France

Pour que la France tire les leçons de la sortie du nucléaire en Allemagne

Institut du développement durable et des relations internationales, mis à jour le 16.07.2011 à 9 h 51

Même si la situation énergétique n'est pas la même des deux côtés du Rhin, la décision, le débat et le projet allemands devraient nous inspirer.

Une manifestation anti-nucléaire, en mai 2011 à Berlin. REUTERS/Tobias Schwarz

Une manifestation anti-nucléaire, en mai 2011 à Berlin. REUTERS/Tobias Schwarz

ON NOUS LE RÉPÈTE jusqu’à plus soif, la part du nucléaire dans la consommation d’électricité n’est pas la même des deux côtés du Rhin: 75% en France, 22% en Allemagne. Il serait donc possible pour les Allemands de décider de la sortie complète du nucléaire à l’horizon 2022, mais au mieux inutile, au pire dangereux, pour les Français de se poser simplement la question de la place du nucléaire dans leur consommation d’électricité.

Circulez, il n’y a rien à voir? Certainement pas. En dépit des différences, il y a dans la décision allemande matière à réflexion pour la France.

La décision allemande, malgré son caractère précipité, n’est pas qu’une réaction émotionnelle et irrationnelle à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Ce n’est pas non plus qu’une manoeuvre politique cynique, destinée uniquement à faire remonter la coalition de centre-droit dans les sondages.

Sans nier que le contexte international et politique allemand ait joué un rôle décisif de déclencheur, la décision allemande est plutôt la conclusion d’un long débat qu’une véritable surprise. L’histoire politique allemande d’après-guerre forme la matrice de ce débat, qui a ensuite progressé à l’occasion des choix économiques et énergétiques successifs.

Sans préjuger de l’issue du débat en France, qui doit être au cœur de la campagne présidentielle, ce que nous apprend le débat allemand c’est que, pour être réellement ouvert, un débat sur le nucléaire doit combiner plusieurs dimensions.

D’abord, analyser les risques

Du point de vue technique, où la discussion sur le nucléaire doit s’inscrire dans une discussion sur l’ensemble du système énergétique, et en particulier être encadrée par une discussion sur le développement des énergies renouvelables et sur les économies d’énergies. Mais aussi du point de vue politique, où la discussion sur le nucléaire doit s’appuyer sur une analyse des risques, mais aussi proposer des perspectives de croissance alternatives, et dessiner des visions d’avenir attractives. 

D’un point de vue technique, le choix d’une politique énergétique doit s’appuyer sur une analyse des risques et des coûts associés aux différents scénarios. Il ne fait aucun sens de regarder ces risques et ces coûts de façon isolée pour chaque technologie de production d’électricité. Pas plus qu’il ne fait sens de regarder ces technologies de manière statique, en dehors de leurs politiques de soutien, et indépendamment des modèles énergétiques qui les sous-tendent. Toute analyse doit donc être comparative et dynamique.

Pourquoi se poser la question d’une éventuelle sortie du nucléaire? C’est d’abord une analyse scientifique des risques inhérents au nucléaire qui incite à se poser cette question, même si la réponse ne peut être qu’un choix de société pris par une décision politique, qui doit tenir compte d’une analyse économique des coûts des différents scénarios.

La chronique des évolutions de la position allemande sur le nucléaire l’illustre bien.  

  • En 2001, le gouvernement de Gerhard Schröder décide de la sortie du nucléaire, sans prévoir de date précise pour l’arrêt du dernier réacteur, mais en précisant que la durée de vie moyenne des centrales ne doit pas dépasser 32 ans. 
  • En 2008, le gouvernement d’Angela Merkel décide de prolonger la durée de vie des centrales, sans remettre en cause la sortie à terme du nucléaire, suivant les recommandations d’un groupe d’experts, placé sous le ministère de l’Economie, et constitué essentiellement d’économistes. 
  • En 2011, le même gouvernement décide cette fois de sortir du nucléaire en 2022, suivant les recommandations d’un autre groupe d’experts, baptisé commission d’éthique, et composé aussi des sociologues du risque, comme Ulrich Beck.

Comment gérer un événement imprévu?

Les risques associés au nucléaire sont triples: le risque d’accident nucléaire; le risque des déchets, car le traitement des déchets n’élimine pas complètement leur radioactivité; et le risque de prolifération, en raison de la porosité entre nucléaire civil et nucléaire militaire. Renoncer au nucléaire pour la production d’électricité n’apporterait pas de solution immédiate à tous ces risques, mais supprimerait le risque d’accident nucléaire.   

En France, le débat s’est polarisé sur la probabilité que les évènements –combinaison d’un tremblement de terre et d’un tsunami– ayant provoqué la catastrophe nucléaire de Fukushima aient lieu en France.

Le risque sismique –notamment dans tout le sud-est de la France et à Fessenheim– et, au-delà du risque de tsunami, le risque d’inondation –voir l’incident de niveau deux au Blayais après la tempête de 1999– ne doivent pas être négligés en France.

