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Encore une polémique de plagiat. Joseph Macé-Scaron a recopié dans son dernier livre, Ticket d'entrée, plusieurs paragraphes d’un livre d’un auteur américain Bill Bryson. C’est une ritournelle habituelle ces derniers temps, pas un mois sans qu’un auteur soit brocardé. Sauf que crier au loup à chaque fois montre une méconnaissance grave de la littérature et pourrait aboutir, à terme, à un recul de la création si elle s’expose constamment à de tels autodafés.
A mettre tout le monde dans le même sac, on en oublie toute mesure. Entre un auteur de fiction, Michel Houellebecq ou Joseph Macé-Scaron, qui recopie un paragraphe et un chercheur ou un politique qui fait la même chose, il y a un monde. Malheureusement, les journalistes ne font pas la différence et tout le monde est touché au même point par l’opprobre.
Or, le plagiat –qui n’est sans doute pas le bon mot tellement il est marqué négativement– est un genre littéraire à part entière. Joseph Macé-Scaron s’en est d’ailleurs défendu:
«Avant, en littérature, quand il y avait un clin d'oeil, on applaudissait, aujourd'hui on tombe à bras raccourcis sur l'auteur [...]. Et les emprunts, cela devient un crime, un blasphème [...] La littérature ne s'écrit pas ex-nihilo, les auteurs se nourrissent les uns des autres et l'ont toujours fait. L'intertextualité, c'est un classique de la littérature, même si je n'ai pas la prétention de me mettre à la hauteur des grands auteurs. Il y a par exemple chez Montaigne 400 passages empruntés à Plutarque...»
La littérature est une réinterprétation du monde par l’auteur. Qu’il utilise ses mots ou les mots déjà écrits par un autre, cela n’a pas vraiment d’importance. Là où on devrait applaudir, on critique finalement ce qui n’est qu’un jeu habile. Lautréamont, dans ses Poésies, le disait mieux que quiconque:
«Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste.»
Le poète s’est d’ailleurs largement inspiré, voire a plagié l’univers de Dante pour sa propre création.
Quand Houellebecq récupère des descriptions de dépliants, il se les approprie en tant qu'artiste, dans la même veine qu’un Duchamp qui expose des chiottes et déclare que c’est de l’art ou le Ceci n’est pas une pipe de Magritte.
L’écrivain a deux références: le monde «réel» qui l’entoure mais aussi, souvent autant, parfois plus, le monde littéraire et tous les bouquins qu’il a pu lire (ou écrire). Tout l’enjeu pour les commentateurs étant ensuite de trouver ces références pour mieux comprendre l’oeuvre, et cela donne souvent des nuits blanches aux étudiants en lettres.
A ce titre, il faut remercier la personne qui a signalé à Arrêt sur Images et Acrimed les paragraphes recopiés puisqu’elle nous fait gagner beaucoup de temps de recherche. Mais il faut en vouloir aux journalistes de l’avoir immédiatement présenté comme une faute grave et d’appeler ensuite, comme j’ai pu l’entendre, à installer des logiciels dans les maisons d’édition pour reconnaître le plagiat.
En 2010, j’ai publié un premier roman numérique, La jeune fille aux verres d’eau. Je suis beaucoup moins connu que Houellebecq ou Joseph Macé-Scaron (même pas connu du tout) et, évidemment, cela n’intéresse personne de savoir si j’ai pu plagier ou pas. Or, si les gens cherchaient, ils trouveraient des phrases recopiées d’ailleurs. Et, vu l’ambiance actuelle, ils le verraient sans doute comme un infâme plagiat, comme une volonté de –je ne sais pas– gagner du temps, par flemme, sans que cela se voit. Au contraire, ma volonté fut consciente de reprendre ces passages et ma plus grande joie serait que des lecteurs le remarquent.
Dans ce roman, le narrateur, empêtré en permanence dans des distorsions de la réalité se retrouve souvent à reprendre des phrases de discours, de poème ou d’autres. Page 89, il part dans une longue diatribe, tirée tout droit de l’Enéide de Virgile.
Certes, lorsque le narrateur a terminé de parler, son interlocuteur se moque et lui demande: «Comment vas-tu Énée?». Pour certains la référence peut être claire, comme sans doute les reprises de Joseph Macé-Scaron pour les lecteurs avertis, mais il n'est précisé clairement nulle part que ce paragraphe, assez long, est une reprise de l’Enéide. Donc, si je comprends bien l’ambiance actuelle, c’est du plagiat. C’est mal.
