, ce ne sont pas des livres de recherche. Accumuler les astérisque, les guillemets et les notes de bas de page risqueraient surtout de rendre la lecture indigeste. Un peu comme si au moment de séduire quelqu’un on lui expliquait mot pour mot ce que l’on est en train de faire pour finir par réussir à l’embrasser.

D’ailleurs, c’est amusant, lors de la mise en page de mon roman nous avions envisagé avec la directrice de la collection de mettre en perspective ces références. Comme tout semble possible avec le numérique, il avait été évoqué le fait de mettre des liens hypertextes ou de créer des sortes de pages cachées pour signifier la référence de manière explicite.

Mais parce que finalement ce n’était pas si simple (il fallait envisager une version sans les liens, une autre avec), et parce que nous n’étions pas certain de tout vouloir expliquer, l’idée avait été abandonnée. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que cela était une si bonne idée, à part pour des questions d’égo, en mode «vous avez vu toutes mes références, vous avez vu tout ce que j’ai lu et de quelle manière j’arrive à les placer, ohlàlà, je suis trop fort».

L’un des problèmes dans les polémiques autour du plagiat est sans doute d’ailleurs le manque de connaissance littéraire des commentateurs. Lorsque l’écrivain japonais Kenzaburō Ōe écrit dans sa nouvelle seventeen, «On n’est pas sérieux quand on a 17 ans», sans guillemets ni référence à l’auteur, personne ne s’émeut, car tout le monde sait que c’est un hommage à Rimbaud.

Mais, dans le cas de Joseph Macé-Scaron, peu de gens connaissent l’américain repris, donc on imagine immédiatement qu’il a voulu profiter de la faible notoriété de cet auteur pour récupérer sa prose à bon compte. Alors que, sans doute, cet écrivain est très important pour lui et il ressentait le vif besoin de l’inclure à sa propre oeuvre. Si le seul plagiat autorisé désormais est celui des citations du site Evene, cela va grandement appauvrir la littérature.

J’ai pour projet depuis un moment d’écrire un jour un roman où je n’aurai créé aucune des phrases, où il n'y aura que des mots ou des paragraphes repris. Je ne serai que l’architecte avec des matériaux venus d’ailleurs (cela a peut-être déjà été fait).

D’une part, je suis persuadé que cela donnerait un ouvrage viable, agréable à lire, d’autre part, je suis sûr que l’ensemble final m’appartiendrait complètement et que je pourrai me revendiquer «auteur» de ce roman. De lire les polémiques stériles actuelles autour du plagiat en littérature me renforce dans cette intime conviction.

Quentin Girard

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L'AUTEUR
Quentin Girard Quentin Girard est journaliste à Libération. Il est l'un des fondateurs du magazine Megalopolis et de la revue L'imparfaite. Il vient de publier un roman numérique aux Editions les chemins de tr@verse. Ses articles
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Publié le 24/08/2011
Mis à jour le 24/08/2011 à 16h19