Mais, au-delà de l’identification des causes précises d’un accident nucléaire, et de la probabilité des évènements pouvant conduire à un accident nucléaire, pour être considéré comme sûr, le nucléaire doit faire la preuve de sa capacité à gérer un événement imprévu. Comme l’a déclaré André-Claude Lacoste, président de l’Agence de sûreté nucléaire, le 2 avril:

«Personne ne pourra jamais garantir qu'il n'y aura jamais d'accident nucléaire grave en France.»

De plus, la décision allemande de sortir du nucléaire ajoute une nouvelle dimension à l’analyse des risques associés à la poursuite du nucléaire en France.

Lire la suite

Le risque de l’isolement

En effet, aux risques inhérents à l’industrie nucléaire –sur la santé et sur l’environnement– vient s’ajouter un risque économique, celui d’un isolement stratégique.

La catastrophe de Fukushima ne provoquera pas l’arrêt immédiat de tous les programmes nucléaires, en dépit des moratoires annoncés ici et là (Chine, etc.). Mais partout elle bouleverse les certitudes sur la sûreté nucléaire, dans l’opinion publique, mais aussi chez les politiques, et même parmi les experts.

L’issue de ce débat dans les différents pays est incertaine, comme l’illustre le débat français. Mais la décision allemande montre qu’il est possible de décider de la sortie du nucléaire, et dessine les contours d’un modèle énergétique alternatif.

Le modèle allemand entrera donc en concurrence avec le modèle français. Et c’est toute la stratégie française d’exportation du nucléaire, sans laquelle le programme nucléaire français ne fait pas de sens économiquement, qui sera menacée. 

De plus, la concurrence n’aura pas lieu uniquement sur les technologies de productions d’électricité –énergies renouvelables contre nucléaire– mais sur l’ensemble des technologies et des systèmes énergétiques, aussi bien du côté de l’offre que de la demande.

En effet, pour sortir du nucléaire, l’Allemagne devra accroître son effort pour développer les énergies renouvelables, mais aussi pour adapter les réseaux de transmission et de distribution d’électricité à ces sources intermittentes, et surtout pour réduire les consommations d’électricité.

Combien coûte la sortie du nucléaire?

L’Allemagne a déjà commencé à entreprendre cet effort: la consommation d’électricité spécifique dans le secteur résidentiel et tertiaire –électroménager, audiovisuel, bureautique, éclairage– y est très nettement inférieure à celle de la France et l’éolien terrestre comme la biomasse y occupent une place beaucoup importante dans la production électricité. Mais il devra s’accentuer, notamment via l’isolation thermique des bâtiments, la substitution des consommations d’électricité pour le chauffage et l’eau chaude par le gaz et les chauffe-eau solaire, et le développement de l’éolien en mer.

C’est aussi sur cette base que doit se faire le calcul du coût d’une éventuelle sortie du nucléaire en France.

Le calcul de ces coûts doit intégrer le coût de la production d’électricité, celui de la transmission et de la distribution, et celui des économies d’énergie. Le développement des énergies renouvelables –biomasse, éolien, solaire…– est une condition indispensable pour une possible sortie du nucléaire en France. En effet, la marge de progression de l’énergie hydraulique –déjà largement utilisée– est faible, et le recours massif au charbon ou au gaz –des énergies fossiles– n’est pas compatible avec l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’un facteur quatre d’ici à 2050.

Mais la réduction de la demande d’électricité est une condition tout aussi indispensable pour une possible sortie du nucléaire.

En effet, à consommation d’électricité constante, la sortie du nucléaire entraînerait des coûts importants, en raison du nombre de capacités d’énergies renouvelables à installer pour se substituer à l’énergie nucléaire.

Consommer moins d’énergie se fait rarement sans contrainte

En revanche, si elle s’accompagne d’un programme à la fois ambitieux et efficace de réduction de la demande d’électricité, la sortie du nucléaire pourrait se faire à un coût faible, voire négatif, en comparaison d’un scénario où le nucléaire continue à représenter 75% de la consommation d’électricité et où rien n’est fait pour obliger ou inciter aux économies d’énergies.

Il serait tentant de vouloir combiner les atouts économiques des deux scénarios: continuer à produire l’électricité grâce au nucléaire, et réduire la demande d’électricité.

Mais ces deux éléments, s’ils ne sont pas en théorie contradictoires, sont en pratique largement incompatibles. L’histoire montre que les efforts important d’efficacité énergétique se sont toujours faits sous une forte contrainte sur les prix de l’énergie –par exemple après les chocs pétroliers.

Mais surtout, le système centralisé de production d’électricité à partir du nucléaire ne permet pas de mettre en place des modèles d’affaires qui incitent fortement aux économies d’énergie, à la différence d’un réseau décentralisé de production d’électricité à partir d’énergies renouvelables.

Par ailleurs, ces coûts ne seraient pas des pertes sèches pour l’économie française, mais des coûts d’investissement.

Dépenser, mais dépenser pour investir

L’investissement dans l’efficacité énergétique génère des retours sur investissements rapides et sûrs, et des rendements significatifs. L’investissement dans les énergies renouvelables peut contribuer à améliorer la compétitivité des entreprises françaises, et à créer des emplois en France, à condition que les politiques de soutien soient définies de façon pertinente, et mises en œuvre de manière efficace.

