Monde

Le nouveau clivage «inclus»/«exclus»

Trop Libre, mis à jour le 05.07.2011 à 8 h 56

La montée des Verts allemands est symptomatique du désarroi des démocraties européennes. Les «grandes» formations perdent des électeurs à chaque scrutin, un recul qui profite aux «petits» partis (dont les écologistes) mais aussi à l’abstention.

A New Leaf / Lel4nd via Flickr CC License by

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Le 27 mars dernier, pour la première fois dans l’histoire de l’Allemagne, les Verts dépassaient le Parti social-démocrate (SPD) lors d’élections régionales organisées dans le Bade-Wurtemberg en recueillant un résultat historique (24,2% des suffrages et 36 sièges, +19).

A l’issue de ce scrutin, Winfried Kretschmann est donc devenu le premier ministre-président écologiste d’un Land allemand. Le même jour, les Verts, absents du parlement régional lors de la précédente législature, réalisaient une autre percée historique en obtenant 15,4% des voix et 18 sièges en Rhénanie-Palatinat.

Deux mois plus tard encore, le 22 mai, les écologistes arrivaient à la deuxième place, dépassant cette fois-ci –autre première dans l’histoire du pays– l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de la chancelière Angela Merkel, avec 22,5% des voix et 21 sièges (+7) aux élections régionales du Land de Brème.

Si la percée des Verts est liée à l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, ce dernier est loin de l’expliquer en totalité.

Depuis plusieurs années, en Allemagne comme dans tous les pays d’Europe, les «grandes» formations perdent des électeurs à chaque scrutin, un recul qui profite aux «petits» partis (dont les écologistes) mais aussi à l’abstention. Selon une enquête sortie des urnes, les Verts auraient pris 87.000 électeurs à l’Union chrétienne-démocrate et 61.000 au Parti social-démocrate aux élections régionales du 27 mars dans le Bade-Wurtemberg.

Un parti d’«inclus»

Nés il y a trente ans, les Verts allemands ont évolué: le parti anti-système, plutôt proche de la gauche, a considérablement élargi son programme de protection de l’environnement et de prévention de la discrimination des minorités et est désormais présent sur tous les enjeux politiques et socioéconomiques. Les écologistes se définissent aujourd’hui comme le «nouveau centre».

Dès les années 1980, Joschka Fischer, vice-chancelier et ministre fédéral des Affaires étrangères (1998-2005), appelait déjà les Verts à devenir «un FDP (Parti libéral-démocrate) écologique». Ils ont su gagner un électorat plutôt aisé (le Bade-Wurtemberg est l’une des régions les plus prospères d’Europe), plus diplômé que la moyenne de la population et majoritairement urbain.

Les électeurs des Verts sont des citoyens actifs, désireux d’intervenir dans le processus de décision, exigeant une plus grande transparence de l’action politique et un contrôle de leurs gouvernants et cherchant à inventer de nouvelles formes de démocratie. Ils sont parfaitement insérés dans la société et intégrés dans la mondialisation qu’ils considèrent très majoritairement comme une opportunité.

Les écologistes ont donc le vent en poupe. En Allemagne, ils viennent d’approuver le projet d’abandon du nucléaire à l’horizon 2022 porté par la chancelière Angela Merkel et fait un pas de plus vers la CDU, semblant jeter leur précédente stratégie d’alliance avec le SPD aux oubliettes.

Désormais incontournables, les Verts ne sont toutefois pas (encore?) un parti de masse. Populaires parmi la frange la plus aisée et la mieux intégrée de la population, ils sont loin d’attirer un électorat populaire dont les préoccupations sont plus sociales (emploi, pouvoir d’achat) qu’environnementales ou sociétales.

La dilution du clivage droite/gauche

La montée des Verts dans certains pays d’Europe –en Allemagne, mais aussi en Autriche ou encore en Suisse– est concomitante à celle des formations populistes, de droite ou de gauche. Ces dernières attirent les électeurs souvent issus des catégories populaires les plus vulnérables pour qui la mondialisation est synonyme de flexibilisation du marché du travail, baisse des salaires, pertes d’emploi, démantèlement des systèmes sociaux et hausse de l’immigration.

Les partis populistes, de droite comme de gauche, l’ont bien compris qui prônent un repli sur l’Etat-nation, plaident en faveur de la réhabilitation de l’autorité, se posent en défenseurs de l’Etat providence et dénoncent l’immigration.

Cette évolution du rapport de force politique est si prégnante que dans certains pays européens (Autriche, Suisse, Pays-Bas, Pologne ou Hongrie), l’opposition entre formations centristes de gouvernement et populistes a remplacé le clivage droite/gauche, réfuté d’ailleurs par ces derniers.

Ainsi, à moins de quatre mois des élections fédérales suisses, la populiste Union démocratique du centre (UDC), premier parti du pays, poursuit sa progression dans les sondages tout comme, dans une moindre mesure toutefois, le Parti Vert’libéral, formation écologiste du centre (par opposition aux Verts suisses qui se situent à gauche).

Qu’elles soient de droite ou de gauche, toutes les autres formations traditionnelles stagnent, voire reculent. Il y a huit mois lors des élections régionales de Vienne en Autriche, le Parti social-démocrate (SPO) du maire sortant Michael Häupl est arrivé en tête avec 44,3% des suffrages (49 sièges, -6) en obtenant cependant le plus faible résultat de son histoire. Avec 25,7% des voix (27 sièges, +14), le Parti libéral (FPO) est apparu comme le véritable vainqueur du scrutin.

La formation d’extrême droite a réalisé ses résultats les plus élevés dans les districts ouvriers de Vienne et rassemblé 20% des plus jeunes électeurs (âgés de 16 à 20 ans). Selon un sondage publié par le quotidien Der Standard en mai dernier, 43% des Autrichiens souhaitent aujourd’hui voir le Parti libéral intégrer le gouvernement autrichien.

Le danger d’une nouvelle fracture: «exclus» contre «inclus»

La démocratie n’est pas un système figé et le clivage droite/gauche peut bien sûr évoluer, voire être dépassé. C’est d’ailleurs là une conviction libérale s’il en est: le partage entre «conservateurs» et «progressistes» ne recoupe en effet nullement ce clivage, comme le démontre l’exemple français.

Il est cependant dangereux qu’il soit aujourd’hui remplacé par une ligne de fracture qui, loin d’opposer deux façons différentes d’appréhender les problèmes, divise la société elle-même en deux camps: d’un côté, les inclus confiants dans leurs compétences et leurs capacités à trouver et à conserver leur place dans une société mondialisée; de l’autre, les exclus qui n’y trouvent plus leur place et ont le sentiment de ne plus avoir d’avenir. Ces derniers se servent des mouvements populistes pour exprimer leur malaise grandissant quand ils ne décident pas de se retirer tout simplement du débat démocratique en choisissant l’abstention.

La fracture inclus/exclus abolit tout sentiment d’un avenir commun et met à mal toute interdépendance des citoyens. Autant dire qu’elle pourrait finir par détruire l’idée même de société.

Corinne Deloy

Chargée d’études à Sciences Po

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