Economie

Pour une agence financière de notation responsable

Michel Cotten, mis à jour le 14.07.2011 à 15 h 22

Faisons comme les Chinois: détachons-nous du joug de Moody's, Standard&Poors et Fitch.

An end to spelling / pfly via FlickrCC License by

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LORS DE LEUR RENCONTRE de Clohars-Carnoët le jour du solstice d'été (21 juin) le PS français et le SPD allemand ont eu plusieurs bonnes idées pour doter enfin l'Europe d'une gouvernance économique, et notamment celle de créer une agence de notation financière européenne, indépendante et donc publique. Les bonnes idées appartiennent à ceux savent s'en servir.

Légèreté, complaisance, cynisme: trois caractéristiques des agences anglo-saxonnes

Pendant la crise, les trois agences de notation anglo-saxonnes (Fitch est la propriété d'un Français, mais se comporte comme les deux autres: Standard & Poors et Moody) ont montré l'étendue de leur  amateurisme et leur degré de myopie. Combien valait Lehman Brothers en septembre 2008? Et Dexia, quelques jours avant sa crise de liquidité? AAA. Sauf que quelques jours plus tard Lehman n'existait plus.

En revanche, les trois cerbères ont toujours fait preuve d'une sévérité implacable vis-à-vis des dettes des petits Etats. Pourtant, faut-il le rappeler, ceux-ci ne peuvent faire faillite (on ne liquide pas un peuple comme une entreprise), mais ils n'ont pas les moyens de protester quand on les traite mal. Les Grecs, les Irlandais, les Islandais ont pu le vérifier à leurs dépens.

L'énorme dette américaine, avant même que l'on atteigne le plafond légal fixé par le Congrès, n'avait provoqué que des propos lénifiants de la part des «pundits» des agences anglo-saxonnes, alors même que les Etats-Unis poursuivaient leurs guerres coûteuses, et ne prenaient aucune mesure pour augmenter leur recettes fiscales. Sans doute, pour les agences comme pour le FMI, suffit-il de baisser les bas salaires, de diminuer les petites retraites et de placer les minima sociaux au niveau des salaires du  Burkina-Faso pour être considérés comme sérieux et conserver une bonne notation.

En dégradant le 5 juillet dernier, d'un seul coup de 4 crans, et sans aucun avertissement ni concertation la dette portugaise (de BBA1 à Ba2), au moment même ou l'Etat portugais commençait à mettre en oeuvre sans rechigner le plan d'austérité très contraignant demandé par le FMI et l'Europe, l'agence Moody's a fait preuve d'un mépris et d'une arrogance sans précédent. Cela revient à dire que la dette de l'Etat portugais est complètement pourrie.

Pour ne pas être en reste, Standard & Poor's s'est avisée à la même date, qu'en toute hypothèse la dette grecque sur laquelle FMI et UE travaillaient d'arrache-pied devait être considérée comme un «cas de défaut». Avant même que le plan ne soit bouclé, S&P déclarait la Grèce en faillite!!

La sanction d'une baisse de notation est immédiate et lourde. Les prêteurs, l'oeil sur leur écrans, réagissent tout de suite et ensemble.

Un pays bien noté comme l'Allemagne emprunte à 3%. Lors de sa première crise, le tigre celtique, dont l'endettement public résultait exclusivement du transfert massif et sans vergogne sur l'Etat des dettes de banques privées ayant prêté sans aucun examen sérieux de solvabilité, les taux d'intérêt imposés à l'Irlande ont plus que triplé!

Après son classement comme dette pourrie par Moody's (Ba2), le taux d'intérêt demandé à l'Etat portugais va bondir de 10,6 à 12,6%. Le Portugal, complètement exsangue, devrait payer des taux d'intérêts quatre fois plus élevés que l'Allemagne. La décision irresponsable de Moody's a annulé d'un seul coup tous les efforts d'austérité déjà réalisés par ce petit pays courageux.

Il est temps de diversifier l'offre de notation

Les premiers à se lasser de ces petits jeux entre amis furent les Chinois. Créée en 1994, «Dagong global credit rating», après une longue période de rodage, a frappé fort en 2009 en n'hésitant pas à dégrader, légèrement pour rester crédible, la dette américaine. 

N'oublions pas que la Chine détient environ 1.000 milliards de dollars de bons du trésor américain; il est donc bien normal qu'elle s'intéresse à son débiteur. Dans la foulée, Dagong a dégradé la dette britannique et vient le 1er juin dernier d'attribuer un «AA- avec observations négatives» à la France. Dagong fait désormais partie du paysage.

Ensuite, un groupe privé allemand a créé une agence rapidement agréée par l'Europe, en 2011. Sa première décision a été de dégrader unilatéralement la dette française (bonjour l'Europe et le couple franco-allemand).

Mais il y a mieux à faire que de fabriquer de nouvelles agences simples clones des «trois grâces» anglo-saxonnes.

La France serait dans son rôle de leader du G20 en proposant de créer d'ici à la fin de l'année en cours une agence publique de notation (APEN); sur les bases suivantes:

  • L'annonce se ferait dans le cadre du G20; le projet serait ouvert à tous les Etats européens; en cas d'opposition frontale ou de manoeuvres dilatoires des Britanniques, la France avancerait seule, éventuellement avec l'Allemagne.
  • Cette agence mettrait en oeuvre une nouvelle méthode reposant sur trois principes largement ignorés par les agences existantes: la rigueur des analyses conduisant au changement de notation, une réelle concertation avec le noté comportant des  réunions préalables avec l'entreprise ou l'Etat noté, avant la publication de la note, (principe du contradictoire fondamental dans les rapports de l'Inspection des finances française), une transparence totale de ses travaux et des résultats;
  • Une déontologie exigeante; le recrutement initial se ferait à partir de très bons spécialistes de la Banque de France et de la Caisse des Dépôts, mais aussi des Universités et Ecoles réputées comme Dauphine, HEC ou l'Ecole polytechnique. La compétence et l'indépendance d'esprit de ces institutions sont  largement reconnues. Naturellement, ces spécialistes seraient volontaires et motivés. On ne leur demanderait pas d'être des militants, mais de faire leur métier en toute indépendance. Ils prendraient l'engagement de ne pas travailler ensuite pour des agences de notation privées. Le risque de récupération ou de dévoiement par les agences existantes ne doit pas être sous-estimé;
  • Le programme initial de travail comporterait: en priorité le traitement des demandes de contre-notation émanant de pays étrillés par Moody's, Standard &P ou Fitch; ensuite,  la notation de tous les pays de l'OCDE, en premier lieu les Etats-Unis; la notation des Etats fédérés américains les plus endettés ainsi que des autorités infraétatiques (gouvernements locaux chinois par exemple). L'APEN publierait une évaluation régulière du travail des agences privées et rechercherait le contact avec Dagong (où travaillent 100 mastères et docteurs, 50 post docteurs).

Les agences existantes, avec l'appui de certains gouvernements, essaieront naturellement de torpiller l'initiative, puis de la décrédibiliser.

Les premières notations seront capitales; je suis sûr que les entreprises et les banques de l'économie réelle apprécieront le changement de ton et le sérieux des avis de la nouvelle Agence.

Mais il faudra qu'elle fasse ses preuves d'abord.

Michel Cotten

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