Le coup d’arrêt brutal infligé à la filière du solaire photovoltaïque en France s’explique précisément par l’absence de mise en œuvre de politique industrielle.

La France avait fait le choix de soutenir la production d’électricité à partir de solaire photovoltaïque grâce à un tarif de rachat garanti, sans se donner les moyens de soutenir en amont la filière de production des panneaux solaires.

Le résultat ne s’est pas fait attendre: les installations de panneaux ont été plus nombreuses que prévues, en raison d’un tarif de rachat trop élevé par rapport à leur coût de production; et elles ont entraîné un déficit commercial important, 4% du total du déficit commercial français.

Enfin, d’un point de vue plus politique, la façon dont le débat sur la sortie du nucléaire s’est construit, puis la manière dont la décision a finalement été prise de sortir du nucléaire, doivent aussi être une source d’inspiration pour la France.

La perception des risques associés au nucléaire est beaucoup plus aigue en Allemagne qu’en France.

La perspective d’un développement économique

Après l’accident nucléaire de Fukushima, les Allemands se sont précipités dans la rue, pour réclamer la sortie du nucléaire, les manifestations rassemblant jusqu’à 250.000 personnes. Mais ils se sont aussi précipités pour acheter compteurs Geiger et pastilles d’iode.

La peur du nucléaire trouve son fondement dans l’histoire politique allemande du XXe siècle, et dans la crainte que les choses tournent mal, de façon à la fois imprévisible et incontrôlable.

Le sentiment, hérité de la Seconde Guerre mondiale, que les hommes, par leurs projets politiques ou leurs inventions techniques, peuvent être à l’origine de leur propre disparition, y reste très fort. Et les mouvements anti-nucléaires en Allemagne ont toujours été très proches des mouvements pacifistes.

Mais l’exemple allemand montre aussi que, pour que la sortie du nucléaire soit d’abord envisageable, ensuite possible, la perception des risques associés au nucléaire doit s’accompagner d’un projet économique –et plus largement d’un projet de société– d’avenir, alternatif et perçu comme attractif.

La décision allemande est rendue possible par ses investissements anciens, importants et constants dans l’industrie des énergies renouvelables, et ses efforts plus récents pour limiter les consommations d’énergie.

Dans ce contexte, la sortie du nucléaire n’est pas perçue que comme une menace pour la sécurité énergétique ou pour la facture d’électricité, mais aussi et surtout comme une formidable opportunité pour accroître l’investissement dans les énergies renouvelables, et dans les technologies et les services des économies d’énergie, pour renforcer son avantage compétitif dans ces secteurs.

Le marché du renouvelable

L’Allemagne fait le pari que les autres pays devront, indépendamment de leur décision de sortir ou non du nucléaire, avoir recours aux énergies renouvelables et réduire leur consommation d’énergie, en raison de l’épuisement des énergies fossiles, et de la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Elle souhaite donc se positionner comme leader sur ce marché des biens et services environnementaux, qui pèse déjà environ 5.000 milliards d’euros par an; et, au-delà de cette stratégie à l’export, être le laboratoire de la révolution énergétique qui s’impose, et qui changera profondément nos modes de production et de consommation.

La décision allemande s’explique aussi par la décentralisation du système politique. L’ancrage politique dans les territoires rend plus concrets à la fois les risques associés au nucléaire, et les bénéfices en termes de croissance et d’emplois du développement des énergies renouvelables et d’économie d’énergie.

En Allemagne, les Verts sont, depuis le 2 avril, à la tête de la coalition dans le Baden Württemberg, qui est à la fois le berceau historique de l’industrie allemande –Bosch, Mercedes…– et l’incubateur des PME innovantes dans les énergies renouvelables et les économies d’énergie.

En France, si l’issue du débat sur le nucléaire est pour l’instant incertaine à l’échelle nationale, déjà huit régions (Auvergne, Aquitaine, Bretagne, Centre, Nord-Pas-de-Calais, Provence Alpes Côte d’Azur, Picardie et Pays de Loire) ont appelé de leur vœu à une sortie progressive du nucléaire.

La sortie du nucléaire allemande est donc riche d’enseignements pour la France.

Certes, comparaison n’est pas toujours raison. Mais les spécificités françaises ne doivent pas empêcher d’examiner l’attractivité et la possibilité d’une sortie du nucléaire en France.

Et la décision de sortir du nucléaire en Allemagne, qui l’oblige à inventer et à mettre en œuvre un nouveau modèle énergétique, aura de toute façon des conséquences pour la France qui, si elle n’y prenait pas garde, se retrouverait isolée.

La décision d’Angela Merkel n’est pas qu’une manoeuvre politicienne. C’est au contraire un geste politique fort et courageux. Il montre que la volonté politique permet de transgresser le réel, et de rendre possible l’avenir que les citoyens se choisissent.

Emmanuel Guérin

Directeur du programme Climat de l’Iddri

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte