France

Mariage gay: la droite française la plus bête du monde

Laurent Chambon, mis à jour le 28.06.2011 à 6 h 54

Aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, la droite a voté pour l’égalité homos-hétéros. En France, l'UMP attend de se faire doubler par le FN.

Gay Pride à New York, le 26 juin 2011, au lendemain du vote autorisant le mariag

Gay Pride à New York, le 26 juin 2011, au lendemain du vote autorisant le mariage pour les coupes de même sexe dans l'Etat. REUTERS/Jessica Rinaldi

Le vote de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe dans l’État de New York vendredi a été une occasion de plus de mesurer la bêtise de la droite française. La majorité y a été atteinte grâce au vote de certains Républicains, alors qu’en France, à part Roselyne Bachelot, personne à droite ou au centre n’a eu le courage de voter pour l’égalité. Surtout, elle a permis à beaucoup de commentateurs de souligner le rôle négatif de la droite et de l’Église catholique dans cette triste aventure.

C’est vrai que dans les pays latins qui ont franchi le pas, la droite et l’Église se sont opposés, parfois de façon violente, à l’égalité entre les couples. Mais c’est loin d’être aussi simple: aux Etats-Unis, les Démocrates sont plus à droite que la droite française sur la plupart des sujets, alors imaginez les Républicains... Et surtout, il y a plus de dix ans que le mariage civil a été ouvert aux couples de même sexe aux Pays-Bas, justement grâce au travail de l’Église catholique et de la droite parlementaire. Rattrapage rapide...

Les cathos du côté des homos

Historiquement, c’est l’Église catholique néerlandaise qui a été la première institution à se battre pour les homosexuels, dans les années 1950. Elle était alors quasiment en monopole de la gestion des hôpitaux psychiatrique du pays, et devait s’occuper de beaucoup de patients homosexuels souffrant de divers troubles psychiatriques qu’on appelle aujourd’hui dépression.

Forte de son expérience en la matière, elle a été la première à constater que leurs troubles n’étaient pas dus à leur homosexualité, mais aux mauvais traitements qui leur étaient infligés par la société et le législateur.

L’Église catholique néerlandaise s’est donc associée aux militants homosexuels de l’époque pour obtenir la fin du harcèlement dont étaient victimes les homos néerlandais, et qui nous semble aujourd’hui terriblement absurde et cruel.

En France, on voit l’Église catholique comme une institution ivre de son pouvoir et ferme jusqu’à la névrose sur certaines questions «éthiques», mais aux Pays-Bas c’est une religion minoritaire qui était elle-même en butte à la toute puissance des Églises protestantes, bien moins portées sur la miséricorde et l’amour du prochain.

Pour la petite histoire, quand cette même Église a essayé de se démocratiser et de suivre ses tendances progressistes dans les années 1950 et 1960, le Vatican a remis bon ordre en éliminant tout ce qui ressemblait à du progressisme. La violence de cette reprise en main a fini de détourner les catholiques néerlandais de leur Église, alors qu’ils étaient déjà en voie de sécularisation rapide. Il n’y a rien de plus efficace qu’un management autiste et incompétent pour mener une entreprise à la faillite, l’histoire du catholicisme néerlandais le prouve.

Un lobby bourgeois

Les années 1990 ont été pour les Pays-Bas des années politiquement extraordinaires, commençant par la mise en place de toute une législation anti-discriminatoire qui a été prise pour modèle dans de nombreux pays, et finissant par la légalisation de l’euthanasie et l’ouverture du mariage civil aux couples du même sexe.

Pour ma thèse de doctorat, j’ai suivi à l’époque quasiment en live le processus qui a mené aux premières unions de couples de même sexe à Amsterdam en 2001 par le maire de l’époque, Job Cohen, qui en tire encore profit aujourd’hui dans l’opinion. Je pense que ce succès est utile pour comprendre la nullité des «représentants» de la «communauté gay» française, et la médiocrité des élus français

Tout d’abord, le COC (sorte de Centre gay et lesbien chargé de défendre la cause des homos, bis, lesbiennes et trans) a fait du lobbying auprès de tous les partis politiques, y compris la droite et les chrétiens fondamentalistes, et s’est attaché à garder sa neutralité sur tous les sujets ne le concernant pas. Ils ont utilisé un argumentaire très simple:

  • 1°) il s’agit juste d’obtenir l’égalité entre tous les citoyens, nullement de demander des droits particuliers (l’égalitarisme est très cher aux Néerlandais)
  • 2°) chacun a la liberté de se marier ou pas (ce qui rassure la gauche marxiste qui voit le mariage comme une prison bourgeoise), personne n’est forcé de se marier avec une personne du même sexe (un argument bizarre utilisé souvent par des politiciens réactionnaires).
  • 3°) il ne s’agit nullement d’abolir le genre (une revendication des féministes radicales qui effraye encore les partis chrétiens)
  • 4°) justement, l’ordre bourgeois est respecté, la preuve même les homos veulent le mariage bourgeois (la droite a adoré: «on a gagné!»)
  • 5°) les homos néerlandais sont ni spécifiquement de droite ou de gauche, ni religieux ni athées, ce sont des citoyens qui souhaitent exercer leur liberté comme tous les autres citoyens (ce qui a réveillé tous les partis sur la question, soucieux de ne pas perdre leurs électeurs).

La gauche patine aussi

Ensuite, quelques élus ouvertement gays ont créé un comité de travail pour faire avancer leur argumentaire dans leurs partis respectifs. C’est forcément de la science-fiction en France où il n’y a officiellement ni homo ni lesbienne parmi notre millier de sénateurs et députés, mais aux Pays-Bas, où les célébrités et responsables politique se font un devoir de sortir du placard, c’était déjà ainsi depuis les années 1980.

Ce sont finalement les homos de droite, issus du VVD (droite libérale) et du D66 (centre), qui ont eu le plus à cœur de soutenir l’égalité matrimoniale, surtout pour les raisons idéologiques (le libéralisme, justement, et la question du choix personnel) et économiques (que les homos riches d’Amsterdam puissent transmettre leur capital à leur compagnon à leur décès).

Ils ont été aidés par Henk Krol, le directeur du GayKrant, sorte de Pierre Bergé batave, franchement de droite, qui a mené campagne avec son journal et a utilisé son carnet d’adresse

Quant à la gauche, elle a soutenu le projet de loi du bout des lèvres, toujours travaillée par les féministes abolitionnistes, les marxistes anti-patriarcaux et les révolutionnaires anti-bourgeois, vous imaginez probablement à quel point le ridicule ne tue pas à gauche non plus. L’argument de l’égalité était officiellement ce qui l’a conquise, mais elle avait surtout peur d’être ringardisée par la droite.

Peu après la promulgation de la loi, j’ai moi-même pu m’unir légalement à Lewis, mon mari, à la mairie d’Amsterdam. Je l’ai épousé par amour, bien sûr, mais aussi pour provoquer les membres les plus à droite de la branche bretonne de ma famille. À ma grande surprise, ils ont été très heureux pour moi, ce qui m’a rappelé qu’il faut faire attention à ses préjugés, et qu’être de droite ne vous rend pas forcément homophobe.

L’évidente égalité

Depuis, le COC, le centre et la droite ont réussi à faire de la question du mariage et de la fin des discriminations un non-sujet, quelque chose d’aussi évident que le droit de vote des femmes ou l’interdiction de l’esclavage.

À tel point que les chrétiens-démocrates du CDA et les chrétiens fondamentalistes progressistes de la ChristenUnie ont beaucoup évolué sur la question, soutenant même une politique de lutte contre l’homophobie à l’école —y compris dans les écoles chrétiennes. Officiellement, en tous cas, ce qui est déjà une sacrée victoire.

Surtout, la question de l’égalité entre homos et hétéros est devenue tellement évidente qu’elle est aujourd’hui utilisée par Geert Wilders pour mieux ostraciser les musulmans néerlandais dans leur ensemble.

Une folle tabassée par deux merdeux d’origine marocaine dans un village du Brabant, et voilà Wilders devant les caméras de télévision, jugeant inacceptable que «les musulmans» ne respectent pas «notre culture judéo-chrétienne de tolérance et d’égalité entre homos et hétéros».

Ce qui est bien sûr très drôle quand on sait ce qu’en pensent encore certains évêques, pasteurs ou rabbins, mais dans la lutte contre les mahométans, autant faire feu de tout bois, hein Geert?

Il reste cependant la question des weigerambtenaren, ces officiers d’état civil qui refusent de célébrer le mariage des couples de même sexe, fruit d’un des ces compromis bizarres que les Pays-Bas affectionnent. La plupart des grandes villes ont résolu la question en s’engageant à être weigerambtenaarvrij, c’est à dire garanti sans officier homophobe.

Amsterdam a d’ailleurs été récemment prise d’une honte intense quand on a découvert que deux fonctionnaires chrétiennes avaient fait valoir leur droit de retrait, alors qu’elles avaient dit n’avoir aucun problème lors de leur entretien d’embauche.

Ces weigerambtenaren sont soutenus par les plus radicaux des chrétiens (et ils peuvent être vraiment gratinés, surtout dans la ceinture biblique) et sont encore tolérés parce que le gouvernement actuel (coalition des chrétiens-démocrates du CDA et des libéraux nationalistes du VVD avec le soutien de Geert Wilders) ne peut gouverner qu’avec le soutien du sénateur chrétien fondamentaliste de droite du SGP.

La droite la plus bête du monde doublée par le FN?

Donc oui, j’ai été très choqué, et aussi blessé, par le refus de la droite parlementaire française de voter l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. On nous parle beaucoup de liberté, égalité fraternité, d’ordre républicain, de valeurs humanistes et des droits de l’Homme, mais au quotidien la droite française hésite encore entre la bêtise et la ringardise.

À titre de comparaison, puisqu’on en est au coup de grâce, il faut savoir que ce sont surtout des europarlementaires néerlandaises du centre et de droite (Sophie in ‘t Veld pour le D66 et Jeanine Hennis-Plasschart pour le VVD) qui ont défendu avec le plus de vigueur les homos européens contre les discriminations aux côtés de leurs collègues de gauche, alors qu’on n’a pas beaucoup entendu ni Rachida Dati ni Françoise Grossetête sur la question...

Magali Boumaza, chercheuse et spécialiste du Front national, pense d’ailleurs que la droite française risque d’être doublée rapidement sur la question par Marine Le Pen. Jusqu’à maintenant elle n’a fait qu’une déclaration négative —comparant le mariage entre personnes de même sexe à la polygamie— mais on sait qu’elle n’a pas fini de reprendre en main l’appareil du Front national, et qu’il est probablement encore trop tôt pour une prise de position qui crispe la droite ultra-catholique.

Il suffit de faire une analyse de l’électorat français pour comprendre que le public que vise Marine Le Pen est totalement mûr sur la question. Comme Boumaza, je prédis une ringardisation de l’UMP par sa droite.

Je récapitule: les Démocrates et quelques Républicains de New York, bien plus à droite que l’UMP, ont voté pour l’égalité homos-hétéros, la droite néerlandaise a promu et obtenu cette égalité il y a plus de dix ans, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, l’Argentine ou encore la ville de Mexico ont fait pareil... A-t-on, comme on le dit souvent, la droite la plus bête du monde?

Laurent Chambon

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