A un autre moment, page 31, le narrateur tente de convaincre une foule qui se désintéresse de lui en débitant interminablement des discours révolutionnaires. Aucune phrase n’est inventée, ce n’est qu’un mélange de citations obscures du Che Guevara et de différents dirigeants communistes. Mais ce n’est précisé nulle part. Plagiat donc? Alors que, justement, au moment de l’écriture, j’ai fait ce choix conscient de reprendre ces textes plutôt que d’en inventer car pour des questions de référence et d’interprétation, d’intertextualité, cela me paraissait bien plus pertinent.
A l’inverse, peut-être pas dans ce roman mais dans d’autres textes, il m’est arrivé d’inventer des citations et de les attribuer à des auteurs juste pour le plaisir de jouer avec eux et leurs univers.
N’oublions pas que ces romans sont des oeuvres de fiction, ce ne sont pas des livres de recherche. Accumuler les astérisque, les guillemets et les notes de bas de page risqueraient surtout de rendre la lecture indigeste. Un peu comme si au moment de séduire quelqu’un on lui expliquait mot pour mot ce que l’on est en train de faire pour finir par réussir à l’embrasser.
D’ailleurs, c’est amusant, lors de la mise en page de mon roman nous avions envisagé avec la directrice de la collection de mettre en perspective ces références. Comme tout semble possible avec le numérique, il avait été évoqué le fait de mettre des liens hypertextes ou de créer des sortes de pages cachées pour signifier la référence de manière explicite.
Mais parce que finalement ce n’était pas si simple (il fallait envisager une version sans les liens, une autre avec), et parce que nous n’étions pas certain de tout vouloir expliquer, l’idée avait été abandonnée. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que cela était une si bonne idée, à part pour des questions d’égo, en mode «vous avez vu toutes mes références, vous avez vu tout ce que j’ai lu et de quelle manière j’arrive à les placer, ohlàlà, je suis trop fort».
L’un des problèmes dans les polémiques autour du plagiat est sans doute d’ailleurs le manque de connaissance littéraire des commentateurs. Lorsque l’écrivain japonais Kenzaburō Ōe écrit dans sa nouvelle seventeen, «On n’est pas sérieux quand on a 17 ans», sans guillemets ni référence à l’auteur, personne ne s’émeut, car tout le monde sait que c’est un hommage à Rimbaud.
Mais, dans le cas de Joseph Macé-Scaron, peu de gens connaissent l’américain repris, donc on imagine immédiatement qu’il a voulu profiter de la faible notoriété de cet auteur pour récupérer sa prose à bon compte. Alors que, sans doute, cet écrivain est très important pour lui et il ressentait le vif besoin de l’inclure à sa propre oeuvre. Si le seul plagiat autorisé désormais est celui des citations du site Evene, cela va grandement appauvrir la littérature.
J’ai pour projet depuis un moment d’écrire un jour un roman où je n’aurai créé aucune des phrases, où il n'y aura que des mots ou des paragraphes repris. Je ne serai que l’architecte avec des matériaux venus d’ailleurs (cela a peut-être déjà été fait).
D’une part, je suis persuadé que cela donnerait un ouvrage viable, agréable à lire, d’autre part, je suis sûr que l’ensemble final m’appartiendrait complètement et que je pourrai me revendiquer «auteur» de ce roman. De lire les polémiques stériles actuelles autour du plagiat en littérature me renforce dans cette intime conviction.
Quentin Girard
Votre confraternité vous honore. Mais il y a une grosse différence entre les exemples que vous donnez et les pratiques de voyous des vils copistes comme PPDA ou Macé-Scaron. À qui fera-t-on croire qu'il s'agissait, dans le cas de ce dernier, de citations ou d'hommages en forme de clins d'œil ? Dans ce cas il n'était nul besoin de camoufler grossièrement les parties pompées.
Non, désolé monsieur l'avocat, la défense de votre ami (à moins qu'il s'agisse d'un plaidoyer pro domo ?) ne tient pas. Dans le cas qui nous occupe, on est dans le "pas vu, pas pris". Faut pas prendre les lecteurs pour des billes.
...et je suis globalement d'accord avec ce que vous dites, de même que je comprends votre irritation. Mais on ne peut pas plus dédouaner tous les auteurs reprenant des passages d'autres écrivains que tous les vouer aux gémonies, comme le font effectivement certains journalistes fantasmant à l'idée de "faire tomber" quelque célébrité. Ok pour des citations sous forme de clins d’œil, bien entendu, ou pour le patchwork que vous évoquez à la fin, véritable œuvre de création. Mais il existe une zone grise entre l'intertextualité et le plagiat, entre l'hommage et le pillage, et il me semble que votre papier, en dénonçant les outrances des uns, jette quelque peu le bébé avec l'eau du bain.
