Monde

Emeutes de Londres: les soubresauts d'une vieille société

Denis MacShane, mis à jour le 10.08.2011 à 17 h 32

L'Angleterre, et plus largement les sociétés occidentales, sont dans une phase de transition économique et sociale dont les évènements de ces derniers jours sont un symptôme.

Des officiers de police en tenue antiémeute se tiennent devant un immeuble en feu, à Tottenham. REUTERS/Stefan Wermuth.

Des officiers de police en tenue antiémeute se tiennent devant un immeuble en feu, à Tottenham. REUTERS/Stefan Wermuth.

Les émeutes et la vue de Londres en flammes sont des symptômes de la crise que nous traversons des deux côtés de l'Atlantique. Ni l’économie américaine ni l’économie européenne ne fonctionnent. La droite demande davantage de néo-libéralisme, la gauche plus d’Etat. Ont-elles toutes les deux tort? Avons-nous besoin à la fois de plus de marché et de plus d’Etat?

Les causes immédiates des émeutes sont faciles à repérer. Un homme a été tué par la police jeudi. Sa famille a été traitée de manière irrespectueuse vendredi quand elle s’est rendue au poste de police local pour manifester. Quelqu’un a mis le feu à une voiture. Rapidement, une foule s’est rassemblée et a commencé à se battre et à piller les magasins. La police londonienne était décapitée depuis la démission de son chef, impliqué dans le scandale News of the World et le comportement criminel de certains journalistes. Le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur et le maire de Londres étaient tous en vacances. Tel Néron, M. Cameron sirotait du vin en Toscane pendant que Londres brûlait. Pendant trois jours, l’Etat a perdu le contrôle de la rue.

Des émeutes d'origine économique

Les émeutes n’étaient pas d’origine raciale, ne visaient pas les immigrés. Les enfants de la bourgeoisie blanche étaient tout aussi occupés à dévaliser les magasins que les adolescents pauvres de la communauté noire. Le magasin Hugo Boss du quartier BCBG de Chelsea a été pillé. C’était comme si les enfants dont les parents font leurs courses chez Tati pouvaient vivre pendant trois jours dans le monde de Louis Vuitton et Prada: finalement, toutes ces publicités glamour pour des produits luxueux cessaient d’être un rêve pour devenir réalité.

M. Cameron est maintenant de retour mais il doit affronter un dilemme. Les policiers sont en colère et démoralisés car ils subissent des coupes massives dans leurs effectifs, leurs salaires et leurs retraites. Les services publics qui tenaient à bout de bras les quartiers populaires exclus subissent leurs propres coupes. La société affronte les marchés: les marchés réclament de l’austérité et la société de la solidarité, du moment que c’est quelqu’un d’autre qui paie.

Les affrontements de Londres sont sans précédent en Europe. Pires que les voitures brûlées à Lyon et les éruptions de violence en région parisienne il y a quelques années. Plus étendus que les violences d’Athènes l’été dernier. La droite pointe du doigt la faillite des familles et l’absence d’un principe de responsabilité. La gauche cible le manque d’emplois et le racisme constant auquel font face les citoyens britanniques d’origine étrangère. Dans ses paroles, M. Cameron se montre de plus en plus sévère: quand la rue est hors de contrôle, comme cela fut le cas à Los Angeles ou Paris dans les années 60, le réflexe des électeurs est de voter à droite, car ils ne se tournent jamais à gauche en temps de peur.

Triple crise des classes dirigeantes

Les classes dirigeantes britanniques affrontent une triple crise. Les politiques, journalistes et policiers ont tous été dénoncés comme des personnes corrompues, vénales et ignorant toutes les règles déontologiques de leur profession. Les années Thatcher et Blair, dont le mot d’ordre était «Enrichissez-vous», ont créé une Angleterre à deux vitesses: l’une riche, ou qui du moins a un emploi et des revenus; l’autre sans revenu, sans emploi, sans patrimoine, sans futur. La presse, y compris l’élite journalistique de la gauche libérale, appartient à la première Angleterre, et il n’y a plus de syndicats ou de politiques qui parlent au nom des pauvres.

Après le long cycle des années Greenspan (1980-2008) qui a suivi les Trente glorieuses, nous sommes entrés dans une période de transition que personne n’arrive à définir. La dénonciation du capitalisme par la vieille gauche est vaine. Ce que les pillards voulaient, pendant quelques minutes, c’était pénétrer le monde de Louis Vuitton: ils voient des Rolex au poignet de leurs dirigeants et se disent «Pourquoi pas moi»? De la même manière, l’idée de la droite de karchériser les immigrés et le lumpenprolétariat des rues vers des cages est absurde.

La vieille économie et la vieille société sont en train de mourir et il n’y a personne pour accoucher d’une nouvelle économie et d’une nouvelle société. Comme l’a noté le penseur Antonio Gramsci, ces périodes de transition sont marquées de nombreux symptômes morbides. Londres les a tous entrevus en moins d’une semaine.

Denis MacShane

Traduit par Jean-Marie Pottier

Denis MacShane
Denis MacShane (8 articles)
Ex-député travailliste, ancien ministre britannique des Affaires européennes.
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