Tout est question de mesure et de proportions, à mon sens. Reprendre quelques lignes? ok; quelques paragraphes? à voir; des éléments importants de la trame d'un récit? cela devient suspect; des pages entières... Vous m'accorderez qu'il y a certainement, à un moment où un autre, une limite. Je ne dis pas qu'elle est facile à identifier, et je vous accorde que certains la placent à un niveau ridiculement faible, mais elle existe.
En ce sens, je ne suis pas d'accord avec votre passage sur le "manque de culture" de ceux dont vous dénoncez les propos. A mon avis, la licence que l'on peut s'autoriser dans l'emprunt dépend de la connaissance active ou passive que les lecteurs ont de l’œuvre reprise, et, dans un monde dans lequel il se publie des milliers de fois plus de livres que l'on ne pourrait lire en des milliers de vies, cela n'est pas innocent. J'adore Bill Bryson (lisez son livre sur Shakespeare, même s'il y parle peu de lui au final; une merveille!), mais je comprends très bien qu'on ne l'ait pas lu - je connais plein de gens très biens et cultivés qui ne le connaissent pas, même aux Etats-Unis - ou que l'on n'identifie pas la reprise de passages de ses livres aisément. Personne ne reproche à J. Joyce ou D. Simmons de s'être inspirés d'Homère, mais un auteur qui reprendrait de nombreux éléments d'un roman publié à quelques exemplaires dans un pays du tiers-monde... Bref. Je ne suis sans doute pas clair, mais j'espère que vous me comprenez.
Une dernière chose, enfin. Il me semble que, dans le cas de Houellebecq (NB: à noter les coquilles dans votre texte, où le nom est écrit une ou deux fois *Houllebeq) au moins, l'accusation de plagiat a fait un flop. Les lecteurs du livre, le jury du Goncourt, ont bien compris que la montagne avait accouché d'une souris.
PS: Votre papier m'a rappelé le film 'A la rencontre de Forrester', dans lequel une étudiant cherchant l'inspiration, sous forme d'exercice, commence par recopier une nouvelle avant sa propre histoire s'épanouir.
Merci d'exprimer clairement ce que j'éprouve moi-même.
La différence entre une "allusion", une "citation" ou un "plagiat" n'est en effet qu'une question de mesure, de contexte, et surtout "d'intention" de l'auteur. Et ce n'est certainement pas à des critiques, journalistes ou pas, d'engager des polémiques sur cette question.
Qu'un auteur originel s'en offusque serait plus normal, mais un auteur véritable ne s'offusquera jamais qu'on reprenne ses propres lignes dans un contexte différent. A mon humble avis c'est même un hommage que lui rend le soi-disant "plagiaire".
Je ne parle évidement pas ici de centaines de pages comme dans l'affaire PPDA, mais bien de quelques lignes, voire un paragraphe ou deux par-ci par-là.
Il y a quand même une différence entre prendre plusieurs paragraphes mots pour mots (avec la justification "Je n'y connais rien dans ce domaine donc j'ai emprunté ailleurs"), en enlevant éventuellement une phrase au milieu, et faire un clin d'oeil (prénom comme expliqué par l'auteur) ou faire référence à quelque chose.
Le sujet m'interpelle particulièrement puisque je suis auteur moi-aussi, que j'adore foutre des références partout et considère que tout a déjà été fait et que nous ne faisons que recycler.
Jonathan Safran Foer a, par exemple, publié un livre-concept il y a quelques mois : Tree of Codes (voir http://troisiemepatte.wordpress.com/2011/03/23/jonathan-safran-foer-tree-of-codes/) où il emprunte à d'autres pour découper et recréer. Bref, là on peut parler d'appropriation de références pour une œuvre personnelle, tout comme le fait d'effectuer un vrai travail d'architecte avec des matériaux venus d’ailleurs (tel est votre projet)… car il y a transformation qui a du sens et qui va bien plus loin qu'une copie de plusieurs passages balancés tels quels dans un autre texte. Houellbecq le fait bien, je sais, mais il le fait sur des passages sans intérêt, dénués de sens et qui n'ont grande valeur intrinsèque de "création" pour en faire autre chose. Or, manque de bol, JMS le fait sur des passages qui en ont et qui sont l'expression personnelle d'un autre auteur…
Là où je serai peut-être plus polémique, c'est sur ce passage-là :
"L’un des problèmes dans les polémiques autour du plagiat est sans doute d’ailleurs le manque de connaissance littéraire des commentateurs."
Il faut bien comprendre que nous sommes souvent vus comme des petits merdeux arrogants et imbus d'eux-mêmes qui se regardent écrire au lieu d'écrire… ce qui ne s'arrange pas quand un auteur va faire référence à des auteurs-mythes connus et reconnus pour justifier ou expliquer. Alors quand on remet en doute le lecteur sur sa connaissance littéraire, ça ne va pas s'arranger car c'est un peu insinuer que le lecteur est un imbécile auquel il faut tout expliquer.
Non, décidément, J'ai un peu beaucoup de mal à me reconnaître dans cette partie de congénères qui se masturbe intellectuellement en mettant en avant des grands auteurs alors qu'ils n'ont jamais rien prouvé… et se permettent en plus de prendre le lecteur de haut. A ce moment-là, autant écrire pour soi-même. Il ne faut pas s'étonner si certains ne veulent même plus lire alors qu'on leur propose ça…
En effet, par Yak Rivais, dans son roman "Les Demoiselles d'A.".
"J’ai pour projet depuis un moment d’écrire un jour un roman où je n’aurai créé aucune des phrases, où il n'y aura que des mots ou des paragraphes repris. Je ne serai que l’architecte avec des matériaux venus d’ailleurs (cela a peut-être déjà été fait)."
C'est le sujet du livre Les voleurs de beauté de Pascal Bruckner, dont le personnage princiapl est un plumitif aspirant à la gloire littéraire tout en écrivant un livre qui ne doive rien à son auteur puisqu'il plagie en bibliothèque dans d'obscurs volumes depuis longtemps publiés. J'avais écrit un long article sur la question sur la question puisque Bruckner s'était auto-plagié en de nombreux endroits sur un autre de ses romans qu'il déteste et vise souvent à faire disparaitre de ses bibliographies:
http://www.ohmydahlia.com/blog/?p=1212
Car au final, qui n'a pas été hyper heureux, l'espace d'un instant, de comprendre une référence dans un livre (ou dans un film d'ailleurs)?
Souvent, ça fait ma journée comme disent les anglosaxons, car je me dis qu'au milieu de ces lecteurs/spectateurs "débiles", j'ai pu comprendre l'intention de l'auteur.
Et ça, ça n'a pas de prix!
Aussi grave que celle de quelqu'un qui, dès la première phrase, annonce que le plagiat est un genre littéraire ?
Le plagiat est donc à placer à côté du roman historique et du polar, comme une genre ayant un style et des thèmes propres ? J'en ai marre des romans historiques, cette année sur la plage je vais plutôt lire des plagiats ?
Je ne vois pas vraiment non plus comment l'intertextualité pourrait être un genre littéraire, puisque c'est le lien entre les textes. Que le plagiat soit une des formes de l'intertextualité ne fait aucun doute, mais le simple fait de faire référence, explicitement ou non, à une autre œuvre ne peut être constitutif d'un genre.
Pour ce qui concerne votre projet d'assemblage de matériaux littéraites empruntés, Walter Benjamin l'a plus ou moins de manière inachevée dans son "Livre des passages" qui se lit presque comme une grande fresque de fiction: http://www.hup.harvard.edu/catalog.php?recid=27259&content=book.
Au reste, c'est effectivement une belle idée que de faire résonner entre eux les auteurs, de trouver correspondances et cohérences dans leurs oeuvres respectives. Cela s'apparentrait en fait un peu au travail d'un bon DJ, s'appropriant les sons d'autres afin de créer une forme nouvelle.
Vous avez raison, et Macé-Scarron lui-même, il est à tout à fait vrai que la littérature s'alimente beaucoup d'elle-même et que le lion est fait de mouton digéré, comme disait Valéry. Reste à savoir si, dans le cas présent, il s'agit d'un plagiat littéraire (à la Montaigne) ou d'une faute. Or précisément, Macé-Scarron a d'abord reconnu avoir fait "une connerie", avouant qu'il avait oublié de retravailler les passages copiés du livre-source sur son cahier. Il était donc initialement question, en effet, d'une élaboration littéraire à partir de la source ; mais en reconnaissant son oubli, Macé-Scarron concède qu'il n'a en définitive proposé qu'une copie de la source, sans la retravailler, autrement dit qu'il en est resté à la première étape du projet initialement prévu. Ainsi il reconnaît lui-même son plagiat ; quant à défendre l'inter- ou l'intra-textualité, cela revient à plaider pour le projet initial, lequel n'a précisément pas pris corps.